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L’anguille européenne, une mystérieuse migratrice face à tous les dangers

[VOLET 1/2] La compréhension du cycle de vie des anguilles est digne d’un polar scientifique. Il fascine depuis des siècles, et pourtant l’espèce est en proie à bien des menaces anthropiques. Face aux constats alarmants, des scientifiques œuvrent à mieux la comprendre et la protéger. Une enquête de Théo Tzélépoglou et Hortense Chauvin (Reporterre)

[VOLET 1/2] La compréhension du cycle de vie des anguilles est digne d’un polar scientifique. Il fascine depuis des siècles, et pourtant l’espèce est en proie à bien des menaces anthropiques. Face aux constats alarmants, des scientifiques œuvrent à mieux la comprendre et la protéger. Une enquête de Théo Tzélépoglou et Hortense Chauvin (Reporterre)

Vous lisez la première partie de l’enquête « L’anguille, énigme du vivant menacée d'extinction ». Elle est publiée en partenariat avec le site d'informations Reporterre. La seconde partie sur le trafic de contrebande de l'anguille est visible ici:

À bord d’une petite embarcation qui prend l’eau, Pascal Cantournet, technicien à l’institut de recherche de la Tour du Valat, manœuvre au sein des canaux camarguais avec une grande habileté. Après quelques minutes de navigation, il s’arrête et remonte ses filets. « Ah, il y en a une ! », s’exclame-t-il en vidant le contenu de la nasse dans un seau.

Au milieu de tout petits poissons, une anguille se débat, bien pressée de retrouver la tranquillité des marais. Depuis 1993, l’institut a mis en place un suivi de l’anguille européenne sur les lagunes du Vaccarès, en Camargue. Le but de ce travail est de comprendre le cycle de vie de l’espèce sur la façade méditerranéenne française, et plus spécifiquement, comment les anguilles regagnent la mer depuis les rivières et les marais continentaux. Car l’anguille aime nager entre deux eaux. C’est une espèce amphihaline, qui vit en alternance dans l’eau douce ou salée selon les étapes de son cycle de vie. L’écologie de cette espèce pose question depuis des siècles, et encore aujourd’hui elle demeure mystérieuse.

Les larves dites leptocéphales voient le jour dans la mer des Sargasses, au large de la Floride, à plus de 7 000 km de nos côtes. Elles empruntent ensuite le courant du Gulf Stream pour rejoindre l’Europe en se nourrissant de plancton. Cette découverte est due au Danois Johannes Schmidt, qui, dès 1904, a cherché à comprendre d’où viennent les anguilles européennes. « Il captura et mesura des larves leptocéphales pendant plus de vingt ans dans l’océan Atlantique. Plus leur taille diminuait et plus il se rapprochait du lieu de ponte. C’est ainsi qu’en 1922, il a identifié la mer des Sargasses comme zone de reproduction la plus probable de l’espèce », explique Delphine Nicolas, chargée de recherche en biologie de la conservation des poissons à la Tour du Valat. Un travail de fourmi qui ne bénéficiait pas des moyens techniques de notre époque.

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Pascal Cantournet, technicien à l’institut de recherche de la Tour du Valat, à la pêche aux anguilles en Camargue.

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Une très lente migration

Ce n’est qu’en 2022 qu’une publication a permis de valider la migration des anguilles vers la mer des Sargasses. Des scientifiques ont équipé des spécimens en provenance des Açores avec des balises GPS. Les résultats sont surprenants : la vitesse de nage des anguilles ne dépasse pas les 11 km/jour. « Cela signifie que les anguilles commencent, à l’automne, une lente migration de plus d’un an », nous apprend Rosalind M. Wright, première autrice de l’étude.

Durant ce voyage, pour éviter la prédation, elles alternent entre des profondeurs de nage de plus de 1 000 m en journée et de 200 à 400 m durant la nuit. « C’est cette alternance de profondeur qui va déclencher le développement des appareils génitaux », précise Delphine Nicolas. Après un périple de 5 000 à 10 000 km, les migratrices arrivent dans la mer des Sargasses. C’est aussi le terme de leur vie pleine de risques, car elles s’y reproduisent et meurent. Les larves trouveront le chemin vers l’Europe toutes seules, au gré des courants.

On n’a toujours pas découvert de manière formelle la zone de ponte des anguilles

Encore aujourd’hui, de nombreuses zones d’ombre demeurent. Ainsi, « on n’a toujours pas découvert de manière formelle la zone de ponte des anguilles. On sait en théorie où elle se situe, mais on n’a jamais trouvé d’œufs ni d’adultes au moment de leur reproduction », révèle Éric Feunteun, professeur au Muséum national d’histoire naturelle et auteur de l’ouvrage Le rêve de l’anguille.

Se préparer au voyage retour

Après plusieurs mois de voyage, les larves atteignent enfin les littoraux européens au printemps. Elles s’y transforment en civelles, des sortes de petites anguilles translucides qui, à leur tour, se métamorphosent en anguilles jaunes en remontant des cours d’eau, parfois jusqu’à 1 000 m d’altitude. Là, elles se sédentarisent et font des réserves. « Elles peuvent rester des années à ce stade de vie, parfois entre deux et dix ans dans les marais du Sud, note Delphine Nicolas. Dans les pays froids ou dans des milieux peu productifs, elles peuvent se fixer vingt, voire trente ans, car il y a moins de ressources. »

Une fois qu’elles ont constitué un stock de graisse suffisant, les anguilles jaunes se transforment une dernière fois, en anguilles argentées, à l’automne. « L’œil grossit, le tube digestif s’atrophie, elles profitent des crues et commencent une dévalaison des cours d’eau pour rejoindre la mer. Commence alors le trajet retour vers leur lieu de reproduction. Durant ce voyage, les anguilles ne mangent pas. Toute la graisse accumulée sert de carburant pour nager et fabriquer les œufs ou les spermatozoïdes », explique Delphine Nicolas.

Ce sont ces déplacements vers la mer que la chargée de recherche et ses collègues essayent de comprendre au sein de deux bassins versants de l’étang du Vaccarès, les activités humaines ayant transformé les voies de migration des anguilles en véritable labyrinthe. « La Camargue a été artificialisée pour l’agriculture, l’urbanisation et la chasse. Certains bassins se retrouvent déconnectés de l’étang et de la mer. Les civelles qui arrivent par le Rhône peuvent par la suite se retrouver bloquées et ne plus pouvoir repartir une fois adultes », indique la scientifique.

Cycle de vie des anguilles européennes

Le marquage des anguilles

Chaque année, Delphine et ses collaborateurs équipent des anguilles capturées dans la nuit avec des puces électroniques. Aujourd’hui, nous sommes dans leur laboratoire, qui a de véritables allures de chambre opératoire. Dans un seau rempli d’eau, un câble apporte de l’oxygène aux captives temporaires. Difficile d’imaginer que ces poissons ont franchi le détroit de Gibraltar après des milliers de kilomètres de migration à l’état larvaire pour se retrouver dans ces marais camarguais. « On place les anguilles dans un bain anesthésiant pour pouvoir ensuite les mesurer et les peser. Puis, on les endort à nouveau pour pouvoir les marquer », dit Delphine tout en saisissant une anguille dans un seau.

Après avoir dicté à son équipe quelques mesures des nageoires, du corps et de l’œil, la scientifique remet le spécimen à Samuel Hilaire, un technicien habilité à effectuer le marquage. Il pratique alors une fine incision et intègre une petite puce. Un protocole réalisé depuis vingt-trois ans sur les anguilles capturées de plus de 30 cm. Les données relevées permettent aux scientifiques de déterminer où en sont les anguilles dans leur métamorphose et dans leur préparation à la migration transocéanique. Delphine passe un appareil pour tester le bon fonctionnement de l’équipement qui bipe aussitôt.

« Nous avons installé des détecteurs de puces sur des ponts et sur des câbles au-dessus de l’eau afin de pouvoir identifier le chemin emprunté par les anguilles lorsqu’elles repartent en mer », déclare Claire Tétrel, conservatrice au domaine des Grandes Cabanes du Vaccarès Sud à l’Office français de la biodiversité. Elle travaille avec la Tour du Valat afin de recréer des voies entre les bassins auparavant déconnectés. Un projet qui semble fonctionner, puisque des centaines d’anguilles ont été détectées cette année. « Le but est de faciliter la migration de ces espèces, dont le parcours est déjà trop parsemé d’embûches », précise-t-elle.

Une espèce en proie à de nombreuses menaces

La vie d’anguille européenne n’est en effet pas de tout repos. Derrière ce cycle de vie fascinant se cache une espèce classée en danger critique d’extinction sur la liste rouge de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). « Le cycle biologique particulier de l’espèce est mis à mal depuis plus de quarante ans à cause de l’aménagement des cours d’eau, l’utilisation de contaminants et la destruction des zones de croissance continentales. Le changement océanographique provoqué par l’affaiblissement du courant océanique Gulf Stream en raison du réchauffement climatique a aussi un rôle », observe Éric Feunteun.

Dès le tout début de sa vie, le leptocéphale est vulnérable. « La quantité de nourriture des larves qui reviennent vers nos côtes est plus faible qu’avant. Elles mangent de la neige marine, c’est-à-dire de la matière organique qui ressemble à du microplastique. L’ingestion de ces dérivés du pétrole nuit à leur croissance », explique le scientifique.

À destination, les voyageuses arrivent dans des milieux aquatiques, eux aussi pollués. L’énergie allouée à la croissance de l’anguille va alors être amoindrie étant donné que l’organisme doit se décontaminer. « Cela génère des hormones de stress qui provoquent une attitude de fuite et de migration précoce, c’est-à-dire avant que les stocks de graisse ne soient réalisés. Ce déficit de graisse a des répercussions sur la survie des anguilles lors de leur migration et sur le nombre d’œufs pondus une fois qu’elles ont rejoint la mer des Sargasses, précise Éric Feunteun. On gagnerait 300 à 400 t de civelles à l’échelle européenne si les eaux n’étaient pas contaminées. »

Une des causes principales du déclin des anguilles reste la perte de son habitat et l’artificialisation des cours d’eau

Ce phénomène inquiète également Delphine Nicolas : « Avec le changement climatique, il pleut de moins en moins dans la région méditerranéenne. Ces dernières années, le niveau d’eau des étangs est très bas et le taux de salinité est lui très haut, à presque 80 g/l, ce qui rend toute vie difficile. Ces faibles niveaux d’eau concentrent également les polluants. » En comparaison, la mer a un taux de salinité de 35 g/l.

Une des causes principales du déclin des anguilles reste la perte de son habitat et l’artificialisation des cours d’eau. Il y a en effet plus de 100 000 ouvrages construits dans le lit des cours d’eau français à l’origine d’une modification de l’écoulement des eaux de surface. En Europe, 1 200 000 barrages sont répertoriés. Chaque barrage est un frein à la migration vers l’amont et vers l’aval, même si les scientifiques n’arrivent pas encore à estimer la mortalité engendrée par ces ouvrages. « On a toutefois montré qu’une anguille qui partirait de Lyon n’a pratiquement aucune chance de rejoindre la mer, souligne Éric Feunteun. On estime à 10 % la mortalité à chaque barrage hydroélectrique entre Lyon et la mer Méditerranée. Et il y en a onze sur le chemin. »

Une vie semée d'embuches

Le risque pour les migratrices est d’être broyées dans les turbines. « Depuis les années 2000, il y a eu de gros efforts pour mettre en place des passes à anguilles, afin de restaurer leur libre circulation à la remontée et en dévalaison, donc en descente », assure Gaëlle Leprevost, directrice de l’association Bretagne Grands Migrateurs.

Sur les grands fleuves, encore faut-il trouver ces entrées de quelques dizaines de centimètres sur un barrage qui s’étend jusqu’à 100 m de large. « On les attire avec des courants hydrauliques. Le problème est que les civelles qui remontent sont attirées par le courant principal, qui vient des turbines », explique Éric Feunteun. Pour Gaëlle Leprevost, ces passes ont le mérite d’être efficaces sur de petits ouvrages, mais « il est très difficile qu’une rivière soit entièrement ouverte et libre de tout obstacle anthropique ».

Au sein de ces cours d’eau malmenés, encore faut-il également que les anguilles trouvent où se loger. En cent cinquante ans, 70 % des zones humides dans le monde ont été perdues. Ce sont pourtant les habitats de croissance privilégiés des anguilles. « Il y a donc parfois une densité trop importante d’anguilles à un même endroit, ce qui entraîne de la mortalité, car il n’y a pas assez de place pour tout le monde », rapporte la spécialiste des poissons migrateurs. Par ailleurs, ces écosystèmes ont été colonisés par des espèces comme les silures. La grande taille (jusqu’à 2,30 m) et les mœurs gloutonnes de cette espèce invasive arrivée en France il y a une trentaine d’années en font une prédatrice de l’anguille.

Une pêche toujours autorisée

Enfin, au terme de ce sombre tableau, il reste l’impact de la pêche. Bien que l’anguille soit en danger critique d’extinction, sa capture reste autorisée. Le règlement européen publié le 10 janvier 2024 interdit la pêche de cette espèce pendant une période d’au moins six mois. Elle doit couvrir les principales périodes de migration, d’octobre à mars. L’Union européenne autorise toutefois les pêcheurs à capturer les anguilles et les civelles pendant trente jours, justement au cours de cette période.

Cette dérogation est justifiée par une crainte de perte socio-économique potentiellement grave pour les pêcheurs, liée à une fermeture de la pêcherie pendant ces six mois. « Pour une espèce menacée, on peut s’interroger quant à la pertinence de maintenir des activités de pêche tout court », remarque Gaëlle Leprevost. Si les pêcheurs professionnels ont l’autorisation de pêcher la civelle, c’est moyennant des quotas de consommation destinés au marché, ainsi que des quotas de repeuplement. Ces derniers sont destinés à relâcher une proportion capturée dans les cours d’eau français et européens. « Mais l’efficacité du repeuplement est encore contestée, il y a des cas aberrants où les civelles pêchées en aval d’un barrage par des pêcheurs professionnels seront déversées 50 km plus haut », précise la directrice de Bretagne Grands Migrateurs.

Le Conseil international pour l’exploration de la mer estime de son côté qu’aucune prise ne devrait être réalisée en 2024, quels que soient la taille et l’habitat de cette espèce fragile. À ces pressions de pêche s’ajoute l’impact du trafic international (voir le 2ème volet de notre enquête), véritable fléau pour l’espèce.

S’il est difficile de quantifier les conséquences de la pêche légale sur cette espèce fragilisée, « il ne faut pas que cette question occulte les multiples causes du déclin de l’espèce », avertit Éric Feunten, qui préconise de choisir « cette espèce comme un porte-étendard pour restaurer la qualité et l’intégrité des cours d’eau dans les milieux aquatiques à l’échelle mondiale ».

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