© Rémi Masson

Rémi Masson, le photographe qui nage avec les castors

Co-auteur du beau livre Les mille vies du castor, Rémi Masson immortalise le quotidien sauvage du plus grand rongeur d’Europe depuis 20 ans, rigoureusement en apnée. Interview.

Co-auteur du beau livre Les mille vies du castor, Rémi Masson immortalise le quotidien sauvage du plus grand rongeur d’Europe depuis 20 ans, rigoureusement en apnée. Interview.

Rémi, la plupart des photographes subaquatiques plongent avec des bouteilles. Pourquoi te prives-tu de ce confort ?

Je suis né à Annecy et dès mon enfance, j’ai eu l’envie d’aller voir ce qui se passait sous la surface. Du lac d’Annecy d’abord, puis des torrents et lacs de montagne. C’est cette envie de découvrir, d’explorer qui m’a poussé à commencer à plonger. L’apnée a été la façon la plus naturelle de le faire. J’aime la sensation de liberté que cela procure, l’aspect sportif également, et l’impression de faire corps avec le milieu. Cela me laisse une plus grande liberté de mouvements aussi, très utile pour me faufiler dans les endroits étroits ou encombrés. Je ne cherche pas forcément à aller vers les grandes profondeurs, qui sont le plus souvent très pauvres en vie, et prolonge rarement mes immersions au-delà d’une à deux minutes.

© Rémi Masson

Comme se déroule habituellement une de tes sessions de plongée ?

J’aime partir à la découverte d’endroits isolés, les plus sauvages possibles, que je repère préalablement sur les cartes ou à partir de photos aériennes. Mon matériel se compose d’une combinaison de 7 mm pour les eaux froides, de longues palmes d’apnée, d’une ceinture de plomb, de chaussons et gants de plongée, d’un masque et d’un tuba. Et bien sûr de mon appareil photo dans un caisson étanche. La plupart du temps, je n’utilise pas de flash, la lumière naturelle étant suffisante et bien plus douce. Le tout rentre dans un gros sac à dos qui pèse alors environ 30 kg, ce qui, moyennant quelques efforts, me permet d’aller à peu près partout, y compris les lacs d’altitude ou les endroits les plus perdus.

Quel type d’objectif utilises-tu pour tirer le portrait du castor ?

Contrairement à la photo animalière « terrestre », où l’on a souvent recours à des téléobjectifs qui permettent de faire des photos à distance du sujet, sous l’eau on doit être très près des animaux, car la visibilité est moindre et les caissons étanches qui protègent l’appareil photo ne sont pas prévus pour ce type d’objectifs. Toutes mes images subaquatiques sont réalisées au grand angle, au 15 mm fisheye ou au 16-35 mm. Le grand angle permet d’être proche pour garder de la netteté (la couche d’eau qui me sépare du sujet est faible) tout en cadrant assez large pour voir l’animal en entier ou montrer l’environnement. Concrètement, dans la plupart des cas je me trouve entre 1 et 2 m du castor, et parfois moins !

© Rémi Masson

Te souviens-tu de ton premier face-à-face avec ce gros rongeur ?

Oui, la rencontre remonte à une vingtaine d’années et s’est faite complètement par hasard. C’était en journée, dans un ancien bras du Rhône en Savoie : je longeais la rive lorsque mon regard a été attiré par un gros trou sous la berge d’où s’échappaient des nuages de sédiments. Par curiosité, j’avais glissé ma tête à l’intérieur de la cavité pensant y découvrir une carpe et m’étais alors retrouvé tête-à-tête avec un castor ! Nous sommes restés presque une minute immobiles à nous regarder. Je me souviens d’avoir été impressionné par sa taille.

Ta rencontre la plus mémorable avec lui ?

Un soir d’été, il y a deux ans ! Les prévisions météo ne sont pas très bonnes, mais je décide un peu au dernier moment d’aller plonger quand même. Les premières gouttes de pluie commencent à l’heure où je me mets à l’eau. Une heure plus tard, alors que je désespère de voir un castor avant la tombée de la nuit, j’en aperçois un au loin en train de manger une branche, assis dans l’eau face à la berge. Je l’approche lentement tout en observant sa réaction pour ne pas le surprendre, vu qu’il me tourne le dos. Je suis à quelques mètres de lui et me place de façon à ce qu’il puisse me voir mais il semble plus occupé par son repas, qui a l’air très bon, il en ferme les yeux de plaisir. Je m’approche encore et cette fois je suis sûr qu’il m’a vu, mais il ne réagit toujours pas. Certains castors peuvent être très curieux et venir à ma rencontre mais celui-ci semble juste indifférent à ma présence. Alors je continue à avancer. Au final, j’aurai passé plus d’une demi-heure assis dans l’eau juste à côté de lui à le regarder grignoter des branches.

© Rémi Masson

Un castor peut rester immergé sans respirer pour une bonne quinzaine de minutes. Et toi ? J’aimerais bien avoir les mêmes capacités que le castor ! Mon record en apnée statique (immobile) est de 5 minutes et 30 secondes, mais heureusement réaliser des images ne demande pas forcément de rester aussi longtemps sous l’eau. Le plus dur, c’est de le filmer ou le photographier par en dessous lorsqu’il nage en surface car je dois m’immerger assez loin, nager à l’envers sous lui puis m’éloigner pour ne pas risquer de l’effrayer en refaisant surface à côté de lui.

Le castor est un animal essentiellement nocturne qui habite dans des rivières ou des lacs où la visibilité est souvent réduite. Comment as-tu contourné ce problème dans Les mille vies du castor ?

La clarté de l’eau est un gros obstacle de la photo en eau douce de manière générale. À cela se rajoute le fait que le castor sort plutôt à la tombée de la nuit. Par ailleurs, les longues journées d’été sont le meilleur moment pour l’observer, mais c’est aussi à cette période que l’eau se réchauffe et devient plus trouble. La seule solution pour contourner ce problème est la patience. Il arrive certains soirs que le castor sorte plus tôt de son terrier et certaines années l’eau reste froide plus tard en saison et donc plus claire. Le livre présente des images que j’ai patiemment collectées pendant une période de plus de 10 ans.

© Rémi Masson

En allant à l’affût des mêmes animaux pendant longtemps, les photographes arrivent parfois à entrer en communion avec leur sujet, qui s’habitue à la présence inoffensive du photographe…

En effet. Le gros avantage du castor est qu’il vit assez longtemps et conserve le même territoire, ce qui permet de suivre les individus sur plusieurs années. Cependant, chaque individu a sa personnalité : certains peuvent se montrer curieux, d’autres sont plus craintifs. Sur les familles que je suis, j’ai constaté que les femelles étaient généralement moins timides que les mâles, mais je ne sais pas si ce constat peut être généralisé... À force de me voir plonger, les rongeurs se sont habitués à ma présence et me permettent de les approcher de très près. Parfois même, ce sont eux qui viennent me voir !

© Rémi Masson

As-tu d’autres projets en lien avec le castor ?

Mon livre sur les Grands Lacs Alpins (Annecy, le Bourget, Aiguebelette), sur lequel j’ai travaillé pendant 8 ans et qui a paru l’an dernier, évoquait déjà un peu le castor. J’ai aussi co-réalisé le documentaire Castor, la Force de la Nature avec Basile Gerbaud et Luc Marescot, diffusé sur France 5 début 2024. Et maintenant je prépare une nouvelle exposition photo pour continuer à faire connaître cet étonnant animal auprès du grand public et poursuis mes plongées pour différents projets documentaires.

© G. Piard

Un photographe passionné qui nage au coeur du vivant

Photographe subaquatique français, Rémi Masson réalise ses prises de vue exclusivement en apnée. Depuis plus de 20 ans, il explore les eaux douces pour en percer les mystères et révéler leurs beautés cachées. Son travail a été récompensé par de nombreux prix internationaux. Depuis son premier face-à-face avec un castor en 2004, il a nagé plus de 200 fois en sa compagnie. Rémi a collaboré également à la réalisation de nombreux films et documentaires pour ARTE, TF1, la BBC ou NHK Japon.

Découvrez le travail de Rémi sur son site internet.

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