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Ces oiseaux qui vont mieux

Reportage : en Camargue, les flamants voient la vie en rose

Dans les années 1960, le flamant rose ne parvenait presque plus à se reproduire en Méditerranée, faute d’habitats convenables. Jusqu’à ce qu’un groupe de scientifiques mette son grain de sel…

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© Théo Tzélépoglou

Salins d’Aigues-Mortes : alors que nous pédalons depuis 20 minutes sur un chemin sableux bordé de salicornes, de nombreux cris de flamants roses me font lever le nez du guidon. Naomie Aurel, la guide naturaliste des lieux, me fait signe. Après 10 km de vélo, nous voici dans une zone reculée. Ici, ces oiseaux peuvent nicher en toute tranquillité au sein d’un partènement, un bassin dans lequel s’accumule l’eau de mer avant de pénétrer dans les cristallisoirs d’un marais salant. Des milliers d’oiseaux sont concentrés au milieu de l’eau, sur un monticule de vase. Dans une cacophonie aviaire sans relâche, certains couvent tandis que d’autres dorment, s’envolent ou atterrissent.

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Naomie se penche et recueille de l’eau dans un seau. « Les petits organismes que l’on voit sont des invertébrés du nom d’Artemia salina. C’est un crustacé consommé par les flamants, ce qui contribue à les rendre roses. » Je remarque que l’eau du partènement adjacent est d’une couleur fluo, alors que celle prélevée dans le bassin où nichent les oiseaux est plutôt claire. « La couleur ne vient pas de l’artémie à la base, mais d’une algue du nom de Dunaliella salina qui produit des caroténoïdes, explique Naomie Aurel. Dans les bassins de fin de cycle, l’eau est saturée en sel, l’invertébré ne survit pas et l’algue prolifère avec d’autres micro-­organismes colorés. » En présence de flamants roses dans les autres bassins où l’eau circule, un équilibre se crée : l’algue est mangée par le crustacé, lui-même filtré par les oiseaux qui bénéficient du pigment en bout de chaîne alimentaire.

© Théo Tzélépoglou

Le sel de la terre

En déambulant, les cris d’un couple d’avocettes élégantes nous font comprendre que notre présence est préoccupante dans la zone. Un jeune doit certainement se cacher dans les environs. Un goéland railleur se joint à la partie et nous pousse à tracer notre chemin. Au milieu d’un immense cristallisoir d’eau limpide, un minuscule poussin de gravelot à collier interrompu fait ses premiers pas. Au sein de ce paysage camarguais qui foisonne de vie sauvage, l’activité humaine bat aussi son plein. Des montagnes de sel appelées camelles sont creusées par les pelleteuses. Ici, la production de chlorure de sodium est l’objectif principal.

« Ce travail prend en moyenne quatre à six mois et jusqu’à un an pour la fleur de sel, cette mince couche de cristaux blancs au gout subtil qui affleure la surface. Elle va se créer avec la lune de minuit et il faut faire vite pour la récolter, car elle va se dissoudre avec le soleil de midi », déclame poétiquement Naomie. L’activité industrielle est donc intense, mais les niveaux d’eau sont aussi gérés afin de favoriser l’attractivité du site pour les flamants roses. Ainsi, en août, où ces marais devraient être à sec, ces filtreurs gardent le bec immergé. Cinquante-cinq espèces d’oiseaux nicheurs, tels que les huîtriers pies ou les sternes naines, bénéficient aussi de ces mesures.

Pas de plan d’urbanisme au sein du partènement, chaque flamant rose s’installe où il le souhaite en créant un petit monticule de vase dans lequel il pondra un œuf unique. Petit à petit, sous l’effet du grand nombre, les nids de la colonie se touchent et forment un îlot unique.

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Entre juin et début septembre, il est très fréquent de voir des groupes voler.

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Dans ce bazar organisé, nous remarquons des boules de duvet courtes sur pattes qui semblent former un petit groupe sous les échasses des adultes. « Cela fait trois semaines que les premiers œufs ont éclos, dit ­Naomie les yeux dans les jumelles. Vers l’âge de dix jours, les jeunes quittent le nid pour rejoindre d’immenses crèches gardées par quelques adultes, on n’a rien inventé ! s’amuse-t-elle. Les parents partent s’alimenter durant la journée et reviennent entre 18 h et 20 h. C’est pour ça qu’entre juin et début septembre, il est très fréquent de voir des groupes voler. Ils peuvent faire jusqu’à 150 km entre la colonie et un lieu où l’alimentation est ­abondante. » En se dirigeant sur le chemin du retour, Naomie ramasse une plume. Dans quatre mois, les ailes des jeunes se teinteront progressivement. Mais il faudra attendre quatre ans pour qu’ils deviennent matures sexuellement.

© Théo Tzélépoglou

Coup de pouce

L’après-midi, direction le parc ornithologique du Pont de Gau, à quelques kilomètres des salins. Ici, les oiseaux sont en paix et tolèrent une proximité étonnante avec les humains. Perchés sur des îlots de végétations, des hérons cendrés juvéniles aux allures de punk duveteux dévisagent les passants. Les oiseaux roses et gris sont aussi légion au milieu de l’eau. Antoine Arnaud est ingénieur à la Tour du Valat, un centre de recherche camarguais pour la conservation des zones humides. Il étudie l’espèce depuis vingt ans. « À la fin des années 1960, on assistait à un effondrement de la reproduction des flamants roses. En Camargue, il n’y avait plus de poussins qui atteignaient l’âge de l’envol », explique le spécialiste. Alan Johnson, un ornithologue anglais alors stagiaire à la Tour du Valat comprend qu’avec l’endiguement des deux bras du Rhône et de la mer, la formation d’îlots naturels n’est plus possible.

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En 2007, ils ont arrêté de nicher sur ce site. Il était redevenu paradoxalement trop sauvage.

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L’espèce ne trouvait alors plus de conditions propices pour nicher. « Il réussit à convaincre le groupe des Salins du Midi, propriétaire de vastes terrains dans la partie sud de la Camargue, de construire un îlot artificiel dans l’étang du Fangassier, et plaide auprès des responsables de l’armée de l’air pour la mise en place d’un couloir aérien évitant le survol de la future colonie. » L’îlot est aménagé en 1969 et, à partir de 1974, l’étang du Fangassier devient le principal site de reproduction en Camargue. Deux ans plus tard commence un programme de baguage de poussins qui perdure à ce jour. « En 2007, ils ont arrêté de nicher sur ce site. Il était redevenu paradoxalement trop sauvage. Ce sont des oiseaux extrêmement sensibles au dérangement, donc la présence de renards, sangliers, photographes, avions, chiens divagants… va créer un mouvement de panique. En s’envolant, les œufs et poussins sont piétinés… »

De la ponte jusqu’à ce que les juvéniles soient assez grands, il faut deux mois et demi de tranquillité pour que la reproduction soit assurée. « Mais ce qui a vraiment signé la fin de la colonie fut la prédation d’adultes par un hibou grand-duc qui s’est installé non loin… », ajoute l’ingénieur. Depuis, la seule colonie fonctionnelle niche aux salins d’Aigues-Mortes, davantage à l’abri des prédateurs.

© Théo Tzélépoglou

La gestion des niveaux d’eau, la prédation naturelle, le dérangement et la météo rendent ainsi les succès de reproduction variables en fonction des années. « Il y a quelques semaines, 12 cm d’eau sont tombés en 24h, 90% des œufs ont été détruits… c’est une catastrophe pour l’année, mais les flamants se sont réinstallés et l’impact ne sera pas visible dans le temps. L’an dernier, on a compté 24 000 couples de flamants roses, soit l’équivalent de la population humaine d’Arles, et 18 000 naissances, c’est énorme ! », se réjouit Antoine. L’exemple du flamant rose est un véritable succès dans l’histoire de la biologie de la conservation. Aujourd’hui, une dizaine de sites de nidification sont régulièrement utilisés par l’espèce sur le bassin méditerranéen, contre seulement deux au début des années 1960.

Dans ce parc ornithologique, les oiseaux ont ­compris qu’ils ne courent aucun danger. « Un même oiseau, selon l’endroit, va avoir une distance de fuite différente. Ici, la proximité nous permet de documenter les pertes de bagues, puisque les oiseaux en sont toujours équipés de deux différentes », raconte l’ornithologue à quelques mètres d’un spécimen sur les pattes duquel on peut lire les lettres BSTP. Cela permet aussi de caractériser les déplacements de ces oiseaux nomades en misant sur un grand réseau d’observateurs. « Certains individus se déplacent sur une centaine de kilomètres, d’autres partent en Espagne, au Maroc ou jusqu’en Mauritanie, quand d’autres encore traversent vers la Sardaigne ou la Tunisie. Les trois quarts restent cependant durant l’hiver. » En janvier 1985, après plus de deux semaines d’un froid polaire – jusqu’à -10 °C –, près de 3 000 flamants roses étaient morts de faim en Camargue, soit envi­ron un tiers de la population de l’époque, car les étangs avaient gelé. Les hivers étant de moins en moins rudes, ne pas migrer comporte des avantages pour l’espèce.

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Aujourd’hui, 80 000 couples se reproduisent sur tout le pourtour de la Grande Bleue. L’espèce est attractive pour le tourisme, si bien qu’en cet après-­midi, le néerlandais et l’hindi sont audibles sur les chemins du parc ornithologique. Mais en France, cette hausse démographique s’accompagne à la marge de quelques problèmes de cohabitation : « Certains oiseaux vont se nourrir dans les rizières la nuit. Outre leur appétit pour les graines, l’eau devient turbide et peut ruiner une production entière ». Une seule solution alors, l’effarouchement par canon ou grâce à des phares, avec toutes les contraintes législatives que cela implique sur une espèce protégée. Sauf que cela fonctionne mal. Antoine travaille donc avec les agriculteurs pour trouver des alternatives.

Des années 1960 à aujourd’hui, l’exemple du flamant rose rappelle que le sort d’une espèce dépend de l’engagement et de la collaboration de générations de passionnés. Et qu’en cette époque trouble pour le vivant, le positif émerge encore.

Pour aller plus loin

Habits de lumière
L’alimentation riche en caroténoïdes est déterminante pour la reproduction, car un flamant rose de couleur vive est synonyme de bonne santé. Il sera alors choisi en priorité par un partenaire. En période nuptiale, les mâles et les femelles se nourrissent davantage et stockent l’excédent de caroténoïdes dans la glande uropygienne proche de l’anus. Ils vont frotter leur bec sur celle-ci et se lisser les plumes pour paraître encore plus colorés : un véritable maquillage ! Il ne reste plus qu’à parader en ouvrant les ailes. L’âge est corrélé à une complexification de ces pavanes avant un relatif déclin. Ainsi, un choré­graphe expérimenté, donc mûr, aura plus de chances d’être choisi. Des exceptions existent : des jeunes arrivent à tirer leur épingle du jeu auprès d’adultes plus âgés !

Succès historique
En 1948, Luc Hoffmann, ornithologue suisse issu d’une riche famille actionnaire d’une très grosse entreprise pharmaceutique, acquiert un domaine de 1 250 ha en Camargue. Puis, en 1954, la station biologique de la Tour du Valat est officiellement créée après quelques années de baguage et d’étude des populations et de la migration des oiseaux d’eau. Elle s’étend sur plus de 2 800 ha aujourd’hui. Durant les années 1960, l’organisme joue un rôle diplomatique essentiel en initiant plusieurs rencontres internationales pour défendre les fonctions et valeurs des zones humides. Ces plaidoyers donneront naissance en 1971 à la Convention de Ramsar sur les zones humides, premier traité international environnemental.

Images à tout prix
En juin 2018, le tournage du film Donne-moi des ailes de Nicolas Vanier dans les salins d’Aigues-Mortes tourne au désastre écologique. Pour filmer les flamants roses en plein vol, l’équipe fait passer un ULM en rase-motte au-dessus de la colonie, alors en pleine période de couvaison. Mouvement de panique : 520 œufs sont brisés ou abandonnés, soit plus de 11 % de la reproduction nationale annuelle de l’espèce. Le réalisateur rejette la responsabilité sur le pilote de l’ULM, prestataire extérieur à sa société de production. Le tribunal correctionnel de Nîmes tranche en avril 2025. La société productrice est condamnée à 52 000 euros d’amende, soit environ 100 euros par oiseau qui ne verra jamais le jour, sur un budget de production de 12 millions d’euros…

Couverture de La Salamandre n°296

Cet article est extrait de la Revue Salamandre

n° 296  Octobre. Novembre 2026, article initialement paru sous le titre "La vie en rose"
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