Paul André Pichard (PAP) et son laboratoire mobile, ici près de Saint-Triphon (Vaud).

Cet article fait partie du dossier

Les prouesses des vanesses

Lumière sur les papillons de nuit

Une multitude de papillons migrent de nuit à travers les cols alpins. Rencontre avec Paul-André Pichard, un passionné armé de curieux projecteurs.

Une multitude de papillons migrent de nuit à travers les cols alpins. Rencontre avec Paul-André Pichard, un passionné armé de curieux projecteurs.

La belle-dame est paraît-il capable de voyages nocturnes. Mais ce n’est pas notre vanesse star que Paul André Pichard convoite lors des nuits sans lune. Ses protégés sont des bolides au corps duveteux, au regard de hibou et au nom savoureux de sphinx ou de noctuelle. Monsieur PAP aux initiales prédestinées accueille La Salamandre dans son Chablais natal, entre Dents du Midi et Diablerets. Entre deux captures nocturnes, il raconte sa passion entière pour les papillons de nuit migrateurs.

Pourquoi les papillons ?

Tout a commencé lors d’un voyage professionnel en Louisiane il y a 16 ans. Ma découverte du papillon monarque et de sa migration extraordinaire a été une véritable révélation ! Depuis, je suis retourné l’observer et le photographier plusieurs fois au Mexique où il hiverne en grand nombre. De retour en Suisse, j’ai voulu savoir si de tels phénomènes existaient en Europe et j’ai approché les sociétés d’entomologie.

Avez-vous trouvé un monarque en Suisse ?

Non, mais beaucoup d’espèces de papillons sont des migrateurs. Des vrais, comme la belle-dame, qui effectuent des voyages dirigés entre le sud et le nord. C’est un peu notre monarque local sauf qu’elle voyage en permanence et ne fait pas de pause hivernale. Des faux aussi qui transhument, errent ou se déplacent au gré des ressources alimentaires ou des conditions climatiques.

Les espèces qui m’ont le plus émerveillé sont les papillons de nuit. Les gens les croient bruns et laids alors qu’ils sont magnifiques ! Je suis photographe de longue date et j’ai vu dans ces insectes le sujet image qui allait désormais m’occuper. Et puis c’est surtout la nuit que j’avais du temps en dehors de mon travail.

Mais il y a des centaines d’espèces de papillons de nuit, des milliers peut-être !

Oui. Mais je m’intéresse surtout aux migrateurs au long cours comme les sphinx qui passent par les cols alpins en été et en automne. D’autres, comme l’isabelle ne se déplacent que de 20 mètres par an mais c’est leur beauté et leur rareté qui m’attirent.

Lumières sur les papillons de nuit
Isabelle, Graellsia isabellae / © Paul André Pichard

Isabelle sédentaire

« Si Cynthia aime les grands voyages, Isabelle préfère rester au pied de son pin » , résume Paul André Pichard. Graellsia isabellae est aussi localement nommée papillon vitrail. C’est un saturnidé comme les paons de nuit, une rareté endémique du sud-ouest de l’Europe. On la trouve en France dans l’ouest des Alpes jusque dans l’Ain. En Suisse, elle est signalée depuis une trentaine d’années dans des zones abruptes et très ensoleillées en Haut-Valais. « L’isabelle est très difficile à observer dans la nature car elle est nocturne et peu attirée par la lumière artificielle. » De plus, les adultes incapables de se nourrir ne vivent que quelques jours après la reproduction printanière. Paul André Pichard a le privilège de photographier régulièrement cette espèce prestigieuse.

Comment les migrateurs font-ils pour se diriger la nuit ?

Les scientifiques n’ont pas fini de creuser cette question compliquée ! Les papillons nocturnes gardent le cap grâce à une sensibilité au champ magnétique. Le temps de vol est calculé grâce à leur horloge interne et la lecture du rythme circadien. Et puis, les facettes de leurs yeux composés fournissent autant d’informations visuelles qui se chevauchent partiellement. Ces noctambules y perdent en netteté mais gagnent en lumière : ils seraient environ mille fois plus sensibles à cette dernière que les espèces diurnes.

Comment observer les papillons qui voyagent de nuit ?

En les attirant avec des pièges lumineux. J’en ai de différentes sortes qui s’utilisent selon le contexte. Je me rends sur les cols et autres sites stratégiques avec une remorque aménagée qui contient différents types d’éclairages. J’ai les autorisations obligatoires pour éclairer, capturer, photographier et relâcher sur place les papillons piégés.
Quand ils se posent sur des draps éclairés, les sphinx ne s’attardent pas et continuent leur longue route. Quant aux noctuelles, elles font parfois une escale parmi les pierres où les attendent des araignées, des opilions et d’autres prédateurs qui profitent de cette manne tombée du ciel. Parfois aussi, elles font le bonheur des chauves-souris.

Quelles sont les conditions idéales ?

Sur les cols, je fais mes meilleures captures en été et en automne quand les migrateurs repartent vers le sud en survolant les Alpes. Un plafond nuageux bas, une nouvelle lune et un vent contraire et ce sera peut-être la pêche miraculeuse ! Hélas, d’une manière générale, j’observe de moins en moins de papillons de nuit au fil des années. 40% d’entre eux seraient en déclin à cause de la dégradation de leurs habitats.
Je continue d’espérer des bonnes surprises comme le sphinx livournien, un magnifique migrateur méridional que je n’observe pas chaque année. J’en ai fait mon emblème.

Quel genre d’images cherchez-vous ?

Je ne fais ni concours ni collection. Mes photos ont pour but de montrer la beauté et la diversité de ces espèces tout en permettant aux scientifiques de mieux connaître leur statut et leurs migrations. Personnellement, quand je les photographie, je cherche le regard des papillons. Soit un face-à-face, soit une vue poétique d’un sphinx posé sur un rocher en fin de journée et qui regarde l’horizon. C’est magique de les voir faire vibrer leurs ailes pour se réchauffer les muscles, se nettoyer les yeux et les antennes avec leurs pattes, puis décoller comme un hélicoptère, pivoter face au sud… et partir d’un coup, hors de vue.

Vol de nuit

Selon Paul André Pichard, les noctuelles et autre petites espèces ne sont pas de vrais migrateurs volant sur de longues distances. Leurs déplacements s’apparentent davantage à des transhumances à la recherche de zones propices. Les soirs d’été en altitude, il est fréquent de dénombrer une trentaine d’espèces au piège lumineux entre locaux et migrateurs. La méticuleuse, la frangée et la feuille d’or sont les plus fréquemment observées avec le gamma, une espèce sujette à de rares invasions largement méconnues.

Feuille d’or  / © Paul André Pichard Frangée / © Paul André Pichard Méticuleuse / © Paul André Pichard Gamma / © Paul André Pichard Queue fourchue / © Paul André Pichard

Œil de sphinx

Paul André Pichard regarde les yeux dans les yeux les bolides des nuits sans lune : les sphingidés. Avec leurs ailes puissantes et leur corps profilé, les sphinx sont des bêtes de vol qui parcourent de longues distances à grande vitesse. Avec la belle-dame, ils comptent parmi les papillons migrateurs les plus connus. Certains sont capables de rejoindre le nord de l’Europe à partir de contrées méridionales et de franchir les Alpes. A part le moro-sphinx qui peut hiverner au stade adulte, la plupart des adultes vivent moins d’un mois.

Le sphinx tête de mort est un migrateur qui compte parmi les plus grands papillons d’Europe. Il a une trompe très courte, adore le miel et reste parfois prisonnier dans une ruche.  / © Paul André Pichard Sphinx livournien  / © Paul André Pichard Hyles livornica est uniquement un immigrant en Suisse. Paul André Pichard a pourtant fait du sphinx livournien le logo de son aventure. « Je n’en ai pas vu depuis 5 ans » , déplore-t-il… depuis la dernière année d’invasion de la belle-dame. Les deux espèces ont dû être portées par les mêmes vents venus d’Afrique. Ce sphinx était autrefois un voyageur abondant et régulier. Des migrations massives ont été notées jusque dans les années 1950. Aujourd’hui, c’est un papillon irrégulier et sporadique au nord des Alpes. / © Paul André Pichard Sphinx du peuplier / © Paul André Pichard Sphinx de l'euphorbe Sphinx du tilleul / © Paul André Pichard Des passages spectaculaires de sphinx du liseron ont été signalés au col du Grand-Saint-Bernard (Valais). Le jour, ce papillon se dissimule contre des rochers, des arbres ou des murs. Ici, il fait vibrer ses ailes avant le décollage. / © Paul André Pichard
Lumières sur les papillons de nuit

Paul André Pichard

images-pap.com

  • 1946 Naissance à Saint-Triphon (Vaud, Suisse).
  • 1998 Saisi par le phénomène monarque lors d’un voyage professionnel en Louisiane (Etats-Unis).
  • Depuis 2011 Donne régulièrement des conférences, organise des stages photo et des sorties nocturnes de découverte.

Connaissez-vous notre Miniguide n°34 Les Papillons de nuit? Un petit guide pratique pour identifier les papillons nocturnes.

Article initialement publié dans la revue Salamandre sous le titre "Les lumières de Monsieur PAP"

Cet article fait partie du dossier

Les prouesses des vanesses

Couverture de La Salamandre n°222

Cet article est extrait de la Revue Salamandre

n° 222  Juin - Juillet 2014
Catégorie

Photos

Tags

Vos commentaires

Réagir

Pour commenter sans créer de compte, il vous suffit de cliquer dans la case « nom » puis de cocher la case « je préfère publier en tant qu’invité ».

Ces produits pourraient vous intéresser

Chasseur d’orages

39.00 €

Le lièvre invisible

34.00 €

Agenda de la nature au jardin 2021

12.00 €

Le guide nature en forêt, 2ème édition

17.00 €

Découvrir tous nos produits

Poursuivez votre découverte

La Salamandre, c’est des revues pour toute la famille

Découvrir la revue

Plongez au coeur d'une nature insolite près de chez vous

8-12
ans
Découvrir le magazine

Donnez envie aux enfants d'explorer et de protéger la nature

4-7
ans
Découvrir le magazine

Faites découvrir aux petits la nature de manière ludique

Nos images sont protégées par un copyright,
merci de ne pas les utiliser sans l'accord de l'auteur