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Mes beaux sapins

Les résineux, de la monoculture à la forêt diversifiée

Sylvain Angerand milite pour des forêts diversifiées et gérées de façon intelligente. Cet ingénieur forestier nous partage son avis éclairé sur l'enrésinement parfois inquiétant de certains paysages et nous explique d'autres possibles.

Sylvain Angerand milite pour des forêts diversifiées et gérées de façon intelligente. Cet ingénieur forestier nous partage son avis éclairé sur l'enrésinement parfois inquiétant de certains paysages et nous explique d'autres possibles.

Sylvain Angerand. Ingénieur forestier, coordinateur des campagnes chez Canopée Forêts Vivantes

On dit parfois que les forêts de résineux sont des déserts biologiques. Est-ce vrai ?

Oh non ! Regardez les magnifiques massifs de sapins et épicéas en montagne. Dans leurs stations naturelles, souvent accompagnés de feuillus, ces arbres ne posent pas de problèmes. C’est l’utilisation faite par l’humain qui change la donne, notamment l’installation en plaine de monocultures denses d’essences qui n’y poussent pas spontanément. Bien que l’on n’assiste pas à une vague d’enrésinement massif, le phénomène est inquiétant au niveau de certains territoires comme le Morvan ou la Dordogne. D’abord majoritairement constituées de feuillus, ces régions se sont métamorphosées au point d’atteindre 50 à 90% de conifères par endroits. En plus du manque de lumière qui règne dans ces forêts, des impacts écologiques préoccupants ont été documentés, comme la libération d’Aluminium dans les sols et les eaux en raison de l’acidité des aiguilles… Donc la question n’est pas pour ou contre les conifères, mais comment et .

Pourquoi cet entêtement à planter des résineux en rangs d’oignons et hors de leurs stations habituelles ?

Quand on creuse, on réalise que c’est sous-tendu par une logique d’adaptation aux besoins de l’industrie. En France, la filière bois n’a pas été pensée. L’idée était de copier celle des pays nordiques, qui doit son succès à des forêts naturellement faites d’épicéas, sapins et pins ayant poussé lentement et droit. Abandonnant progressivement les scieries qui valorisent les feuillus, nous les avons remplacés par des infrastructures à résineux toujours plus grosses. A partir du moment où votre appareil de transformation réclame des conifères et que le pays est composé de deux tiers de feuillus, il y a un problème.

Pourtant, l’enrésinement est souvent brandi comme une solution aux changements climatiques…

C’est l’alibi régulièrement utilisé par l’industrie des résineux. Si une politique forestière raisonne uniquement à partir de la question climatique, telle résistance au stress hydrique, elle se trompe. La réponse sera simpliste : planter en monocultures des conifères capables de pousser en stations arides comme le pin maritime. Or, simplifier des écosystèmes est problématique. De telles plantations monospécifiques offrent la voie royale pour des ravageurs comme le nématode du pin qui sévit au Portugal - contenu au prix de moyens considérables. Certes, le pin maritime est plus tolérant que beaucoup d’arbres au manque d’eau, mais ce combustible sur tronc propage rapidement les incendies. Il faut dire aussi que le premier arbre planté dans le cadre du plan de relance en France est le Douglas. Il n’est pas spécialement adapté aux changements climatiques, surtout s’il est installé en plaine.

Le douglas est facilement reconnaissable aux bractées qui dépassent de ses cônes. Elles sont divisées en trois parties, telles de petites griffes.

En parlant de climat, que deviennent les conifères plus montagnards et nordiques comme l’épicéa et le sapin blanc ?

On s’alarme sur la hausse de mortalité dans les pessières et sapinières. Mais elle cache des réalités très différentes. L’hécatombe des épicéas massivement plantés en plaine après-guerre était attendue. On savait que ces peuplements étaient fragiles. Les changements climatiques ont eu davantage le rôle d’un révélateur de cette fragilité qu’une cause directe. Mais du côté des peuplements en station naturelle, c’est plus embêtant car on observe une mortalité indépendante des pratiques humaines. Le sapin pectiné commence par exemple à souffrir dans le Jura et le massif central. Bien souvent là où les réserves en eau utile sont pauvres. Enfin, il faut questionner l’idée d’introduire des essences exotiques plus résistantes, tels le Sapin de Turquie ou celui de Céphalonie, venant de l’est de la Méditerranée. Ces cousins de nos essences locales peuvent causer une pollution génétique sur les peuplements naturels de sapins, une menace supplémentaire.

Qui dit monocultures côté pile, dit coupes rases côté face…

C’est souvent la suite logique. Au prétexte des changements climatiques, des peuplements caducifoliés considérés comme vulnérables sont rasés et remplacés par des conifères. Mais cela revient à prendre une boule de cristal et affirmer que telle station de châtaignier pourrait dépérir à l’avenir et qu’il faudrait la remplacer. L’autre tendance est de couper les arbres plus jeunes. On estime par exemple trop risqué de faire vieillir des forêts de douglas. Les vieux arbres sont-ils plus sensibles à la sécheresse ? Actuellement, la science n’a pas apporté de réponse. Mais le gouvernement français ne se gêne pas à donner la sienne, assurant qu’on y gagne à long terme. Pourtant, la meilleure stratégie d’adaptation est d’éviter un emballement climatique. C’est-à-dire conserver ou augmenter nos puits de carbone, ce pour quoi nous nous sommes engagés. La forêt est notre alliée pour ça ! Or, on prend la direction opposée. Il faut couper plus, telle est la réplique de la filière bois depuis 30 ans à toutes sortes de problèmes. Si demain les extraterrestres débarquent, j’imagine qu’il faudra couper davantage !

Les coupes rases sont comme des saignées. Vous souffrez ? On vous saigne. Alors que la logique voudrait plutôt qu’on évite tout stress supplémentaire, tout en cherchant à adapter le mode de vie pour être en meilleure santé et pouvoir encaisser les chocs.

Mais le bois, comme combustible, n’est-il pas un allié dans la transition énergétique ?

Augmenter la récolte de bois est mauvais pour le climat, car on déstocke du carbone. En France, la filière du bois-énergie a le vent en poupe. Sous l’appellation trompeuse de carburant vert, elle consiste à brûler du bois pour produire de l’énergie. Cela constitue un appel d’air pour faire des coupes rases et replanter en résineux afin de répondre à la demande des méga-scieries, avec les aides de l’état. C’est un cercle vicieux, surtout observé dans les forêts privées (Ndlr. Les trois quarts des forêts françaises sont privées et les coupes rases autorisées. En Suisse, 29% des massifs forestiers sont privés et les coupes à blanc sont interdites sauf autorisation exceptionnelle. Le dernier inventaire forestier national helvétique a révélé que la diversité des peuplements s’est accrue).

Or, la question de la réduction des besoins est rarement posée et pourtant centrale. Plutôt que de réduire le trafic aérien, on va se féliciter de produire des biocarburants pour faire voler des avions. Cette biomasse serait soi-disant produite à partir de déchets bois, mais les déchets, ça n’existe pas en forêt… Des branchettes aux racines, tout contribue à une communauté vivante et complexe, notre meilleure alliée pour tamponner le réchauffement climatique.

Que faire désormais avec ces monocultures de résineux parfois agonisantes, qui n’ont pas demandé pareil sort ?

Il faut revenir sur une logique forestière : rendre les peuplements existants plus résilients. Une option complètement ignorée dans le débat public. Même les plantations d’épicéas et de douglas sont améliorables par des éclaircies ciblées. Le principe est de faire tenir le plus longtemps possible les arbres sains. Le douglas est par exemple récolté jeune, à 50 ans. Il est pourtant capable de former des forêts magnifiques de plus de 90 ans… Et plus on fait vieillir un peuplement, plus on concentre le volume sur du gros bois. Ce qui crée de la valeur économique, stocke plus longtemps le carbone et favorise des trouées de lumière propices pour que des feuillus se réinstallent. Résultat : un peuplement diversifié sans coupes rases, qui nous rend service en stockant du carbone tout en étant d’une grande valeur économique.

Du côté des dépérissements massifs, telles les attaques de scolytes dans les peuplements purs d’épicéas, des travaux belges ainsi qu’une expérience menée en Bavière démontrent qu’il n’y a aucun intérêt à tout récolter. Mieux vaut laisser le matériel sur pied en libre évolution vers une reconstitution naturelle. Apparaissent alors des insectes régulateurs, des prédateurs du scolyte, une meilleure décomposition du sous-bois, des sols capables de stocker l’eau… En un mot, de la résilience.

Une futaie irrégulière, composée de résineux et de feuillus à différents stades de croissance

Qu’attendons-nous alors ?

Nous sommes capables de trouver des solutions intelligentes alliant économie et écologie. Mais pour cela, il faut les bons instruments politiques, qui font défaut en France. Nous avons besoin d’une politique différenciée, qui freine ou fasse évoluer les pratiques néfastes d’un côté, et encourage les gestions forestières plus favorables au climat et au vivant de l’autre.

Deux leviers d’action existent. Le premier serait de doubler ou tripler la surface des forêts mélangées à couvert continu – actuellement estimée à 1,5 millions d’ha dans l’hexagone. Sur la même parcelle, différentes classes d’âge et toutes les fonctions. Le second est de garder un système de sylvicultures régulières, mais en le diversifiant au niveau du paysage pour obtenir une vraie mosaïque forestière. Il s’agit d’encadrer strictement les coupes rases, de faire se côtoyer des parcelles de 40 ans, d’autres de 60 ans, d’autres d’une espèce différente... Mais aussi d’encourager les propriétaires à réserver 5 à 10% de leur parcelle en îlots de sénescence, des portions non exploitées. A l’échelle des régions, il s’agirait de laisser en libre évolution des pans entiers de forêts. A l’échelle nationale, ce serait de grands espaces, tel le projet de Francis Hallé pour une forêt primaire. La diversité est intéressante à toutes les échelles. Mais il faut s’en donner les moyens et il nous manque des outils de pilotage au niveau des massifs.

Avec la demande croissante en bois, est-ce réaliste de maintenir des pans entiers de forêts non productives ? Autrement dit, est-ce qu’une offre 100% locale peut se faire sans surexploitation ?

En réalité, c’est une question de qualité plutôt que de quantité. Aujourd’hui, beaucoup de bois est par exemple exporté de la France vers la Chine pour du bois-énergie alors qu’il pourrait être valorisé autrement avant d’être brûlé. Mon bureau, à l’association Canopée, est construit avec le bois d’un frêne attaqué par un champignon qui aurait fini en combustible. Avec ses jolies veines ont le prend souvent pour du noyer. Notre parquet est fait en taillis de châtaignier qui aurait suivi le même destin car ses lames trop fines ne sont pas calibrées pour la grosse distribution. Tout est affaire de changer de regard. La question n’est pas de récolter plus, mais moins ou autant, et de prendre soin à ce que la forêt continue de croitre en qualité et en volume. Puis de valoriser cette précieuse ressource de façon plus intelligente, ainsi que les métiers qui s’y rattachent.

A l’échelle individuelle, y a-t-il des leviers d’action ?

En plus de s’interroger sur la provenance du bois et son mode d’exploitation, nous sommes toutes et tous des acteurs politiques pouvant se manifester, contacter nos députés et ministres, leur rappeler les promesses, faire bouger les lignes politiques et essayer de contrer les lobbys.

C’est très utile et efficace quand les citoyens et citoyennes prennent leurs plus belles plumes. Parfois, les effets ne sont pas immédiats. Mais, bien que lent, ce phénomène d’accumulation est nécessaire. Nous avons plusieurs propositions de lois à l’assemblée nationale, les rapports s’accumulent sur les coupes rases et nous sentons un vrai intérêt des politiques à comprendre la chose forestière et à construire ce type d’approches pour le bien commun. Nous avons dernièrement réussi à faire sauter un avantage fiscal qui ne favorisait pas les gestions basées sur des critères écologiques. Un autre succès ? La fin de l’importation de l’huile de palme pour les biocarburants. Près de 75 000 t, soit 75% de la consommation, n’arrivent plus dans le pays. Les députés se sont mobilisés contre l’avis du gouvernement. L’exemple a été suivi par d’autres pays européens. Nous sommes à un carrefour, il reste à prendre collectivement la bonne direction.

Comprenez en détail les lourds dégâts environnementaux des plantations de résineux.

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Couverture de La Salamandre n°279

Cet article est extrait de la Revue Salamandre

n° 279  Décembre 2023 - Janvier 2024
Catégorie

Sciences

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