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Ces oiseaux qui vont mieux

Bonnes nouvelles, menaces : Lionel Maumary livre son regard sur l’avifaune suisse

Lionel Maumary connaît par cœur l’avifaune suisse. Ce passionné nous en raconte les bonnes nouvelles, mais aussi les menaces qui pèsent fortement sur certaines espèces.

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En mai 2026, vous avez observé la première reproduction de cigognes noires en Suisse, dans le canton de Vaud. Racontez-nous comment vous avez fait cette découverte…

Il y avait déjà eu une suspicion très forte en 2018 dans le bois du Jorat au-dessus de Lausanne. Et puis à nouveau en 2023. J’avais organisé des observations simultanées, mais c’est tellement aléatoire…cela n’avait rien donné. On a aussi eu des rumeurs en Suisse alémanique. Dans l’Emmental, un ornithologue a écrit un gros rapport sur une possible nidification de la cigogne noire. Cette découverte vaudoise était donc un événement attendu. Et cela m’est tombé dessus. Une cigogne noire m’a survolée au-dessus d’un champ et elle avait l’air très décidée. Je l’ai vue foncer dans la lisière et faire un crochet. J’étais à peine à 300 m du nid sans le savoir. Il y avait deux solutions : soit c’était un endroit où elle pêchait régulièrement, soit elle y cachait son nid. C’était le 15 mai, mais j’ai commencé les recherches seulement le 7 juin, car je ne voulais pas déranger le couple pendant la période supposée d’incubation. Quand je suis allé voir, je suis tout de suite tombé sur l’arbre avec le nid et j’ai vu des bâtons rouges, leurs pattes, plantés dedans.

Ornithologue reconnu, Lionel Maumary est notamment président du Cercle ornithologique de Lausanne et fondateur de l’île aux oiseaux de Préve­renges (VD).

Et ensuite ?

J’étais complètement à découvert et la femelle s’occupait de ses petits. J’étais pétrifié pendant un moment, puis je me suis assis pendant presque deux heures. Je pensais qu’elle me voyait et que ça ne la dérangeait pas. Et puis j’ai reçu un coup de fil, j’ai fait un geste et là elle s’est figée, légèrement rapetissée. Je ne suis donc pas resté à découvert et j’ai trouvé un endroit où je pouvais l’observer sans être vu. Ensuite, je suis retourné sur le site tous les trois jours environ. J’ai vu des petits attraper des bouts de poisson, probablement ramenés des cours d’eau et étangs voisins, où elle peut pêcher sans sortir de la forêt. La cigogne noire est quasiment indétectable.

Comment expliquer cette arrivée de la cigogne noire, qui n’avait jamais niché en Suisse ?

Personne n’avait prédit le retour des grands prédateurs il y a quarante ans. Mais les grands échassiers et les rapaces reviennent, car ils sont mieux protégés qu’avant. Et puis, on a aussi interdit des produits phytosanitaires comme le DDT… Nos forêts ne vont en outre pas si mal. Mais pour la cigogne noire, son arrivée a mis du temps, car elle a quand même besoin de tranquillité, de cours d’eau poissonneux, etc.

D’autres oiseaux font leur arrivée en Suisse, comme le circaète. Vous l’avez aussi observé…

Avec le circaète, l’histoire est partie d’un couple en 2012 et, aujourd’hui, il y en a 15-16 ! On peut se demander pourquoi il a niché si tard finalement. Je trouve que son arrivée est très significative, car liée au climat… Tout comme le guêpier qui a colonisé la Suisse et qui a vu sa population exploser, le circaète a découvert un nouveau territoire au Tessin et en Valais. Il a besoin de six mois pour se reproduire entre mi-mars et fin septembre et il lui faut un climat pas trop pluvieux, ce qu’il trouve en Valais. Même dans les pires journées, il y a souvent une heure d’accalmie. Cela profite aux vipères et couleuvres d’Esculape dont il se nourrit.

Il y a aussi le retour de la chouette chevêche, dont on parle dans ce dossier…

Son retour est presque surréaliste, je n’aurais pas parié sur elle. Mais en bonne sédentaire, elle profite aussi en partie du réchauffement. C’est le même cas de figure pour le milan royal, dont la population explose, alors que le milan noir, migrateur, voit ses effectifs stagner, voire diminuer. Pour en revenir à la chevêche, elle profite aussi des nichoirs à effraie, ce qu’elle ne faisait pas avant. Elle a trouvé des contreparties à la disparition des arbres à cavités. Avant cette expansion, il n’y avait plus que des populations en Ajoie et à Genève, en Suisse romande. Quand j’étais enfant, j’habitais à Lutry (VD) et j’avais mis des nichoirs sans savoir qu’elle ne vivait plus dans le coin…

Il y a aussi des oiseaux qui vont mal. Lesquels ?

Les oiseaux qui vont le moins bien ce sont ceux qui habitent ou nichent dans les marais ou zones humides, et puis les insectivores dans les zones agricoles. La pie-grièche grise, par exemple, qui a disparu depuis longtemps chez nous, s’éteint aussi dans le Jura français. Je pense aussi au râle des genêts.

J’étais à la vallée de Joux récemment et on a trouvé quatre chanteurs, alors que dans les années 1980, on ne les comptait pas tellement ils étaient nombreux. Tout au fond de la vallée, près de la frontière française, on les trouve encore dans des pâturages non fauchés. Pour lui comme pour le tarier des prés, passereau migrateur en fort déclin en Europe, il faudrait réaliser les fauches après le 15 juillet pour garantir l’envol des nichées.

Sur 205 espèces nicheuses en Suisse, 40 % sont classées comme menacées. Que vous inspire ce chiffre ?

Je n’aime pas trop cette classification. Elle permet de dire que le moineau est menacé… et après, comme si on criait au loup, on ne nous écoute plus. Ça n’a pas de sens. Les limicoles, eux m’inquiètent énormément : je ne vois pas de bonne nouvelle à l’horizon. Ils ne sont pas aidés par le réchauffement, car ce sont des oiseaux du froid. Dans la taïga, des carnivores trouvent moins à manger et se tournent vers les limicoles, il y a aussi les goélands qui arrivent dans la zone de nidification des limicoles et mangent leurs œufs ou leurs petits… En Suisse, on inonde des champs pour les favoriser, mais c’est tellement coûteux. La loi dit qu’un champ doit produire au moins six mois par année, donc il faut dédommager le paysan pour les six mois restants. Pour le champ inondé à Yverdon, il faut compter 600 000 CHF par an ! Et puis, en Suisse, les associations de protection ne peuvent pas racheter un champ, c’est illégal. Ce sont pourtant les seuls endroits où on peut recréer des marais. Heureusement, il reste la solution des îlots que l’on peut créer sur les lacs.

Il va d’ailleurs y avoir une nouvelle île aux oiseaux sur le Léman, en face de Lausanne…

Oui, même si on a dû réduire la surface du projet de 40 %… Mais on a réussi à allonger l’interface entre terre et eau en créant des diverticules. C’était mon idée, mais cela a été soutenu par une élue radicale de la ville de Lausanne, ce qui n’a sans doute pas servi la cause (rires). Marie-Thérèse Sandra, secrétaire du WWF Valais, a été élue en 2016 au conseil communal et m’a demandé ce qu’on pouvait réaliser comme projet en quatre ans. La municipalité a aimé et s’est investie dans ce dossier. Mais ça traîne, puisque 10 ans après rien n’est encore sorti de l’eau… Les oppositions, les allers-retours avec la Confédération qui finance le projet, mais ne voulait pas subventionner des enrochements – mais on ne peut pas faire un îlot en bambous ! – ça retarde tout.

Pour les convaincre, j’ai filmé une ­tempête… et ils ont adhéré ! Un enrochement peut être bâti pour la bonne cause. Au mieux, le projet verra le jour en 2027 et le timing serait beau, car le Cercle ornithologique de Lausanne fêtera ses 100 ans !

Et comment se porte l’île aux oiseaux de Préverenges ?

En 1979, sur le port de Lutry, il y avait une unique femelle nette rousse et des ornithologues de toute la Suisse venaient la voir. Les lacs sont devenus plus oligo­trophes et les nettes rousses se sont multipliées jusqu’à devenir communes. Et là face à nous, il y a des colonies de mouettes rieuses et de sternes pierre­garins qui nichent. Les mouettes ne nichaient plus sur les rives suisses du Léman auparavant ! C’est entièrement grâce aux plateformes artificielles qu’on observe des naissances. Une mouette sur cinq née en Suisse a vu le jour ici à Préverenges. Mais il faut rappeler que ce sont des espèces sous perfusion.

C’est quoi votre meilleur souvenir d’observation en 2026 ?

La cigogne noire c’est le haut du panier, car c’est un animal emblématique associé aux grandes forêts peuplées d’ours, de loups… Dans mon imaginaire, ce sont ces gravures de Robert Hainard dans les Balkans ou en Pologne, avec une nature sauvage. J’ai aussi reçu beaucoup de messages de gens enthousiasmés par cette histoire. Et puis en 2026, il y a aussi eu la mouette de Bonaparte ! J’étais en Roumanie avec un groupe que je guidais. Le 2 mai à 4 h du matin, je reçois des photos et je vois qu’il y a une mouette de Bonaparte à Préverenges ! Une première suisse sur mon île et je ne suis pas là ! J’étais coincé sur le bateau sur le Danube, j’ai vécu une semaine horrible (rires). J’étais sans arrêt en train de consulter le site pour voir si elle était encore là. Le groupe vivait au fil de mes émotions les jours où elle n’était pas vue et où on la croyait partie… Puis finalement elle m’a attendu.

Vous avez donc toujours autant la flamme de voir de nouvelles espèces, de faire des découvertes ?

Oui, surtout les limicoles. C’est mon dada. J’essaye de voir tous les limicoles du monde. C’est un truc faisable, il doit y avoir 400 espèces… En revanche, je sais que je ne pourrai jamais voir toutes les espèces d’oiseaux, même si ça m’est un peu insupportable. J’avoue que personne n’est parfait, je prends un peu trop l’avion…

Couverture de La Salamandre n°296

Cet article est extrait de la Revue Salamandre

n° 296  Octobre. Novembre 2026, article initialement paru sous le titre "Quand les courbes s'envolent"
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