© Jean Chevallier

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Lièvre, la sentinelle des campagnes

Le rut du lièvre dans la Beauce

La fin de l’hiver donne le départ aux courses-poursuites endiablées du lièvre en rut. Le peintre naturaliste Jean Chevallier nous invite aux premières loges.

La fin de l’hiver donne le départ aux courses-poursuites endiablées du lièvre en rut. Le peintre naturaliste Jean Chevallier nous invite aux premières loges.

20 février C’est un chemin agricole des plus ordinaires, où la forêt cède le pas aux immenses cultures de la Beauce, à une trentaine de kilomètres au sud-ouest de Paris. Je l’ai emprunté pour ne pas rester sur la route. Parce qu’une voiture garée intrigue et fait ralentir les autres automobilistes, mais aussi pour surveiller une parcelle en jachère, où l’on m’a indiqué la présence de hiboux des marais. Une terre non cultivée, ce n’est pas courant dans cet univers de production intensive de blé, de maïs, de betteraves… d’autant que celle-ci s’étend sur plusieurs hectares.

Le rut du lièvre dans la Beauce dessiné et raconté par Jean Chevallier
© Jean Chevallier

J’ai vu un hibou, mais aussi beaucoup de lièvres. Ces capucins bossus, comme on les surnomme, affectionnent ce milieu très ouvert. Depuis quelques jours, je retourne sur les lieux dans l’après-midi sans toutefois sortir de la voiture. Elle est mon poste d’affût : couverture sur les genoux, matériel de dessin étalé sur le siège passager, jumelles et longue-vue à la fenêtre. Il n’y a pas grand-chose à voir quand j’arrive. Un crécerelle vole en Saint-Esprit, une corneille passe… Ah ! Un deuxième faucon apparaît, puis un busard chassant au ras des tiges sèches. Au loin, deux chevreuils se redressent, leurs oreilles en alerte, et un lièvre lève la patte pour se toiletter… Petit à petit, la plaine prend vie.

Hibou des marais
© Jean Chevallier

Le dessin aide à patienter. Le soleil descend et des lièvres arrivent de-ci de-là, bientôt suivis par les hiboux. Deux perdrix grises passent en vol en criant. Leurs ailes courtes et arquées, vrombissantes, les propulsent comme des boulets de canon au-dessus des herbes et elles se posent en courant. L’animation est à son comble quand la lumière tombe. Il ne reste que quelques dizaines de minutes pour en profiter…

La fin de l’hiver est propice au bouquinage, c’est-à-dire le rut des lièvres. Le terme vient de bouquin, qui désigne le mâle de cette espèce. Trois ou quatre individus, parfois plus, se suivent en faisant de petits bonds. Le premier, généralement la femelle, s’arrête, repart, et les suiveurs font de même. Ils zigzaguent et, soudain, la colonne accélère.
La femelle ou hase se retourne de temps à autre pour repousser un poursuivant trop collant, quitte à lui asséner quelques coups de patte.

C’est chouette de pouvoir observer cette espèce dont on ne voit le plus souvent que la course de fuite. Je me prends de plus en plus au jeu, mais la pénombre me masque la suite de l’histoire. Je rentre…

Le rut du lièvre dans la Beauce dessiné et raconté par Jean Chevallier
© Jean Chevallier

Hase sur le ring

Contrairement à une idée répandue, les mâles ne se battent habituellement pas entre eux. Si vous observez deux lièvres en train de se boxer, il y a fort à parier que c’est une hase voulant faire comprendre à un mâle trop entreprenant qu’elle n’est pas réceptive.

2 mars La neige est tombée cette nuit ! Une sortie s’impose. La forêt ourlée de blanc est somptueuse et attirante. Mais je choisis la plaine que l’on pourrait croire changée en steppe ! Je ne m’aventurerais pas sur mon chemin à peine visible si je ne connaissais pas sa base cailloutée et sûre. Je me place de bonne heure. Un crécerelle au plumage gonflé pour s’isoler du froid, éclairé par-dessous, fera un excellent sujet en attendant que les autres animaux bougent.

Le rut du lièvre dans la Beauce dessiné et raconté par Jean Chevallier
© Jean Chevallier

En fait, en cherchant aux jumelles, je me rends compte que plusieurs lièvres sont visibles : un aigle ou un grand-duc aurait tôt fait de cibler toutes ces taches brunes sur le duvet immaculé. Mais ces grands prédateurs n’existent plus ici depuis longtemps et les bossus peuvent dormir sur leurs deux oreilles. Les campagnols, à la robe tout aussi repérable, n’ont malheureusement pas cette chance. Un busard Saint-Martin les chasse facilement à travers la fine couche de neige qui ne suffit pas à les dissimuler.

Encore somnolents, quelques lièvres se redressent et entament leur toilette. Ces derniers ne creusent pas de terrier, juste une légère dépression au sol dans laquelle ils se couchent, la tête tournée vers l’extérieur, prêts à bondir en cas de danger. Leur pelage ocre-roux moucheté de noir est assez mimétique sur un sol terreux ou d’herbes sèches, mais c’est surtout leur immobilité au repos qui fait toute leur discrétion.

Faucon crécerelle
© Jean Chevallier

Partout les lièvres trottent en file indienne, par trois ou quatre et jusqu’à six ensemble ! Il y en a des dizaines, que le sol blanc et le relief tout plat dévoilent à des centaines de mètres. Je ne pensais pas qu’il puisse y en avoir autant.

Avant la nuit, la plaine bouge de partout. Le contraste d’activité en à peine deux heures est étonnant. La platitude du lieu a plusieurs avantages : celui de voir le soleil jusqu’à l’horizon, dans ses couleurs rougeoyantes, puis celui de garder le halo du jour disparu encore longtemps. La neige et les journées qui rallongent m’ont permis d’observer tard ce soir. Il gèlera sans doute encore cette nuit, mais demain tout devrait être fondu. Il fallait être là aujourd’hui !

Perdrix grises
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Mad March Hares

C’est ainsi que sont surnommés outre-Manche les lièvres durant la période de reproduction, littéralement les lièvres fous de mars. En réalité, cette euphorie dure de janvier à septembre. Le printemps avançant, la végétation se développe et rend un peu d’intimité aux animaux en cachant leurs ébats et courses-poursuites.

Le rut du lièvre dans la Beauce dessiné et raconté par Jean Chevallier
© Jean Chevallier

15 mars Les jours rallongent sensiblement, la douceur de l’air fait chanter les alouettes. La jachère n’a, par miracle, pas été labourée. Ces friches sont le plus souvent éphémères puisque la pratique consiste à laisser reposer une parcelle sur une petite période avant de la réensemencer. Ce matin, la zone est animée par de nouveaux cris. Pluviers dorés et vanneaux huppés font halte avant de rejoindre l’Europe du Nord. Quelques grives litornes les accompagnent.

Le rut du lièvre dans la Beauce dessiné et raconté par Jean Chevallier
© Jean Chevallier

Les lièvres se toilettent minutieusement, léchant leurs grosses pattes, avant de se les passer sur le museau et les joues. Puis, ils étirent leurs longs pieds, adoptant de drôles de postures.

Les yeux du lièvre, haut placés sur les côtés de sa tête, lui permettent certes de surveiller les alentours sans bouger, mais sa vue n’est pas très bonne. Ce sont ses immenses oreilles qui constituent la pièce maîtresse de son mécanisme de surveillance (pp. 38-39). En cas de danger, l’animal n’a que deux solutions : se tapir ou courir. Il adapte sa défense en fonction de la nature ou de la distance du danger. Le lagomorphe se tapit volontiers si le prédateur est loin. Si celui-ci se rapproche ou ralentit son cheminement, le lièvre bondit brusquement et file à une vitesse étonnante qu’il est capable de tenir longtemps.

Le rut du lièvre dans la Beauce dessiné et raconté par Jean Chevallier
© Jean Chevallier

En raquettes

Les lièvres ont des pattes larges qui leur permettent de se déplacer dans la neige. C’est particulièrement le cas du lièvre variable, habitant les régions froides (> pp. 44-45). Le terme grec lagôs se retrouve dans le nom du lagopède – littéralement pied de lièvre –, car cet oiseau est pourvu de larges pattes plumées.

Ce fin stratège utilise instinctivement des ruses surprenantes : une fois qu’il a distancé son poursuivant, il revient sur sa trace et saute de côté ou se dissimule pour laisser passer le limier qui le suit au flair. Quand celui-ci parvient au bout de la trace olfactive, le lièvre a déjà repris le chemin inverse ou une autre direction bien difficile à retrouver. Observer de telles scènes est rare. En revanche, il est possible de les imaginer en découvrant les traces, dans la neige, d’une piste perpendiculaire après un saut.

Les pluviers explorent les zones ouvertes de la friche, évitant les hautes herbes. Ils marchent sur 1 m et s’arrêtent, attentifs, surveillant le sol et le ciel, guettant un lombric d’un côté, un prédateur à éviter de l’autre. Un renard arrive à ma gauche, un lièvre se dresse à une vingtaine de mètres de lui. Le carnivore l’ignore, ce serait une proie trop grosse pour lui et il a mieux à faire avec les campagnols à cette saison.

Une hase est passée près de moi avec la queue relevée sur le dos, tache blanche très visible. Est-ce un signal pour attirer les mâles ?

Un couple se talonne. Le second frotte sa joue sur une tige sèche avant de reprendre sa poursuite tranquille. Je ne verrai pas d’accouplement ni même de simulacre, peut-être plus souvent nocturne. Mais l’espèce m’a dévoilé une petite facette de sa vie qui donne envie de prolonger ces observations agrestes.

Je quitte les lieux ravi de cette expérience peu commune et variée à souhait. Comme quoi, en laissant une simple friche dans un coin, on retrouve une biodiversité bien appréciable.

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Couverture de La Salamandre n°268

Cet article est extrait de la Revue Salamandre

n° 268  Février - Mars 2022, article initialement paru sous le titre "Le bossu de la Beauce"
Catégorie

Dessins Nature

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