Jacques Ioset photographie l'ours sans le déranger
© Jacques Ioset

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Ours, le temps du rêve

Photographier l’ours sans le déranger

Précurseur de la photographie d’ours au clair de lune, le Jurassien Jacques Ioset passe une grande partie de son temps libre à guetter le plantigrade. Rencontre avec un passionné à l’éthique exemplaire.

Auteur

Jean-Philippe Paul



Précurseur de la photographie d’ours au clair de lune, le Jurassien Jacques Ioset passe une grande partie de son temps libre à guetter le plantigrade. Rencontre avec un passionné à l’éthique exemplaire.

Jacques Ioset photographie l'ours sans le déranger
Jacques Ioset   Photographe animalier auteur de Lunes de miel, un livre Salamandre.

De quand date votre première rencontre avec l’ours ?

Avec ma femme Anne, nous avons observé notre premier ours en Slovénie le 4 avril 1993, depuis un affût suspendu dans un hêtre. En face d’une carcasse de cerf que nous avions découverte en remontant une piste d’ours. L’ours est venu à la lune, sans un bruit. C’était magique et cela restera l’une de nos plus belles rencontres.

Cela a-t-il déclenché votre passion pour cette bête ?

Nous étions passionnés par les grands prédateurs depuis plusieurs années et avions déjà observé des loups avec notre affût suspendu. Mais nos recherches de l’ours en Laponie finlandaise étaient restées vaines. Il y a 30 ans, les ours y étaient plus rares.

Avez-vous souvent croisé l’ours depuis ?

Oui, très souvent, exclusivement en Slovénie. Depuis que nous avons construit nos propres affûts en 2004, nous passé environ deux années-ours à l’affût, de l’après-midi au lendemain matin. Une année-ours, c’est leur période d’activité, soit environ 9 mois par an. Je ne tiens pas de décompte de nos observations, mais je me souviens d’un grand nombre d’entre elles. L'une des plus marquantes, en avril 2016, est celle d’une ourse et de ses deux jeunes arrivés vers 3 h du matin après une pluie diluvienne, juste au moment où le ciel s’est éclairci. Les oursons jouaient au clair de lune. Leur mère fatiguée s’est endormie devant nous. L’un des oursons a voulu l’entraîner dans leurs joutes. Elle l’a repoussé gentiment. Une quiétude incroyable régnait sur la forêt. Les ours sont restés jusqu’à l’aube. Saison après saison, nous avons retrouvé l’un des oursons qui avait un pelage argenté très particulier. Au printemps 2019, l’ourson était devenu une ourse de 3 ans courtisée par un colosse.

Jacques Ioset photographie l'ours sans le déranger
© Jacques Ioset

Pourquoi la Slovénie ?

En vingt-six ans, nous avons noué des contacts et lié des amitiés qui nous ont permis de réaliser un rêve : construire nos propres affûts pour observer les ours là où nous le souhaitions. J’aime la Slovénie, j’aime les Slovènes. La gentillesse de Janez. Les cafés turcs de Krista le matin quand nous revenons engourdis de nos affûts, les schnaps de Pero, les repas gargantuesques de Monika, les discussions interminables avec Branko. Et puis, bien sûr, l’immense forêt sauvage des Balkans qui commence là, au sud de la Slovénie, et qui ressemble tellement à ce Jura où nous avons nos racines.

Rêvez-vous de l’ours en Suisse ?

Ce serait une très bonne nouvelle et je n’ai aucun doute sur l’énorme potentiel des Alpes. Le milieu est toujours là, mais la tolérance envers les grands prédateurs n’a malheureusement pas beaucoup évolué en un siècle.

Jacques Ioset photographie l'ours sans le déranger
© Jacques Ioset

Vous qui avez une affection particulière pour les ours slovènes, que pensez-vous de leur transfert régulier ailleurs pour réintroduction (ex Pyrénées) ?

Je suis favorable à ces réintroductions, mais je déplore le battage et les bassesses qui les accompagnent. Les Slovènes sont, comme moi, sidérés d’apprendre que leurs ours ont dû être transférés par hélicoptère en survolant des barrages routiers érigés par des groupes anti-ours armés et cagoulés. Le retour des grands prédateurs est un petit pas pour la nature sauvage, mais l’enthousiasme qui l’accompagne de ne doit surtout pas masquer l’énorme chute de la biodiversité qui est observée en Europe. La priorité reste d’enrayer cette perte qui serait irréparable. Si les papillons ne peuvent pas se passer de leurs plantes-hôtes menacées, les grands carnivores, eux, peuvent se contenter d’une biodiversité plus réduite.

La chasse à l’ours existe en Slovénie, c’est un compromis acceptable pour vous dans la cohabitation avec ce mammifère imposant ?

Je n’aime pas la chasse et encore moins la chasse à l’ours qui n’est qu’un tir-pipe. Mais je préfère un pays avec des ours que sans ours. Je ne suis pas certain que la chasse soit un compromis nécessaire pour la cohabitation. Cette chasse rapporte peu et ne résout pas les problèmes de cohabitation. Le développement d’un écotourisme respectueux de l’ours et des autres espèces sensibles pourrait être plus efficace, à la condition impérative que ses bénéfices profitent aux personnes directement confrontés aux problèmes de cohabitation. Toutefois, l’ours ne doit pas être un objet de consommation. Un tourisme photographique mal géré peut lui être aussi néfaste que la chasse car les ours devenus trop confiants sont simplement abattus.

(Aux dernières nouvelles, sous la pression des lobbies anti-loups et anti-ours, le gouvernement slovène a décidé de réduire de moitié la population d’ours, estimée actuellement à 700 à 800 individus. Ce sera un véritable carnage ! Le nombre d'individus aurait presque doublé en 12 ans, alors que les dégâts qui leur sont attribués ont peu augmenté. Les chiffres utilisés ont été obtenus avec des méthodologies très différentes, ce que je trouve scientifiquement très contestable.)

Avez-vous peur face à un ours en forêt ?

L’ours est chez lui dans la forêt. Je m’invite chez lui et je lui dois le respect. Je vais tôt à l’affût et je n’en sors que le lendemain matin. Ainsi, je ne croise que très rarement des ours en forêt. Lorsque cela arrive, je n’ai pas d’appréhension : ils fuient l’homme. En revanche, j’aime ce sentiment de me promener dans les forêts en sachant que je ne suis pas seul et qu’IL est là.

Vous êtes une référence dans le monde de la photo animalière, pourquoi ?

J’ai peut-être été l’un des premiers à photographier les ours dans la pénombre et la nuit, à la lumière de la lune ou à l’aide d’un éclairage infrarouge conçu pour la simuler. J’aime les images épurées par l’obscurité. Un dos et une bosse argentée pour suggérer la bête. Je choisis avec soin l’emplacement de mes affûts, en général dans de vielles futaies sans traces d’exploitation et je donne beaucoup d’importance à la forêt dans mes images. Je peux attendre des semaines pour réaliser l’image dont j’ai rêvé.

Quels sont vos projets actuellement ?

L’ours nous a beaucoup donné. A notre tour d’agir pour lui. Nous avons acheté une prairie abandonnée d'un hectare et l’avons fait défricher. En 2020, nous y planterons des pommiers et pruniers à l’usage exclusif des ours. Ce verger leur fournira une nourriture d’appoint et évitera qu’ils ne se servent dans les villages. Les droits d’auteur de mon livre Lunes de miel ne suffisent pas et je suis à la recherche de fonds pour mener ce projet à bien.

Découvrez-en plus sur le projet de Jacques Ioset dans la Minute Nature.

Ces photos sont issues de notre livre Lunes de miel.

Cet ouvrage exceptionnel vous emmène dans une forêt de rêve à la rencontre d’un animal insaisissable. D'abord, l’ours apparaît de loin entre des troncs moussus. Puis la bête se dévoile complètement grâce à plus de 20 années d’affûts. Enfin, voici l’ours comme on ne l’a encore jamais photographié au crépuscule ou sous la lune. Plus sauvage que jamais.

100 % des droits d'auteur du livre sont investis pour planter un verger pour les ours en Slovénie

Article initialement publié dans la revue Salamandre sous le titre "Sublimer sans déranger"

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Couverture de La Salamandre n°255

Cet article est extrait de la Salamandre

n° 255  Décembre 2019 - Janvier 2020
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