Cohabiter avec l'ours sans juger et avec le dialogue
© Fabien Bruggmann

Cet article fait partie du dossier

Ours, le temps du rêve

Cohabiter avec l’ours par le dialogue

C’est un cauchemar pour les uns, un doux rêve pour les autres. Vivre avec l’ours est-il possible ? Pour le Pyrénéen d’adoption Stéphan Carbonnaux, la clé se trouve dans le dialogue. Entretien.

Auteur

Jean-Philippe Paul



C’est un cauchemar pour les uns, un doux rêve pour les autres. Vivre avec l’ours est-il possible ? Pour le Pyrénéen d’adoption Stéphan Carbonnaux, la clé se trouve dans le dialogue. Entretien.

Cohabiter avec l'ours sans juger et avec le dialogue
Stéphan Carbonnaux   Naturaliste écrivain, auteur de Robert Hainard, chasseur au crayon (Ed. Hesse) et du Cantique de l’ours réédité et modifié en 2019 (Ed. Transboréal).

Vivre avec l’Ours, ça veut dire quoi ?

Cela signifie être installé en territoire à ours, avec tous les habitants concernés par cette question, y compris ceux qui ne pensent pas forcément comme soi. Avec l’ours donc, mais aussi avec l’éleveur, le berger, le chasseur, l’élu…

Vivez-vous avec l’ours ?

Je vis dans les Pyrénées depuis vingt-six ans. Originaire de la région parisienne, j’ai eu besoin de m’ancrer dans la montagne, dans des petits villages ou des bourgs pour ne pas forger ma vision du sauvage et mon opinion sur les enjeux de cohabitation en étant hors sol, lointain, déconnecté.

Vous défendez la place du plantigrade…

Oui, sans ambiguïté. Je défends la vie sauvage et l’idée que l’homme peut vivre au sein d’une nature la plus entière possible. Simplement, je ne crois plus que ce modèle puisse être imposé par des actes directifs sur un territoire où des gens vivent avec des traditions et une histoire. Savez-vous qu’on trouve des traces du pastoralisme dans les Pyrénées datant d’au moins 7 000 ans ? Ce n’est pas à des militants passionnés de balayer d’un revers de la main ce passé ni de le modeler à leur façon. L’agriculture de montagne souffre du libéralisme planétaire devenu fou, elle ne peut pas être réceptive à des incantations.

Vous avez été biographe de Robert Hainard, que vous apporte la pensée de ce philosophe naturaliste ?

J’aime la formule que Robert Hainard tenait d’un de ses amis slovènes : « Agir moins pour accomplir plus. » L’action, l’activisme et la réaction sont parfois utiles, mais donner du temps à l’œuvre que l’on veut accomplir est à mon sens plus durable et plus profond. Sur la question de l’acceptation de l’ours, les actions maladroites suscitent une radicalisation. Un pas en avant, dix pas en arrière.

Vous avez pourtant été vous-même militant ?

Oui, justement. J’ai ma part de responsabilité. Ce passé m’a servi d’expérience. On apprend de ses erreurs. J’ai compris que dans les grandes ONG organisées une énergie positive et créative se mêlait à des motivations contestables qui n’entraînaient pas toujours l’ensemble dans la bonne direction. iAvec d’autres, je prône une autre voie.

Laquelle ?

Comme je vous le disais, la clé est dans l’intégration sur le territoire concerné. Dans les Pyrénées, je dialogue quotidiennement sur les marchés, en montagne ou lors de conférences. Avec tout le monde. Personne ne détient tout le savoir. Le chasseur et le berger ont leur vérité dont une partie peut servir à construire l’avenir. Chacun doit faire un pas vers l’autre, le défenseur obstiné de l’ours comme celui qui a encore la haine en lui. Mais c’est un long chemin semé d’embûches.

Que conseillez-vous à vos amis passionnés et militants ?

J’ai toujours soutenu l’idée que nous devions faire un bilan objectif et critique des réintroductions d’ours. Des erreurs diplomatiques ou méthodologiques ont été commises. Les admettre nous permettrait d’en retirer des enseignements. Les jeunes éleveurs d’aujourd’hui étaient âgés d’à peine dix ans quand l’ourse Cannelle a été abattue en 2004, et je constate que nombreux sont plus fermés que ne l’étaient leurs parents il y a 25 ans. Il y a urgence à apaiser les esprits et à montrer un signe d’ouverture de notre côté.

Le Lâcher des deux ourses sorita et claverina à l’automne dernier était-il une erreur ?

Biologiquement non, on a gagné deux ourses dans une région où il n’y avait plus de femelles. Mais socialement, on a réveillé la braise qui dormait et le feu a repris. Surtout que non loin de là, l’Ariège a vécu un été dramatique avec des prédations record. La haine attisée peut engendrer des violences inédites. La situation peut devenir critique.

Pourquoi est-ce si difficile d’accepter le retour de tels prédateurs en France et en Suisse ?

Une vision simpliste consiste à idéaliser la Slovénie, l’Italie et même l’Espagne où l’on peut voir des ours en paix. C’est oublier que les grandes forêts slovènes ou les élevages de chevaux dans les Abruzzes n’impliquent pas les mêmes conflits. Dans les Alpes occidentales et dans les Pyrénées, la particularité c’est la brebis. Celle qui se retrouve éventrée ou qui déroche avec 200 congénères en fuyant un ours.

Il faut donc choisir entre ours et pastoralisme ?

Non. Je suis optimiste. Comme je dis souvent à mes amis, il ne faut pas trop s’inquiéter pour les grands prédateurs, ils reviennent. Quand je suis arrivé ici, il ne restait plus que cinq ours, on était tous désespérés. Aujourd’hui on en recense 45 et je suis sûr qu’on en comptera davantage chaque année. Mais avec cette courbe des effectifs en hausse, assumons la recrudescence des problèmes à régler et remontons-nous les manches.

Que faites-vous par exemple ?

Avec mon organisation Artzamendi – Nature, sauvage et civilisation – et de nombreux partenaires dont l’Etat (DREAL d’Occitanie), l’International Bear Foundation, AVES – France et le Parc naturel régional des Pyrénées ariégeoises, nous avons testé un processus de dialogue en Ariège sur la question de la valorisation et de la cohabitation avec la biodiversité. Alistair J. Bath de l’Université du Newfoundland au Canada a joué un rôle de médiation primordial. Ce type d’action a montré toutes les difficultés et la fragilité de la situation, mais aussi toutes les pistes de progrès et les raisons de continuer. Ce sera long, mais c’est la voie à laquelle je crois.

Le sauvage n’est pas condamné ?

Attention, il ne faut pas focaliser sur les grands prédateurs emblématiques des montagnes ou des territoires ruraux. Naturalistes et médias ont tendance à en faire les uniques représentants du sauvage. J’invite chaque naturaliste et chaque citoyen à défendre le sauvage près de chez lui : la forêt de plaine et le ruisseau, le papillon et le bouvreuil. Aujourd’hui, je m’inquiète plus pour eux que pour le loup et l’ours.

Article initialement publié dans la revue Salamandre sous le titre "Cohabiter sans juger"

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Ours, le temps du rêve

Couverture de La Salamandre n°255

Cet article est extrait de la Salamandre

n° 255  Décembre 2019 - Janvier 2020
Catégorie

Écologie

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