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Ces oiseaux qui vont mieux

Reportage : L’ibis chauve, cet oiseau guidé par ULM jusqu’en Gruyère

Issus d’une spectaculaire campagne de réintroduction, deux ibis chauves se sont installés dans le paisible village de Vaulruz pour faire leur nid. Une première en Suisse.

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© Waldrappteam Conservation and Research

À l’entrée du village de Vaulruz (FR), en bordure d’autoroute, une petite zone commerciale accueille les visiteurs. Rien de folichon, un parking, un mini-supermarché et une poignée d’enseignes spécialisées surplombés par un immeuble à la façade rose défraîchie. En arrière-plan, le Moléson, épaulé par les Préalpes, rehausse tout de même le tableau. Surtout, un secret se cache de l’autre côté de l’immeuble.

L’un des oiseaux les plus rares au monde niche ici : sur l’appentis, qui démarque le rez-de-chaussée du premier étage, un amas de branches et de fientes est visible. C’est le nid d’une famille d’ibis chauves. Disparu de Suisse et d’Europe centrale au XVIIe siècle, à cause de la chasse, l’oiseau couleur ébène ne nichait plus qu’au Maroc, avant qu’un projet de réintroduction ne voit le jour en Autriche et en Allemagne en 2014, avec le soutien de la Suisse et de l’Italie.

Lire aussi : ces oiseaux de Suisse qui vont de mieux en mieux

Depuis, des individus élevés en captivité sont relâchés dans le cadre du projet LIFE Northern Bald Ibis, piloté par le zoo de Vienne, et auquel participent aussi le land de Salzbourg, le parc animalier de Goldau (SZ) ou encore le WWF Allemagne.

À la fin de la première phase du programme en 2019, 142 ibis vivaient à l’état sauvage au nord des Alpes. Tous passaient l’hiver en Toscane. Et pour enseigner la migration à ces oiseaux issus de captivité, il a fallu un effort monumental : guider en ULM les échassiers depuis l’Europe centrale jusqu’en Italie. Les oiseaux ont suivi, car ces humains qui les ont nourris depuis leur naissance étaient dans ces engins volants. Ensuite, les ibis pionniers ont peu à peu appris comment réaliser cette migration.

Oscar et Grazia, la love story

Mais l’Italie n’est pas un paradis hivernal pour ­Geronticus eremita. Beaucoup de spécimens ont été électrocutés ou braconnés, au point de réduire les effectifs de moitié, et il a fallu lancer une deuxième phase de réintroduction à partir de 2022, pour assurer une population viable. L’objectif est d’arriver à 360 oiseaux en liberté en 2028, ce qui assurerait selon les scientifiques la viabilité de cette population européenne.

Deux des oiseaux réintroduits ont en tout cas ­choisi de s’installer à Vaulruz. « En 2024, le mâle, appelé ­Oscar, a trouvé le site et a essayé de construire un nid. En 2025, il est revenu et a trouvé une partenaire, ­Grazia, avec laquelle il a pu élever des jeunes », témoigne Adrian Aebischer, collaborateur scientifique au Service des forêts et de la nature du canton de Fribourg. Oscar est né en 2018 et a été élevé en captivité en Allemagne, au nord du lac de Constance. Grazia est quant à elle de 2022, progéniture d’un couple en liberté, au nord du même lac. Les parents de Grazia étaient également issus du programme de réintroduction en Allemagne et en Autriche.

Oscar et Grazia sont revenus nicher dans la petite localité fribourgeoise en 2026. Mais en cette très chaude journée de juillet, qui tourne à l’orage en début d’après-midi, pas de trace des ibis dans leur nid, ni dans les champs que nous avons scrutés aux alentours du village. Ils ne sont pas encore repartis pour l’Italie – ils migrent au cœur de l’automne –, mais maintenant que les juvéniles sont assez grands pour voler et se nourrir avec leurs parents, ils explorent sûrement un lieu un peu plus éloigné. Dommage.

Les premiers mois sont en tout cas dangereux pour les oisillons. En 2025, trois ont éclos, mais l’un a disparu quelques jours seulement après son envol. Un autre est mort en octobre, près d’Interlaken, et le troisième a été vu pour la dernière fois en novembre de la même année au bord du lac de Thoune, mais il boitait… Les parents ont ensuite entamé seuls leur voyage pour l’Italie. Cet été 2026, ce sont quatre jeunes qui ont éclos et se nourrissent avec leurs géniteurs. Même si leur survie n’est pas assurée, leur présence est jugée avec optimisme par le directeur exécutif du projet de réintroduction. « C’est vraiment exceptionnel que deux jeunes ibis inexpérimentés élèvent quatre jeunes dès leur deuxième nichée, malgré la chaleur et la sécheresse. En comparaison, l’unique couple qui niche en Italie n’élève qu’un jeune par année. Cela montre que le piémont des Alpes suisses fournit des conditions idéales aux ibis chauves », analyse le Dr Johannes Fritz.

© Adrian Aebischer

Choyés par le canton

À Vaulruz, les oiseaux sont en tout cas les bienvenus et le canton veille à leur bien-être. « Nous ne savons pas pourquoi ils ont choisi Vaulruz, mais il faut croire que l’habitat semble leur convenir. Le site de nidification se trouve à 820 m d’altitude, dans une région où l’espèce trouve beaucoup de prés et de pâturages et où les ibis ont assez de nourriture pour élever des jeunes, dit Adrian Aebischer. lls ont choisi leur site de nidification eux-mêmes et bien qu’au départ leur construction s’affaissait régulièrement, surtout la première année, ils ont réussi à faire un nid. Comme il s’agit d’un rebord d’une fenêtre où à l’intérieur des gens travaillent, une bâche a été installée en 2025 comme en 2026, pour éviter des dérangements. »

La population locale semble avoir plaisir à suivre ces oiseaux et malgré les fientes qui débordent sur la façade, la cohabitation se passe bien. À la caisse du mini-supermarché, la caissière nous renseigne d’ailleurs : « Ah, les ibis chauves ? Ils ont été vus au château dernièrement, allez voir là-bas ! »

Le saviez-vous ?

  • Itinéraire bis
    L’ibis chauve est un migrateur. Les individus du programme de réintroduction se reproduisent en Europe centrale au printemps et repartent au sud du continent au cœur de l’automne pour y passer l’hiver. Jusqu’en 2023, les ibis relâchés étaient guidés uniquement jusqu’en Italie, en Toscane. Mais pour leur éviter une traversée difficile des Alpes, une nouvelle route a été ouverte vers l’Andalousie, il y a trois ans. Le 23 août 2026, deux ULM ont ainsi décollé du Bade-Wurtemberg en Allemagne pour guider 30 juvéniles nés au printemps.

  • 1 000
    C’est le nombre estimé d’ibis chauves sauvages à travers le monde. La plus grosse population se trouve au Maroc, avec une colonie d’environ 700 individus, qui n’a jamais disparu. En plus de la population réintroduite d’Europe centrale, une cinquantaine de spécimens ont été relâchés en Andalousie où ils vivent de façon sédentaire.
Couverture de La Salamandre n°296

Cet article est extrait de la Revue Salamandre

n° 296  Octobre. Novembre 2026, article initialement paru sous le titre "L’oiseau guidé par ULM"
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