Clics, buzz, bang : comment font les cachalots pour émettre des sons si différents ?
Dans l’obscurité la plus totale, les grands cachalots se repèrent et chassent en émettant des sons réguliers comme un métronome. Parmi ces cliquetis d’apparence insignifiante se glisse un vrai langage !
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Quand on a les pieds sur terre, la référence en écholocation, ce sont les chauves-souris. Pour les pipistrelles et autres rhinolophes, émettre des sons et analyser leur écho est vital pour se déplacer et capturer des insectes. Dans les profondeurs sombres des mers et océans, l’évolution a convergé et doté certains cétacés de cette même aptitude inégalable. Parmi eux, le grand cachalot fait figure de maître et la forme si particulière de sa bouille n’est rien d’autre que l’aboutissement d’une anatomie de sonar sous-marin. Pourtant, point de grandes oreilles ni de paraboles proéminentes, mais un museau énorme en guise de caisse de résonance.
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Pour jouer sa partition, le cachalot a choisi l’instrument à vent. Au point de dédier une partie de son système respiratoire à sa musique. Voilà pourquoi le souffle du géant en surface est propulsé sur un seul côté : l’évent unique placé à gauche est dédié à la respiration. Côté droit, la narine manquante est fermée et connectée à un conduit d’air indépendant, une sorte de piston à clics !
Métronome, et plus si affinités
Les clics, justement, sont la note de base du cachalot. Enfin, plus justement, ce sont des puissants pang qui, heureusement, sont ultracourts ( moins d’une milliseconde ) et de fréquence aiguë, concentrée autour de 5-25 kHz. Ce qui limite leur impact sur nos oreilles, par ailleurs non adaptées pour entendre sous l’eau.
Lorsqu’ils sont émis de façon lente ( moins de 2/s ), ils servent principalement à l’écholocation, c’est-à-dire à se repérer par rapport à l’environnement. Leur rythme s’accélère pour préciser la forme d’une présence. Que ce soit un relief, un objet tel un bateau, un congénère ou un autre être vivant. La théorie n’exclut pas que, malgré leur apparence élémentaire, ces cliquetis jouent quand même aussi un rôle de communication simple, une sorte de contact basique entre congénères : « Je suis là, tu es là. »
D’ailleurs, ceux que les cétologues et bioacousticiens appellent les clics balises, réguliers et envoyés dans toutes les directions, serviraient aux femelles à appeler leur petit.
D’un point de vue physique, ces sons répétitifs montrent généralement une fréquence de 5 à 35 kHz, parfois davantage pour certaines de leurs composantes, et portent à plusieurs kilomètres.
Petit pang deviendra grand, ou comment le cachalot produit son clic
- L’air du conduit nasal droit est comprimé par un muscle puis propulsé vers l’avant.
- Lorsqu’il traverse les lèvres phoniques du museau de singe, il produit un petit son : pang, dont une partie rebondit sur le sac d’air distal.
- La réflexion de cette détonation traverse la tête du cachalot au niveau du spermaceti.
- Ces vibrations sont de nouveau réfléchies, cette fois-ci sur la poche d’air frontale ( tsoing ).
- Elles repartent en sens contraire à travers la matière cireuse du junk.
- Concentrées et amplifiées, elles produisent un son bien plus fort à la sortie du melon du cachalot.
Pouvant dépasser 200 dB, cette détonation serait la plus puissante du règne animal ! - Nos oreilles et les appareils de mesure captent un clic.
Adapté d’après Bernos et Sarano ( 2023 ).
Changement de rythme
Dans les phases comportementales plus actives, notamment en groupe et en surface, les cachalots appuient sur le champignon des clics et les expédient en mitraillette. C’est ce qu’on appelle les creak ou encore les buzz. On parle ici de plusieurs dizaines de clics par seconde, parfois pendant une minute, pratiqués par toutes les classes d’âge et les deux sexes. Les plongeurs qui se trouvent dans les environs à ce moment-là sentent leur propre cage thoracique vibrer. Côté sonore, les cétologues ont l’habitude de comparer ce bruit à une porte qui grince.
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À quoi servent ces émissions ? Cela reste en grande partie à investiguer, mais il ne fait guère de doute qu’elles sont en partie de la communication, et pas seulement du repérage d’écholocation. Parmi les hypothèses avancées par le spécialiste de la bête, François Sarano – dont les ouvrages nourrissent ces lignes –, on retiendra la piste d’une écholocation approfondie, pour examiner l’altérité d’un congénère, d’un autre animal marin ou d’un plongeur. Y compris sur le plan émotionnel. D’ailleurs, chez les dauphins, et donc peut-être aussi chez notre géant, l’éthologue Fabienne Delfour évoque ce buzz comme un sonar capable de sentir l’état sexuel d’une femelle et même de l’exciter. Une sorte de toucher acoustique, une caresse à distance !
Dans les profondeurs, l’usage de ce crépitement est vital. Il sert au cachalot à se focaliser sur une proie afin d’optimiser les chances de capture.
Le bavardage des géants
Si les clics sont pratiqués par ces dames, les grands mâles discutent en langage clang. C’est une sorte de clic avec haut-parleur, intercalée par un silence nettement supérieur de cinq à huit secondes. L’analogie pour l’oreille humaine est cette fois-ci plutôt le bruit d’un choc entre deux lourdes pièces de métal. Une série de clang peut durer plusieurs minutes. Côté propagation, la partition des patriarches se fait entendre à plusieurs dizaines de kilomètres à la ronde ! La signification de ce jargon est en grande partie méconnue : déclinaison d’identité à l’intention des autres mâles, signature d’appartenance à un clan, messages sexuels à destination des femelles… ? Ici aussi, derrière l’apparence rudimentaire du clang pour notre ouïe, se cachent probablement mille nuances déchiffrables par les seuls cachalots. Les appareils de mesure des bioacousticiens permettent de calculer le temps qui s’écoule entre l’émission du son primaire et sa projection amplifiée après l’aller-retour dans la tête du cachalot.
Fort logiquement, plus cet intervalle est long, plus le museau du cachalot est grand. Ainsi, pour une mesure de 12,5 ms, François Sarano et son équipe ont déduit que le géant qu’ils surnommaient Big Frosties mesurait 22 m !
Le morse des cachalots
Quand une émission sonore est composée d’un certain nombre de clics en série, espacés entre eux par des silences plus ou moins longs, et que ce schéma est répété régulièrement par un même individu, on parle de coda. Ces cliquetis élaborés semblent signer, au-delà de l’identité individuelle, l’appartenance à un groupe. Ainsi, les cétologues ont pu déterminer les codas types de tel ou tel clan à travers le monde. Celui de l’île Maurice, étudié par l’ONG Longitude 181, est bien connu, de même que les membres qui le composent. Parfois, deux clans proches géographiquement montrent des différences fines, comme un accent. C’est le cas par exemple autour des îles Galápagos où seule la durée des codas change alors qu’elles sont composées du même nombre de clics. La théorie générale a longtemps supposé que seules les femelles adultes avaient l’apanage de ces sons. Mais plus la communication de ces grands cétacés est étudiée, plus elle révèle ses mystères et il semble bien que les immatures se racontent des choses, tout comme les adultes au moment des contacts sociosexuels.
Ainsi, Caroline, Vanessa et d’autres voient leurs messages décortiqués par une armée de cétologues et bioacousticiens. Des Champollion de la langue Moby Dick ? Pas vraiment. Mais s’il n’y a pas lieu d’espérer une correspondance entre codas émises au fond des mers depuis des millions d’années et vocabulaire de primates bipèdes, il sera prochainement possible de saisir l’intention des informations complexes émises entre cachalots.
Cet article est extrait de la Revue Salamandre
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