© Jean Chevallier

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Ours, le temps du rêve

Reportage en Béarn sur les traces des ours Sorita et Claverina

Quinze ans après la disparition de la dernière femelle ours de la région, deux arrivantes ont pour précieuse mission de repeupler les Pyrénées occidentales. En 2019, la Revue Salamandre avait marché sur leurs traces, ne se doutant pas qu'une bonne nouvelle arriverait enfin 2 ans plus tard.

Quinze ans après la disparition de la dernière femelle ours de la région, deux arrivantes ont pour précieuse mission de repeupler les Pyrénées occidentales. En 2019, la Revue Salamandre avait marché sur leurs traces, ne se doutant pas qu'une bonne nouvelle arriverait enfin 2 ans plus tard.

Laruns­ ­– Pyrénées-Atlantiques­ ­– 3 juin 2019

Chaussures de marche lacées, je jette un regard vers la vallée. De savoir que des ours sont là quelque part, c’est comme si le cœur de la montagne battait plus fort. Le clocher sonne 7 h, le petit village de montagne s’anime. Les fines pluies nocturnes s’évacuent lentement, mais le ciel reste chargé. Le vert franc des collines alentour ne trompe pas, l’ouest des Pyrénées est très arrosé.

Le peintre animalier Jean Chevallier m’accompagne. Nous attendons des précisions quant à notre lieu de rendez-vous. Jean-Jacques Camarra, responsable du réseau ours à l’Office national de la chasse et de la faune sauvage, doit nous contacter d’un moment à l’autre. Notre objectif : trouver des empreintes et indices des deux ourses slovènes introduites dans la région l’automne dernier.

Dans la pente

Justement, message du scientifique sur mon téléphone : l’émetteur GPS a pointé l’ourse Sorita hier tout près d’ici, en vallée d’Ossau. Je n’en sais pas plus, la communication autour des ours est codée et énigmatique pour les non-initiés. Mais quelle chance déjà d’être accueilli ici, au pays de la bête ! Le rendez-vous est fixé près d’un lac voisinant le Pic du Midi d’Ossau, totem local culminant à 2 885 m d’altitude.

Une heure plus tard, nous retrouvons Jean-Jacques Camarra au pied d’une hêtraie sapinière pentue. L’homme élancé déborde d’enthousiasme quand il raconte sa vie professionnelle entièrement consacrée à son animal fétiche, ici, dans les Pyrénées. Plusieurs décennies à le chercher, à le comprendre et à défendre sa cause. Tant d’années à débattre avec les habitants de tous bords autour du sujet le plus chaud de la région. Alors que sa carrière touche à sa fin, le biologiste prétend devoir sa forme physique quasi intacte à l’ours. Ce qu’il illustre quelques instants plus tard en traçant tout droit entre les troncs puis en avalant le dénivelé à pleines jambes.

« Sorita était exactement là hier », chuchote le spécialiste, sourcils levés. Le GPS a bipé au niveau d’un sapin colossal, à peine 500 m après notre départ. La forêt est magnifique et imposante. Elle a une âme, c’est sûr. Je dérape brusquement et manque de perdre un œil, fouetté par une branche dans ma chute. Est-ce l’émotion ou le manque d’entraînement ?

Malgré nos regards concentrés vers le sol, le substrat riche en végétation n’est pas propice à la découverte d’empreintes, alors nous poursuivons.

Une année d'ours

Printemps, l’appel du miel. Eté, le sucré et le piquant. Automne, de la graisse à tout prix. Hiver, le repos. L’ours utilise au fil de l’année une grande diversité de milieux et de ressources alimentaires. Suivez la roue des saisons du plantigrade dans notre précédent dossier Frère ours.

Sorita et Claverina, deux ours pour repeupler les Pyrénées
© Jean Chevallier

L’esprit de Cannelle

Quelques enjambées plus tard, Jean-Jacques Camarra décroche son téléphone. « Gérard Caussimont vient de trouver une empreinte fraîche ! » Son complice et ami de longue date est lui aussi dans la grande forêt. Le renfort du président du Fonds d’intervention éco-pastoral, grand passionné et connaisseur de l’ours, est le bienvenu puisque c’est à ce fin naturaliste que la chance a souri en premier. En milieu de matinée, nous rejoignons le montagnard à l’œil rieur à proximité d’un suintement traversant un chemin. Sorita a marqué la terre humide. Jean Chevallier s’installe aussitôt pour croquer la précieuse trouvaille. L’exercice est délicat, la trace incomplète. Il doit jouer avec les angles pour détecter le relief et les contrastes. Le peintre animalier connaît bien l’ours, mais c’est la première fois qu’il est sur sa piste dans les Pyrénées.

L’émotion est là et avec elle, le vol d’innombrables papillons. Les deux compères du pays sont tout particulièrement joviaux, car cela fait quinze ans qu’ils n’avaient pas observé une empreinte d’ourse femelle dans la vallée. La dernière fois, c’était Cannelle, victime tristement célèbre d’un chasseur de sanglier, le 1er novembre 2004, dans la vallée d’Aspe voisine. « Cannelle était la dernière ourse de souche pyrénéenne », précise Jean-Jacques Camarra en sortant d’une pochette un dessin taille réelle de l’empreinte de l’ourse disparue. La mort de l’animal avait suscité une vive émotion en France, jusqu’au sommet de l’Etat.

Les deux spécialistes déballent les appareils de mesure et les bonnes vieilles feuilles de calque pour reproduire cette fois la trace de la nouvelle venue. « 11,4 x 9,1 cm, c’est bien une patte avant de Sorita. » Mais au fait, cette Sorita, qui est-elle ?

Sorita et Claverina, deux ours pour repeupler les Pyrénées
© Jean Chevallier

Un diable d'ours

Par la force, avec les saints ou par humiliation, découvrez comment et pourquoi l’Eglise médiévale organise la destruction physique et symbolique de l’animal dans notre dossier Frère ours.

Huit mois plus tôt

« Elle est arrivée en octobre dernier de Slovénie. » Tout en décalquant le pied de Sorita, Jean-Jacques Camarra raconte l’épopée qui a conduit deux ourses slovènes en plein cœur du Béarn. Fin septembre 2018, le nouveau projet de réintroduction qui lie la France et la Slovénie touche au but. Des agents locaux de l’Office des forêts sont à l’affût depuis plusieurs jours. Des appâts de nourriture ont été disposés en différents endroits d’un massif forestier de la Suisse des Balkans. Objectif ? Repérer des ourses femelles, plutôt jeunes, et les endormir à l’aide d’une seringue hypodermique.

Tout début octobre, des tirs précisément ajustés depuis un mirador expédient deux plantigrades dans un sommeil temporaire. Dès leur réveil, contrôle sanitaire et formalités d’import-export effectués, c’est le top départ pour un grand voyage en camion. « Nous étions de la partie », souligne le biologiste de l’ONCFS. Adieu la Slovénie, petit paradis peuplé de 750 ours. Les deux élues endurent presque vingt-quatre heures de trajet. « On a traversé l’Italie d’est en ouest puis le sud de la France. » Destination le Béarn.

Là-bas, la tension est palpable dans l’opinion publique. Les anti-ours ne cachent pas leurs intentions hostiles. Les lâchers auront lieu dans des sites secrets et peu accessibles. « On a eu recours à l’hélico et au soutien de la gendarmerie, une première en France », explique Jean-Jacques Camarra en comparant son calque d’empreinte à celui de son ami qui vient de le terminer. Le biologiste poursuit. J’apprends que le 4 octobre 2018, la première à quitter sa cage pèse 140 kg et a environ 7 ans. Claverina – en béarnais l’héritière, la gardienne des clés – foule le sol pyrénéen pour la première fois. A l’aube du 5 octobre, à quelques kilomètres de là, c’est au tour de sa compatriote un poil plus lourde et plus âgée. Sorita – petite sœur en langue locale – se jette hors de sa cage avec l’énergie de la vie. Dans une course folle à travers la prairie, elle rejoint sa nouvelle forêt.

Sorita et Claverina, deux ours pour repeupler les Pyrénées
© Jean Chevallier

Liberté surveillée

Bien sûr, équipée de marques aux oreilles et d’un collier GPS, la bête sauvage incarnée perd un peu de sa superbe. C’est le prix à payer pour redonner une chance à l’espèce dans ces vallées du bout de l’Europe. Une touche de technologie qui facilite grandement le suivi des animaux et le succès du projet. « Finalement, une cible suivie par satellite dissuade les éventuels braconniers », positive Jean-Jacques Camarra en remballant son matériel.

Depuis lors, caméras, recherches d’indices, pièges à poils et balises se complètent au jour le jour pour connaître le plus précisément possible la vie pyrénéenne des deux Slovènes. Le suivi d’empreintes comme nous le faisons ce matin aurait par exemple pu permettre de dépister un second individu aux côtés de Sorita. Alors qu’est-ce que cette batterie de dispositifs nous apprend ? « Que les deux ourses ont parcouru plus de 500 km chacune entre le jour de leur lâcher et leur sommeil hivernal ! », me répond le scientifique. Sorita est entrée en hivernation mi-décembre 2018 dans le département voisin des Hautes-Pyrénées. Claverina a choisi la province d’Aragon, en Espagne, début janvier 2019. Un repos tardif, quand on sait que certains ours pyrénéens s’abritent dès mi-novembre.

L’amour à tout prix

Sorita et Claverina sont-elles mamans ? La question était sur toutes les lèvres en cette fin d’année 2018. Les ourses mettent bas dans la tanière durant l’hiver et les oursons y vivent leurs premières semaines. Impossible de le savoir au moment de la capture et du lâcher à cause de la diapause embryonnaire. Le suspens prend fin en avril lorsque les agents de l’ONCFS observent Sorita au sortir de l’hivernation avec deux oursons. Deux petits Slovènes de sang, Pyrénéens de sol, qui donnent une tout autre dimension au projet. Quelle belle surprise.

Mais ce matin, je ne vois pas de petits pieds dans le sillage de Sorita. Jean-Jacques Camarra nous révèle la nouvelle : « Les deux oursons ont disparu. Leurs dernières traces datent du 1er mai dans la neige. Et Sorita fait maintenant des déplacements bien trop importants pour être suivie par des jeunes. » Selon le biologiste, un mâle adulte a croisé la route de la femelle et commis un double infanticide dans le but de la rendre sexuellement disponible. Dure loi qui représenterait un cas de mortalité sur cinq chez les oursons. Qui est ce patriarche sans scrupule ? Des études génétiques le diront. Sorita est-elle de nouveau fécondée ? Réponse le printemps prochain.

Pause casse-croûte sous les vautours fauves au col de Marie-Blanque. A l’est, la vallée d’Ossau. A l’ouest, la vallée d’Aspe et la route du Somport qui évoquent une très forte actualité dans les années 1990 : projet d’auto­route, tunnel, milliers de camions et ours en perdition. La nouvelle se confirme entre deux morceaux de fromage, nous allons maintenant tenter de trouver des indices de Claverina. Elle a laissé une trace il y a quelques jours non loin de la frontière espagnole.

Un dieu disparu

Ossements, fresques et statues trouvés dans les cavernes occupées par nos ancêtres suggèrent l’existence d’un culte ancestral de l’ours. A lire dans notre dossier Frère ours.

Un air de Slovénie

Changement de vallée donc, et motivation maximale, nous allons pister l’héritière. Après une grimpette bien raide au son des torrents et des grands corbeaux, nous atteignons finalement un lieu magique. Des hêtres majestueux scintillent de leur feuillage vert tendre au milieu de leurs frères tombés au sol. Parmi eux, d’immenses blocs calcaires comme autant de cachettes à ours. « Là ! Regardez la cuvette de terre ! » Juste sous nos yeux, Jean-Jacques Camarra nous montre une couche diurne de Claverina. La dépression dessinée dans le sol est dominée par un surplomb de roche énorme. « Elle était là, blottie en rond à l’abri des trombes d’eau qui se sont abattues la semaine dernière », imagine le passionné à genoux pour chercher des poils.

Sorita et Claverina, deux ours pour repeupler les Pyrénées
Couche diurne d'ours / © Jean Chevallier

Nos prospections révèleront ensuite la présence de nombreuses crottes et, enfin, une autre couche au pied d’un hêtre. L’écosystème rappelle la forêt slovène. Claverina n’est peut-être pas ici par hasard. Et si elle était là, toute proche, à nous scruter ? Ne la dérangeons pas plus longtemps.
Avant de quitter ce paradis, je me représente mentalement l’ourse expatriée dominant du regard sa terre d’adoption, à cheval entre Espagne et France, Aragon et Béarn. Longue vie !

Actualité mai 2021 : Sorita est maman de trois oursons !

Alors que ses bébés de 2019 sont morts et qu'en 2020 Sorita n'a semble-t-il donné naissance à aucun descendant, la bonne nouvelle de l'année 2021 est la découverte – par caméra interposée – de trois oursons accompagnant l'ourse d'origine slovène introduite en 2018. Longue vie à ses petits ambassadeurs !

Le ou les pères sont inconnu(s) pour l'instant. Trois ours mâle ont fréquenté le Béarn l'an dernier, Rodrigue, Néré, et Cannellito. Pour déterminer la filiation paternelle des oursons, l'OFB va tenter de récolter des crottes et des poils afin de procéder à une analyse génétique. Grâce à un mécanisme de gestation différée, les oursons d'une même portée peuvent en effet être issus de plusieurs pères. Si l'un ou les oursons sont issus de Cannellito, ils porteront un patrimoine génétique très précieux, descendants de la dernière ourse des Pyrénées ! Source.

Nounours mon amour

Inventé simultanément des deux côtés de l’Atlantique, l’ours en peluche réconcilie l’homme avec la bête. A lire ou à relire dans notre dossier Frère ours.

Découvrez les ours Slovènes sous l'œil de Jacques Ioset dans notre livre Lunes de miel.

Cet ouvrage exceptionnel vous emmène dans une forêt de rêve à la rencontre d’un animal insaisissable. D'abord, l’ours apparaît de loin entre des troncs moussus. Puis la bête se dévoile complètement grâce à plus de 20 années d’affûts. Enfin, voici l’ours comme on ne l’a encore jamais photographié au crépuscule ou sous la lune. Plus sauvage que jamais.

Cet article fait partie du dossier

Ours, le temps du rêve

Couverture de La Salamandre n°255

Cet article est extrait de la Revue Salamandre

n° 255  Décembre 2019 - Janvier 2020, article initialement paru sous le titre "Sorita et Claverina"
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Dessins Nature

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