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Tique, ennemie publique
De l’œuf à la mort, vivez dans la peau d’une tique
Derrière ses allures de profiteuse, la tique est une véritable survivante. Embarquons avec elle dans l’aventure d’une vie…
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19 mai : survie
Quelque part, perdue dans l’immensité de la forêt, dans la litière de feuilles humides, une tique vit ses derniers instants. La femelle d'Ixodes ricinus a accompli son ultime mission : pondre plus de 2 000 œufs, qui écloront dans quelques semaines. Exagérée, cette progéniture ? Pas du tout. L’odyssée de la tique est des plus périlleuses, avec comme principale antagoniste la sécheresse. Pour cette tique du mouton, il s’agit d’un parcours du combattant en trois phases, avec toujours moins de participantes à la suivante. Chaque étape est marquée par un repas sanguin en guise de rite de passage : d’abord larve, la tique se transformera en nymphe, puis en adulte. Si elle y parvient. De cette abondante ponte, il n’en restera peut-être qu’une ou deux : à chaque stade, 90 à 95 % des effectifs disparaissent.
22 juin : Kinder surprises
Doucement, mais sûrement, à la chaleur de l’été, des petites larves s’extirpent de leurs œufs, laissant chacune derrière elle une fine pellicule ratatinée. Bientôt, le nid grouille de minuscules êtres de 0,5 mm environ, brunâtres, presque transparents. Avec, pour le moment, trois paires de pattes seulement, malgré leur nature d’arachnide destinée à en porter quatre. Et pas d’organes sexuels : ils ne seront complètement développés qu’au stade adulte. D’ici là, impossible de déterminer quelle larve donnera un mâle, et quelle autre donnera une femelle – de véritables œufs surprises !
Les jeunes tiques ne s’aventurent pas bien loin du nid. Elles patientent : leur tégument doit durcir, avant de partir à la recherche d’un animal dans lequel planter leur rostre.
15 juillet : à l’aveugle
La plupart des larves sont fin prêtes. L’une d’entre elles se met en route, rapidement suivie par sa fratrie. La petite station météo intégrée située au bout de ses pattes, l’organe de Haller, lui indique qu’en cet instant, l’hygrométrie est idéale pour une partie de chasse à l’affût. Tout comme les adultes, elles n’ont pas d’yeux, ni de tête d’ailleurs. Le groupe se dirige lentement sur le sol forestier. Elles cherchent un poste de surveillance. Voilà un brin d’herbe qui fera l’affaire : la tique en tête du groupe tâtonne, s’agrippe et se lance dans l’ascension.
Rien de grandiose, pour le moment. Elle se contentera d’animaux de quelques centimètres de hauteur. Il suffira qu’un rongeur frôle son affût, et elle et toute sa bande s’y accrocheront au passage. En attendant, notre larve agite ses pattes en les tendant vers le vide. L’organe de Haller recherche le moindre signe de la présence d’une victime : du CO2, une odeur, une vibration. Mais, au bout de plusieurs heures d’attente, toujours rien. La jeune tique doit vite redescendre pour ne pas risquer la dessiccation. Une fois la litière forestière atteinte, elle pourra absorber activement l’humidité contenue dans cette atmosphère. Elle reprendra sa chasse plus tard.
10 septembre : banquet
Enfin, après une multitude d’échecs et de pauses forcées pour fuir la canicule, l’attente est récompensée. Un campagnol roussâtre vient sans le savoir de se jeter dans le repaire des larves. Le petit corps est pris d’assaut par les arachnides. Bien cramponnées aux poils du petit mammifère grâce à leurs crochets, leur objectif est désormais de trouver une zone de peau suffisamment fine et vascularisée pour prendre leur tout premier repas. Notre championne, posée par chance sur le cou du rongeur, n’aura pas à aller bien loin. Une fois installée à l’endroit idéal, elle commence l’opération : avec ses appendices buccaux en forme de ciseaux, les chélicères, elle découpe la peau tout en y introduisant progressivement son harpon. L’ancrage de l’hypostome, cet appendice denté plaqué contre les chélicères, est renforcé par la sécrétion d’une substance visqueuse par les glandes salivaires.
La voilà parfaitement fixée, et prête pour son festin. En salivant, l’arthropode détruit les vaisseaux capillaires dans la peau de sa victime. Le pompage commence. À l’intérieur du corps de la minuscule bête, c’est tout un mécanisme qui s’active. Il ne s’agit pas que de prélever du sang. D’une part, le précieux liquide est aspiré grâce à un jeu de contraction et de relâchement des muscles du pharynx. Le sang passe ensuite par l’œsophage, puis atterrit dans l’intestin moyen, situé sous sa face dorsale.
D’autre part, la jeune tique diffuse des anti-inflammatoires et des anticoagulants dans les tissus de sa victime. En plus de ce cocktail médical, elle recrache une partie de l’eau contenue dans le sang absorbé — entre la moitié et deux tiers — et conserve les nutriments. Le festin sera donc des plus longs. Au fur et à mesure que la larve se gorge, son petit corps gonfle, son exosquelette se distend et paraît de plus en plus sombre. On distingue à peine l’animal sous le ballon de sang.
Après trois jours de festin, notre larve repue se détache de son hôte et retombe sur le sol. Larve, elle ne le sera bientôt plus. Grâce à ce repas, elle va pouvoir entamer sa mue afin de passer au stade de nymphe. Après une diapause hivernale bien méritée.
19 juin : case départ
Quatre paires de pattes émergent de l’humus. Les derniers mois ont été bien longs pour notre jeune tique : quelques jours d’activité par-ci par-là en hiver, quand les températures se faisaient plus clémentes, mais rien de plus. Le reste de son temps, elle l’a passé à l’abri, en dormance, près de l’endroit où son chemin et celui du campagnol s’étaient séparés. Une tique ne se déplace jamais bien loin…
Mais depuis, petite larve est devenue grande — enfin, à peine plus de 1 mm. Désormais nymphe, elle est prête à reprendre ses tribulations. De sa gigantesque fratrie décimée par les champignons parasites, les prédateurs et la canicule, elles ne sont plus qu’une dizaine en lice. Sa prochaine étape avant la grande épreuve finale sera de devenir adulte. Mais pour cela, il lui faut reprendre sa quête de sang à zéro sur son nouveau territoire de chasse. Son menu s’étend désormais à des proies plus conséquentes, auxquelles elle peut accéder grâce à sa robustesse nouvelle. La voilà en effet qui se lance dans l’ascension des hautes herbes, battant son record personnel centimètre par centimètre. Il n’y a plus qu’à attendre.
3 août : transmission
Enfin, notre championne a réussi à prendre ses quartiers sur le museau d’un lapin de garenne, pour un séjour d’environ cinq jours. L’emplacement est déjà occupé par trois de ses congénères, manifestement installées depuis quelques jours déjà au vu de leur embonpoint. En apparence en pleine santé, l’un de ces individus cache pourtant un funeste secret : celui de l’encéphalite à tiques. En se plaçant à ses côtés, infectée par les rejets salivaires de sa voisine, la nymphe a signé un contrat à vie avec le virus. Elle pourra le transmettre à son tour, par sa piqûre ou à ses éventuels œufs, si elle se transformait dans les semaines à venir en une femelle adulte.
20 juillet de l’année suivante : dernier affût
L’âge adulte… Pour notre tique, l’avoir atteint relève du miracle. Une tentative de fixation ratée sur un blaireau l’a amenée à la lisière de la forêt. Tombée un peu plus loin dans les pâturages ras, en plein soleil, elle aurait risqué une déshydratation mortelle. Dans les hautes herbes près d’une sente de chevreuils, elle attend désormais sa dernière aventure.
C’est une femelle. Depuis son dernier repas, son appareil reproducteur s’est développé, et elle se distingue nettement de ses comparses mâles par sa taille imposante. Elle le sera bientôt encore plus, car l’heure de son ultime repas sanguin est arrivée… et peut-être celle de la maternité.
Un groupe d’ongulés approche. La chaleur dégagée par leurs corps met les sens de la tique en éveil. Revenant des champs, les herbivores se dirigent vers la forêt. Un chevreuil, la proie par excellence de la tique adulte, passe et frôle l’affût. Raté, trop loin. Un deuxième… presque. Au troisième, ça y est, abordage réussi ! Accrochée aux poils des pattes, notre héroïne va maintenant errer pendant un bon moment à la recherche d’une zone à piquer.
Elle ne le sait pas, mais c’est son honneur de tique qui est en jeu. Elle doit absolument rencontrer un partenaire : si elle ne s’accouple pas cette fois, il n’y aura pas de seconde chance. Elle mourra sans avoir accompli sa destinée. Ce repas sera dans tous les cas son dernier, déclenchant l’ultime étape de son cycle. Le compte à rebours est lancé.
25 juillet : orgie
Voilà notre protagoniste en place, plantée dans l’oreille du chevreuil. Plusieurs autres femelles se nourrissent là, dont certaines sont en train de s’accoupler avec des mâles. Si tout se passe bien, l’un d’eux pourra la rejoindre une fois sa précédente aventure terminée. Pendant ce temps, la tique demeure dans une phase d’absorption lente du sang, durant laquelle elle grossira peu. Elle ne pourra passer à la phase rapide qu’après la fécondation. À mesure qu’elle se gorge de sang, son unique ovaire, en forme de fer à cheval, se développe.
Le jour suivant, enfin, un mâle se détache d’une autre femelle. Bientôt, il la rejoint, attiré par les phéromones qu’elle émet. Il se hisse d’abord sur son dos, pour finalement en redescendre et se glisser sous son ventre. L’accouplement peut commencer. Une véritable épreuve d’endurance, qui prendra plusieurs heures, voire quelques jours, pour ce mâle probablement usé par ses précédentes liaisons. Au terme de l’accouplement, la femelle aura prélevé environ 1 ml de sang.
L’entreprise terminée, notre future maman est désormais gigantesque à l’échelle d’une tique. Mais le plus éprouvant est à venir. Il lui reste à pondre des œufs par milliers.
19 août : la boucle est bouclée
Le grand moment est arrivé. La femelle, comme sa mère deux ans plus tôt, s’est cachée dans un endroit humide pour pondre. Chaque œuf déposé est récupéré par les sortes de doigts de l’organe de Géné, situé sous son ventre, qui les enrobe d’une substance protectrice. L’opération est répétée… plus de 2 000 fois.
Après une vingtaine de jours de travail, notre championne a atteint la ligne d’arrivée. Complètement flétrie, elle vit ses derniers instants. Elle aura vécu deux années entières. C’est long pour un si petit être. Même le campagnol qui lui avait offert son premier repas n'a probablement pas vécu aussi longtemps.
Le cycle de vie des tiques en une image
Le saviez-vous ?
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La star des tiques : Ixodes ricinus, ou la tique du mouton, est bien connue des chercheurs. Cette tique dite dure est en effet, comme d’autres tiques du genre Ixodes, porteuse de nombreuses maladies transmissibles aux humains. Elle est par ailleurs l'espèce de tique la plus présente d’Europe. Cette discrète habitante des milieux forestiers se remarque surtout lorsqu'elle parasite ses victimes entre rongeurs, ongulés et reptiles. Pourtant, I. ricinus passe la plus grande partie de sa vie sans être attachée à un hôte, en phase de mue par exemple. Elle peut aussi rester jusqu'à plus de deux ans à jeun au stade adulte. Ce cycle de vie varie d'ailleurs selon les conditions dans lesquelles évolue chaque individu.
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Une grande famille : Les tiques sont regroupées en trois familles : les Argasidae ou tiques molles (environ 220 espèces), les Ixodidae ou tiques dures (environ 770 espèces), et les Nuttalliellidae (une seule espèce). L’une des différences entre les deux familles principales est leur mode de vie : tandis que les tiques molles sont endophiles, demeurant dans des habitats fermés, à proximité de leurs hôtes, les tiques dures sont surtout exophiles, vivant dans des milieux ouverts ou semi-ouverts et se mettant en quête d’un hôte en grimpant dans la végétation. Par ailleurs, alors que les tiques molles pondent plusieurs fois au cours de leur vie, les tiques dures meurent après leur unique ponte.
- Parasite parasité : Les tiques sont aussi victimes de passagers indésirables. Notamment, des hyménoptères parasitoïdes du genre Ixodiphagus, petites guêpes noirâtres aux ailes arrondies. Ces dernières dépendent des tiques pour leur ponte, qu’elles effectuent dans leur corps. Les larves dévorent ensuite l'arachnide de l’intérieur. Il existe également des champignons et des nématodes (vers ronds) capables d’infecter les tiques et de les conduire à la mort. Des pistes pour utiliser ces ennemis de nos ennemies ont été étudiées sans résultats concluants : ces introductions étant problématiques sur les plans environnementaux et sanitaires, avec une efficacité discutée…
La Revue Salamandre remercie Muriel Vayssier-Taussat, directrice de recherche au sein du département de santé animale de l’Inrae Île-de-France, pour sa contribution.
Cet article est extrait de la Revue Salamandre
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