Cet article fait partie du dossier
Ces oiseaux qui vont mieux
Reportage : la chevêche d’Athéna vit son âge d’or en Suisse
Son petit rire malin n’est pas passé loin de s’éteindre avec la disparition du paysage bocager. La chevêche d’Athéna, pourtant, n’a pas dit son dernier mot. Reportage dans son Parthénon helvétique.
Abonnés
Le véhicule de Nadine Apolloni se hisse sur les hauteurs de Buix (JU) pour en atteindre les dernières habitations. Depuis 2012, la biologiste est cheffe de projet au sein du Collectif Chevêche en Ajoie, qui regroupe plusieurs associations de protection de la nature luttant ensemble depuis 2002 pour la conservation de ce rapace, qui a frôlé l’extinction en Suisse.
Lire aussi : ces oiseaux de Suisse qui vont de mieux en mieux
Aujourd’hui, elle vient contrôler des nichoirs placés par son équipe à l’intention de la petite chouette aux yeux d’or. Nadine Apolloni ralentit et se gare au bord de la route. De l’autre côté, s’étend un verger haute-tige, milieu affectionné de l’espèce pour son offre d’arbres riches en cavités. Au fond, deux grands cerisiers accueillent les fameux nichoirs. « On va utiliser la caméra endoscopique pour regarder à l’intérieur », propose Nadine Apolloni en saisissant une perche métallique dans le coffre.
Un milieu en décadence
La parcelle, possédée en partie par la commune et gérée par un exploitant, a été revitalisée par le collectif en faveur de la chevêche d’Athéna. « Même quand la population était au plus mal, ce verger était encore occupé par un couple. Mais il était très vieillissant, les arbres tombaient l’un après l’autre », décrit Nadine Apolloni.
Cette détérioration des vergers s’est ajoutée à d’autres facteurs qui ont bien failli avoir raison de l’espèce. Depuis les années 1950, l’urbanisation et le développement d’une agriculture intensive ont raréfié les zones riches en proies et en cavités, et certains vergers ont même subi des campagnes d’abattages justifiées par la lutte contre la production de spiritueux. « En Ajoie, au début des années 2000, on estimait la population à entre sept et dix couples. On était à deux doigts de la fin », illustre la biologiste.
Si la région abrite aujourd’hui une population désormais consolidée avec une quarantaine de couples, c’est grâce aux actions de conservation entreprises depuis 2002. À commencer par la mise en place d’un réseau de nichoirs, dont les emplacements coïncident avec les données historiques de présence de la petite chouette.
Désormais, le Collectif Chevêche s’attelle à l’entretien de ce réseau, mais aussi à l’amélioration de la qualité des territoires. Sur la première parcelle visitée aujourd’hui, pas moins de 20 arbres fruitiers haute-tige ont été plantés. Le projet privilégie la diversité des essences, tout en veillant à intégrer des arbres pouvant atteindre des tailles respectables et former des cavités : chênes, poiriers, pommiers… « On a aussi mis en place des éléments structurants comme des tas de pierres et de bois, ainsi qu’une haie. » De quoi fournir le petit rapace en reptiles et en micromammifères.
“La chevêche a besoin de végétation rase : au-delà de 20 cm, elle n’arrive plus à détecter les proies.
„
Autour des cavités de nidification, le territoire de chasse peut s’étendre sur un rayon allant de 300 m à 1 km. Sa promotion passe aussi bien par la mise en place de jachères fleuries, afin d’attirer insectes et passereaux, que par la signature de contrats de gestion de pâturages ou de prairies avec les agriculteurs. Le but est d’adapter le terrain pendant des périodes cruciales telles que le nourrissage des jeunes, dès la mi-mai. « La chevêche a besoin de végétation rase : au-delà de 20 cm, elle n’arrive plus à détecter les proies, évalue la biologiste.
Or, dans les prairies extensives de plaine, essentielles pour la chasse, l’accès aux proies devient difficile dès la mi-mai. » Celles-ci sont donc fauchées en alternance et en respectant l’égrainage des fleurs. Le mélange entre les parcelles fauchées et non fauchées permet d’éviter la disparition, du jour au lendemain, de toutes les proies et de leurs cachettes. En tout, plus d’une centaine d’agriculteurs collaborent aujourd’hui avec le Collectif pour mettre en place ce type de mesure, cette coopération y étant pour beaucoup dans la réussite du projet.
La perche de la caméra en main, Nadine Apolloni s’approche d’un nichoir en forme de tube, calé entre deux branches. Un modèle qui vient progressivement remplacer les nichoirs classiques. « On a constaté que les années où les petites proies manquent, les prédateurs de la chevêche s’en prenaient davantage aux nichoirs », commence à expliquer la cheffe de projet. Les fouines se sont habituées à visiter les nids même en dehors de la période de reproduction. Pour lutter contre cet effet self-service, le modèle tubulaire est protégé par une double entrée. « Pour entrer, la chevêche doit faire un mouvement de zigzag que n’aiment pas faire les mustélidés. Ils ont du mal à reculer ensuite », illustre Nadine Apolloni. Au sol, un petit abri permet aussi aux jeunes chevêches sorties du nid de se cacher des prédateurs lorsqu’il leur est impossible de remonter dans l’arbre. Dans les deux cavités artificielles de cette parcelle, cependant, aucune trace d’une quelconque nidification. Terrain suivant !
Anticiper l’extension
En tout, 140 ha ont déjà été mis sous contrat par le collectif en Ajoie, et plus de 6 000 arbres ont été plantés. « On prend des mesures là où la chevêche est encore présente, mais aussi sur des secteurs où elle n’est pas là de manière régulière, voire absente, pour anticiper sa venue », explique la scientifique. Il s’agit aussi d’augmenter les chances de survie des jeunes lorsqu’ils s’envolent pour leur premier voyage. « Début septembre, c’est le grand départ. Ils peuvent alors faire des trajets de 90 à 100 km suivant la région… avant de s’installer presque là où ils sont nés ! », s’amuse Nadine Apolloni.
Athene noctua, en effet, est philopatrique : il est donc difficile de la faire venir sur des territoires n’abritant pas encore l’espèce, même si l’environnement lui est favorable. D’autant plus que, grégaire, elle reste proche des territoires de ses congénères. Cela n’empêche qu’il est nécessaire de préparer le terrain bien à l’avance, surtout pour la plantation d’arbres : selon les essences, jusqu’à une cinquantaine d’années peuvent être nécessaires pour que l’arbre développe des cavités suffisamment grandes pour accueillir la chevêche. En attendant que ces loges se forment, le réseau a été porté à 280 nichoirs. Pour le moment, seuls 25 d’entre eux sont occupés par des couples nicheurs – 15 autres couples nichent en cavités naturelles ou semi-naturelles – mais le reste des loges n’est pas inutilisé pour autant. « La chevêche a besoin de plus qu’une seule cavité. Il lui en faut aussi une pour se cacher, une pour stocker ses proies, et différentes options d’une saison à l’autre pour ne pas toujours nicher dans la même, ce qui augmenterait le risque de prédation », énumère la cheffe de projet.
Lire aussi : l’ibis chauve, cet oiseau guidé par ULM jusqu’en Gruyère
Sur la parcelle suivante, située un peu plus en hauteur au bout d’un chemin caillouteux, un nichoir confirme justement ces dires. « Ah, il y a une plume devant la caméra ! », rit Nadine Apolloni en réorientant la perche. Cet abri, vide de traces de nidification, est pourtant régulièrement utilisé par une chevêche. « Elle dépose souvent des pelotes à l’entrée, on voit aussi des élytres de différents insectes », pointe la biologiste sur l’écran. Dans l’arbre voisin, un nichoir réaménagé par une colonie de guêpes rappelle à quel point leur vérification est importante : une crise du logement est vite arrivée !
Un progrès continu
La tournée est terminée. Cette année, reconnaît Nadine Apolloni, n’a certes pas été fructueuse en baguages de jeunes en Ajoie. Mais les effectifs de la région ont déjà quadruplé depuis les années 2000, et sont en constante augmentation : en plus des mesures de protection suisses, ils sont soutenus par la progression de la population au niveau international, avec l’arrivée d’individus en provenance d’Alsace ou encore du sud de l’Allemagne. La population helvétique, elle, a bien profité de cet envol en Ajoie, passant d’une soixantaine de territoires occupés à environ 160, selon les estimations de BirdLife Suisse. Petit à petit, la chevêche refait donc son nid : à Porrentruy, au cœur de l’Ajoie, la présence d’un couple nicheur a été attestée en 2024 après quarante ans d’absence, et dans certains villages, on compte jusqu’à une dizaine de couples ! « C’est une success-story, il faut le souligner. C’est l’un des seuls projets de conservation d’une telle envergure pour lequel on a des résultats aussi positifs », se félicite Nadine Apolloni. Malgré les menaces qui continuent de peser sur lui, l’emblème de la déesse de la sagesse a une réputation à tenir.
Pour aller plus loin
L’opportuniste
La chevêche d’Athéna, sédentaire, est très attachée à son arbre et à sa cavité de nidification. Ainsi, tout au long de l’année, son menu varie en fonction des proies disponibles aux alentours, et favorise les plus faciles et abondantes. L’hiver, elle s’attaque aux petits passereaux comme les linottes ou les moineaux qui viennent se nourrir dans les jachères. En période de reproduction, elle se tournera plutôt vers les rongeurs et les gros insectes. Haute sur pattes, la petite chouette est aussi une professionnelle de la chasse au sol, où elle capture orvets, vers de terre ou encore sauterelles.
3 zones principales
La chevêche d’Athéna, originaire de la zone méditerranéenne et des steppes d’Asie, a formé trois bastions principaux en Suisse. Du plus au moins peuplé, le canton de Genève, l’Ajoie et le Tessin, chacun de ces territoires présentant des avantages différents pour l’espèce. Alors qu’en Ajoie la chevêche trouve son bonheur dans les vergers haute-tige, à Genève, elle peut aussi compter sur les allées de chênes, et dans le Tessin, sur les petites loges de pierre que leur offrent les habitations traditionnelles appelées rustici. Les menaces restent toutefois les mêmes partout : la disparition de ces cavités et la réduction de l’offre en proies.
Aidée par le réchauffement ?
La réduction de la couverture neigeuse en basse altitude, causée par le réchauffement climatique, est une aubaine pour la chevêche. L’enneigement est en effet une forte contrainte pour la détection des proies. Mais cet avantage est contrebalancé par un autre effet du changement climatique : les longues périodes pluvieuses printanières, qui réduisent les chances de survie des nichées et rendent la recherche de proies plus difficile.
Cet article est extrait de la Revue Salamandre
Catégorie
Ces produits pourraient vous intéresser
Poursuivez votre découverte
Minute nature : stop aux idées reçues sur le brame du cerf
Démêlons le vrai du faux concernant le brame du cerf ! On vous a expliqué que ce sont les cerfs qui commandent, choisissent les biches et que le plus fort gagne ? Cet épisode de la Minute Nature rétablit la vérité !
Nos 3 revues
Salamandre Junior (8 - 12 ans)
Donnez envie aux enfants d'explorer et de protéger la nature
Découvrir le magazinePetite Salamandre (4 - 7 ans)
Faites découvrir aux petits la nature de manière ludique
Découvrir le magazineLa Salamandre est un éditeur indépendant et sans but lucratif entièrement dédié à une cause essentielle : faire aimer la nature. Partez à la rencontre d'animaux petits et grands ou de plantes incroyables qui vivent tout près de chez vous.