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Tique, ennemie publique
D’où vient vraiment la maladie de Lyme ?
Le nombre de cas de borréliose de Lyme a explosé au cours de ces dernières décennies. Comment est apparue la bactérie à l’origine de cette maladie ? Enquête.
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Cette enquête démarre d’une étrange façon. Je suis au stand tenu par la rédaction lors du Festival Salamandre, en octobre 2025, à Morges sur la rive suisse du lac Léman. Dans le vaste hall du Théâtre de Beausobre, deux dames âgées, habillées de cuir noir et coiffées de chapeaux, scrutent notre dépliant annonçant un prochain numéro sur les tiques. Après quelques secondes à lire en silence, l’une d’elles m’interpelle : « Savez-vous comment la maladie de Lyme s’est propagée dans le monde ? C’est la CIA qui l’a fabriquée dans un laboratoire aux États-Unis avant de la libérer dans la nature. Il faut en parler dans votre prochain numéro ! »
Sur le moment, cette remarque me laisse bouche bée. Je fixe son visage recouvert de larges lunettes aux mystérieux verres jaunes, aucune esquisse de sourire, elle semble convaincue de son propos.
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Évidemment, je penche tout de suite pour une grossière thèse complotiste. Mais d’où vient cette rumeur ? Y a-t-il une once de vérité dans cette affirmation ? Je ne connais pas vraiment la genèse de la maladie de Lyme, qui touche pourtant tant de monde. C’est décidé, je vais remonter le fil de cet étrange mal – et voir par la même occasion si les services de renseignements américains ont trempé ne serait-ce qu’un orteil dans cette grande marmite biologique.
Épidémie d’arthrite à Lyme
Partons sur de bonnes bases. La borréliose de Lyme est une maladie bactérienne transmise par les tiques du genre Ixodes. Dans l’hémisphère nord, c’est le plus courant des agents infectieux portés par un animal et transmis aux humains, avec, en 2024, environ 35 000 cas estimés en France, 12 000 en Suisse et 89 000 aux États-Unis. En Europe, c’est la tique du mouton, Ixodes ricinus, qui véhicule majoritairement la maladie.
La borréliose est provoquée par les bactéries du genre Borrelia, dont une cinquantaine d’espèces existent dans la nature. Quatre d’entre elles sont responsables de variantes de la maladie de Lyme sur le vieux continent, dont la souche dite nord-américaine : Borrelia burgdorferi sensu stricto. Cette dernière porte le nom du découvreur de l’agent pathogène responsable de la maladie : Willy Burgdorfer. Ce scientifique suisso-américain, qui est né et a étudié à Bâle avant de faire sa vie outre-Atlantique, a isolé la bactérie en 1982 dans son laboratoire. Mais c’est une poignée d’années avant cette découverte que la maladie se fait un nom.
De 1975 à 1977, la petite bourgade de Lyme dans le Connecticut, à une centaine de kilomètres de New York, est secouée par une épidémie inhabituelle. Des cas d’arthrite se multiplient, spécialement chez les enfants. Les victimes souffrent de douleurs récurrentes aux articulations, avec une alternance de périodes de rémission puis de rechute. Un quart des habitants examinés par une équipe de scientifiques ont déclaré avoir eu un érythème migrant avant que ne se déclare la maladie… Vous l’avez deviné, c’est bien de la borréliose de Lyme dont ont souffert ces familles. C’est la première fois que la maladie est nommée et qu’on s’aperçoit que ce sont des tiques qui l’ont transmise par leur piqûre.
Les députés veulent une enquête
Mais pourquoi cette infection bactérienne apparaît-elle soudainement à Lyme ? Face à l’explosion du nombre de cas de borréliose dans l’Est des États-Unis depuis les années 1970, des voix s’élèvent aujourd’hui pour accuser l’armée américaine d’avoir relâché par accident dans la nature des tiques infectées par Borrelia burgdorferi.
Cette thèse a convaincu de nombreuses personnes au pays de Donald Trump avec la publication, en 2019, du livre Bitten. Dans cet ouvrage, Kris Newby, une scientifique de l’Université de Stanford et ancienne malade de Lyme, affirme que l’épidémie provient d’une expérience militaire qui a mal tourné. Elle cite notamment Willy Burgdorfer, mort en 2014, qui aurait déclaré, selon elle, avoir été chargé d’élever des tiques et de les infecter avec des agents pathogènes responsables de maladies humaines.
Cette assertion s’est renforcée dans le débat public ces derniers mois. Le député républicain du New Jersey, Chris Smith, a fait voter par la Chambre des représentants, en septembre 2025, un amendement visant l’ouverture d’une enquête sur d’éventuels tests bactériologiques sur des tiques au sein de l’armée américaine entre 1945 et 1972. Le député Chris Smith a aussi reçu pour cette initiative le soutien du ministre de la Santé, Robert F. Kennedy, lors d’une table ronde sur la maladie de Lyme organisée en décembre 2025. Cependant, le Sénat doit encore voter ce texte de loi.
Selon le professeur Durland Fish, éminence de l’écologie des tiques, les éventuels enquêteurs ne trouveront rien de compromettant dans le passé de l’armée américaine. Ce professeur honoraire en épidémiologie de l’Université de Yale a répondu directement à nos questions et il apporte des éléments indiscutables. « Il n’y a aucune chance pour que la maladie de Lyme ait été utilisée par l’armée américaine. L’agent pathogène de la maladie était inconnu pour la science avant 1982, soit longtemps après la période des expériences suspectées. De plus, le laboratoire des maladies animales de Plum Island, d’où les fuites de tiques infectées par Lyme auraient eu lieu, n’a jamais eu la capacité de manipuler des agents pathogènes dangereux pour l’humain. » Durland Fish a travaillé sur ce site et dit n’avoir jamais vu d’employés porter de protection spécifique en raison d’éventuels risques de contamination. De manière plus générale, le microbiologiste suisse Reto Lienhard, affilié au laboratoire Borrelia à La Chaux-de-Fonds, estime que « les bactéries Borrelia sont trop fragiles et mal distribuées dans la nature pour en faire une arme ».
Des secrets dans l’ambre
Il est temps de quitter le Connecticut et de plonger plus loin, beaucoup plus loin, dans le passé pour retracer les origines de la borréliose de Lyme. D’où vient-elle ? Sait-on depuis quand elle infecte les humains ?
Une première réponse se trouve dans un morceau d’ambre qui a piégé une tique il y a 15 à 20 millions d’années. Retrouvé en République dominicaine en 2014, l’acarien fossilisé dans la résine porte des traces d’une bactérie qui ressemble beaucoup au genre Borrelia… qui existait donc déjà bien avant l’arrivée des premiers Homo. Les tiques sont même encore plus anciennes, puisqu’elles ont connu les dinosaures. D’ailleurs, la plus vieille trace d’une maladie bactérienne chez la petite bête à huit pattes remonte à… 100 millions d’années. Dans un autre morceau d’ambre, c’est une bactérie du genre Rickettsia qui a ainsi été dénichée.
Cet agent pathogène est notamment responsable de la fièvre pourprée des montagnes Rocheuses aux États-Unis, une maladie mortelle transmise par Dermacentor, un autre genre de tiques.
Chez l’humain, la trace la plus ancienne de la maladie de Lyme remonte à… 5 300 ans. C’est sur le squelette d’Ötzi, un homme préhistorique dont le corps a été découvert congelé dans les Alpes, à la frontière de l’Autriche et de l’Italie, en 1991, que les chercheurs ont fait cette découverte en séquençant 60 % du génome de Borrelia burgdorferi sur le cadavre momifié.
Les humains souffrent donc depuis la nuit des temps de la maladie de Lyme. Mais pendant des millénaires, si ce n’est plus, cette maladie est restée sous les radars. Pourquoi ? « Les gens n’en mourraient pas, contrairement à des maladies plus graves comme la peste ou la tuberculose, ils vivaient donc avec et Lyme passait relativement inaperçue », juge Nathalie Boulanger, entomologiste et directrice de l’équipe de recherche sur les maladies transmises par les tiques, à l’Université de Strasbourg.
C’est au début du XXe siècle que les médecins se penchent vraiment sur ce mal. La première description du signe caractéristique de la maladie, l’érythème migrant, date de 1910 et est due au médecin suédois Arvid Afzelius. La première description d’un cas de neuroborréliose, l’atteinte neurologique provoquée par la maladie dans de rares cas, a été donnée en 1922 par deux Français, Charles Garin et Antoine Bujadoux. Les scientifiques de l’époque ne savaient pas encore que, un siècle plus tard, le nombre d’infections exploserait dans l’hémisphère nord.
La tique se porte bien
Aujourd’hui, la maladie de Lyme est devenue un problème de santé publique. Depuis trente ans, le nombre de cas a doublé en Europe et en Amérique du Nord. Cette hausse s’explique, en partie, par un meilleur dépistage de la maladie, avec des médecins mieux formés pour la détecter chez leurs patients, et des cas déclarés désormais systématiquement enregistrés.
Mais il y a tout de même plus de piqûres qu’avant et cela est dû à la multiplication des tiques. « Quand on discute avec des forestiers, ils nous confient que c’est dans les années 1990 qu’ils ont assisté à une hausse flagrante du nombre de tiques. Avant, elles étaient présentes évidemment, mais il y a une vraie extension depuis », analyse la chercheuse Nathalie Boulanger.
Les causes avancées par les spécialistes pour expliquer cette flambée d’acariens hématophages sont nombreuses. D’abord, la forêt, qui regagne du terrain dans maintes régions, étend le territoire des tiques, souvent à proximité des zones urbaines qui se sont également étendues depuis un demi-siècle. L’acarien bénéficie aussi d’une évolution des pratiques sylvicoles. « Dans l’après-guerre, en France, on utilisait massivement le DDT contre les scolytes. Cet insecticide et acaricide extrêmement toxique a heureusement été interdit ensuite. Ce qui a favorisé les tiques. Il y a quelques décennies, la sylviculture réalisait aussi davantage de coupes forestières à blanc, qui amenaient du soleil et donc de la sécheresse et c’était un autre désavantage pour les tiques », avance Nathalie Boulanger.
À dos de cervidés
Le retour dans les bois et campagnes des grands herbivores, qui ont bénéficié de l’instauration de quotas de chasse et n’ont que peu de prédateurs, a aussi avantagé la petite bête. En Europe, la distribution et l’abondance des tiques semblent suivre l’expansion numérique et géographique des cervidés. La population de chevreuils, le grand mammifère le plus abondant sur le continent et un hôte très apprécié par Ixodes ricinus, a ainsi explosé. Depuis un demi-siècle, les quotas de chasse — liés à la densité des individus — ont été multipliés par 10 en France, ce qui donne un bon indicateur de la croissance de la population. Une étude menée en Galice a montré que 83 % des chevreuils présents dans cette région espagnole étaient infestés par Ixodes ricinus, à raison d’une moyenne de… 43 tiques par animal !
Paradoxe : alors que la bactérie ne se développe pas dans l’organisme du chevreuil et du cerf, ces derniers nourrissent et transportent sur leur dos des femelles adultes de tiques, qui une fois achevé leur repas de sang et fécondées, se laissent tomber pour pondre leurs œufs dans de nouveaux territoires. Ce transport à dos de cervidé amène les tiques à la conquête de nouvelles régions. Un chevreuil peut ainsi transporter des tiques à plus de 10 km de distance.
Le changement climatique joue aussi un grand rôle dans ce baby-boom. La tique du mouton — qui doit son nom à son appétit pour l’animal éponyme — entre en diapause hivernale lorsque la température chute sous 7 °C. En automne, lorsque les larves sont à la recherche d’un premier hôte à piquer, le thermomètre dépasse de plus en plus ce seuil et les arthropodes sont donc actifs davantage de jours. La hausse des températures a aussi un effet sur les nymphes qui abondent plus précocement au printemps. Cela favorise aussi leur expansion géographique dans des contrées auparavant trop froides. Ixodes ricinus a par exemple colonisé récemment toute la côte de la Norvège. « En Suisse, elle gagne en altitude depuis les années 1990. Des observations sont faites jusqu’à 1 600-1 700 m. Cependant, si elle étend ses territoires, la densité de tiques dans les régions historiques n’est pas forcément en hausse », glisse le microbiologiste Reto Lienhard.
Pour les scientifiques qui suivent les traces de ces petites bestioles hématophages, l’équation pour prédire leur démographie future est difficile, car il s’agit d’une relation triangulaire entre les tiques, les animaux hôtes et les facteurs environnementaux. Des vagues de sécheresse intense en été peuvent par exemple provoquer une forte mortalité chez les tiques, même dans un contexte d’abondance de chevreuils, musaraignes ou mulots sylvestres. D’ailleurs, sans qu’une cause soit établie, le nombre de cas de borréliose de Lyme a diminué depuis 2020 en France et en Suisse – même si les chiffres restent élevés.
De nouveaux envahisseurs
À moyen terme, le réchauffement climatique pourrait bien se retourner contre la tique du mouton. « Pour l’instant, elle est de plus en plus active en hiver, mais quand il fera trop chaud l’été, elle ne va pas aimer », juge Olivier Rais, qui a étudié l’écologie des tiques pendant des décennies dans la forêt et à l’Université de Neuchâtel. Mais… nous ne sommes pas à l’abri de voir d’autres genres de tiques débarquer chez nous. Et elles seraient adaptées à la chaleur. « Des espèces de Dermacentor qui vivent dans le Sud de la France ou en Italie pourraient très bien arriver plus au nord. Elles supportent un taux d’humidité très bas et peuvent survivre dans les appartements. Et surtout, elles transmettent d’autres maladies », avertit le scientifique neuchâtelois.
Autre envahisseur, le genre Hyalomma, qui s’épanouit dans les climats chauds, a pris pied depuis une décennie sur le pourtour méditerranéen de l’Hexagone. Sa représentante, Hyalomma marginatum, a de quoi faire peur : elle mesure jusqu’à 8 mm, chasse activement et peut transmettre le virus de la fièvre hémorragique de Crimée-Congo aux humains. Heureusement, aucun cas de transmission n’a encore été détecté en France. Mais, encore une fois, à force de dérégler le climat et notre environnement, nous jouons aux apprentis sorciers…
Le saviez-vous ?
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Mal discret : Le problème avec la borréliose de Lyme, c’est qu’elle est difficile à détecter. La bactérie responsable est présente en très faible nombre dans le corps humain et le temps de division de Borrelia burgdorferi est lent, ce qui la rend difficile à cultiver en laboratoire. Cette borréliose est donc souvent découverte de façon indirecte en identifiant les anticorps. Mais le test sérologique est peu fiable. Les formes longues de la maladie de Lyme sont un défi pour la science : malgré l’absence de détection d’agents pathogènes, des personnes souffrent pendant des années de séquelles de l’infection.
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Fièvre des Rocheuses : Il n’y a pas que la tique du mouton qui transmet des maladies aux humains. La fièvre pourprée des montagnes Rocheuses, souvent létale, est transmise par la bactérie Rickettsia rickettsii. Le scientifique bâlois Willy Burgdorfer avait rapporté que, dès le début du XXe siècle, le chef des Nez-Percés, une tribu amérindienne, avertissait les siens « qu’un esprit maléfique visite le versant ouest du canyon de Bitterroot Valley, spécialement au printemps ». Ce sont des tiques Dermacentor qui transportent la bactérie.
- En baisse depuis 2020 : En 2024, Santé publique France a estimé à 35 147 le nombre de cas de borréliose de Lyme dans l’Hexagone. Un chiffre en baisse par rapport à 2023 (39 052 cas) et surtout depuis 2020, qui avait enregistré un record de 60 033 personnes infectées. En Suisse aussi, une décrue a été constatée ces dernières années. Depuis un pic à plus de 14 000 cas en 2018, le nombre d’infections annuelles s’est stabilisé autour de 10 000. Ce qui reste élevé.
Cet article est extrait de la Revue Salamandre
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