© Nick Derry

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Sacrés corbeaux !

Un soir avec les corbeaux dans la ville

Un soir d’hiver, des nuées de corbeaux plongent une partie de la ville dans une atmosphère étrange, entre fiction et réalité.

Un soir d’hiver, des nuées de corbeaux plongent une partie de la ville dans une atmosphère étrange, entre fiction et réalité.

Banlieue de Lyon, vendredi 26 novembre. Le soleil tente une dernière percée juste avant de sombrer derrière les immeubles, mais rien n’y fait, une nouvelle averse gagne la bataille. Un va-et-vient incessant d’automobiles flotte sur le sol détrempé. Autour de moi, de larges troncs de platanes forment une étrange forêt. Sa litière n’est que bitume et flaques huileuses, son sous-bois que carrosserie. Je traverse ce parking qui ressemble à n’importe quel autre. Avant de rejoindre un arrêt de bus, je remarque le regard curieux de quelques oiseaux haut perchés. Des corbeaux…

16 h 48 - Frissons dans la cité

Avec les corbeaux de Lyon
© Nick Derry

Au fur et à mesure que le crépuscule gagne du terrain, la cité devient de plus en plus anonyme. Deux corbeaux malicieux s’approchent de moi en passant d’une branche à une autre. Je croise leur regard insistant et me voici transporté en pleine mythologie nordique. « Me reconnais-tu ? me demande le premier.

Je suis Hugin, envoyé par le dieu Odin pour surveiller le monde des hommes avec mon compère Munin. » Puis, ils se volatilisent… Ai-je rêvé ?

Des feuilles de platane en décomposition mêlées d’eau de pluie recouvrent l’asphalte. Je tiens à peine debout sur cette patinoire organique.

Un passant file d’un pas vif entre les voitures. Cigarette électronique en guise de bec, parka noire déployée comme deux ailes dans le vent… un homme corbeau ! A cet instant précis, j’ai envie de croire Claude Lévi-Strauss. Pour l’anthropologue, ces oiseaux noirs seraient des médiateurs entre la vie et la mort. En Suède, une ancienne légende dit même qu’ils sont les fantômes de personnes assassinées. Tandis qu’en Allemagne, ils auraient incarné les âmes des damnés.

Origines obscures

Lugdunum, aujourd’hui Lyon, est le nom du site gaulois où fut fondée une colonie romaine en 43 av. J.-C. par Lucius Munatius Plancus. Parmi les récits qui entourent la création de la future capitale des Gaules, un texte mythologique controversé met en scène des corbeaux. Un vol de ces oiseaux noirs aurait indiqué au druide Momoros et au roi Atepomaros le lieu où creuser les fondations de ladite cité.

16 h 57 - Quand l’horizon râle

« Raaaaaaa raaaaaah. » Un tumulte rauque couvre petit à petit le bruit de la ville et de ses habitants pressés. J’ai du mal à déceler d’où il provient exactement. Le ciel vire de gris argent à gris plomb. Les lampadaires éblouissants se reflètent sur du béton quasi lacustre. On ne discerne presque plus rien. Alors que les railleries se font plus proches, je devine une constellation de confettis sombres à travers les branches dénudées des arbres du parking. Je pourrais tout aussi bien y voir d’innombrables feuilles mortes à moitié consumées portées par les vents depuis un brasier infernal.

L’image se précise, des milliers de corbeaux emplissent le ciel. Une partie d’entre eux déboule en rase-mottes au-dessus des toits. D’autres arrivent de plus haut et certains tombent littéralement des nuages pour dégringoler sur la ville. Leur destination ne fait aucun doute : les volatiles s’abattent sur la canopée du vaste parc. Dois-je craindre ces spectres qui commencent à se rassembler au-dessus de ma tête en lançant des cris d’orfraie ?

« Dépêchez-vous ! » Un groupe de quatre personnes se précipite dans un monospace et s’y enferme avant de démarrer en trombe. Impossible de ne pas penser à une scène du film Les oiseaux de Hitchcock. Dans ce célèbre long métrage, les corbeaux sont dépeints comme les pires des créatures et s’attaquent même à une école.
Mais non, les fuyards affolés craignent seulement les fientes des volatiles sur leurs vêtements tout neufs, soldés à 50 %. Le Black Friday sali par de noirs corvidés, quelle ironie réjouissante !

Gardiens de la Couronne

Une légende raconte qu’un décret royal de Charles II, datant de 1630, stipule qu’il doit toujours y avoir au moins six grands corbeaux en cage sur la Tour de Londres. Faute de quoi, le monument qui abrite les joyaux de la Couronne s’effondrerait et le royaume avec. En réalité, l’édifice a connu de longues périodes de son histoire sans les oiseaux gardiens. Mais la superstition perdure, et la disparition d’une femelle en janvier 2021 a provoqué une certaine inquiétude dans le pays. Heureusement, sept corbeaux veillent encore sur la capitale anglaise.

17 h 03 - Et la lumière fuit

En quelques minutes, le flux continu des oiseaux couvre quasiment tout l’espace disponible. Chaque nouvel arrivant colore de sa robe charbon quelques pixels de ciel encore perceptibles et peint le tableau de la nuit.

A ce stade, mon œil ne distingue plus d’individu de l’une ou l’autre espèce, juste une masse foisonnante. Je sais pourtant que derrière celle-ci se cachent surtout des freux, quelques corneilles et même des choucas qui surpassent de leurs notes aiguës les « Rraaaaaa » graves de leurs cousins.

Avec les corbeaux de Lyon
© Nick Derry

Certains oiseaux se positionnent et se repositionnent comme si la qualité de leur nuit se jouait au centimètre près. J’ai envie de croire que ces oiseaux ont chacun leur personnalité et qu’ils dorment l’un à côté de l’autre parce qu’ils se connaissent. Ces voisins de chambre passent-ils la journée ensemble à se nourrir dans les champs ? De tels dortoirs hivernaux réunissent des oiseaux de diverses origines, en provenance du nord-est de l’Europe. Se retrouvent-ils d’une année à l’autre ?

En périphérie de l’immense rassemblement désormais plus calme, les spécimens exposés à l’éclairage urbain s’inversent curieusement en négatif. Je les vois blancs, tels des anges gardiens du groupe. A l’image du malheureux corbeau immaculé de la mythologie grecque qui échoue à protéger la princesse Coronis et qu’Apollon revêt de noir pour le punir.

17 h 14 - Le bien et le mal

Alors que la pluie redouble d’intensité, je ne peux m’empêcher de penser au Déluge (> Echec originel) et à la triste symbolique que portent les malheureux corbeaux qui me surplombent. Depuis des siècles et des siècles, on les traite d’impurs, de charognards qui crèvent les yeux, de faiseurs de mort… Rien n’est épargné à ces oiseaux que la nature a privés – selon notre perception – de couleurs chatoyantes. Certaines interprétations de la Genèse y sont pour beaucoup. Ainsi, la colombe réussit la mission commandée par Noé, là où le corbeau échoue.

Par la suite, la littérature chrétienne enfonce le clou. « Le corbeau est l’exemple du pécheur » selon Hilaire de Poitiers. Il représente « les plaisirs de l’âme impure et soumise, et son infâme couleur noire signifie l’injustice des vices » d’après Grégoire d’Elvire. Et pour Saint-Augustin, son comportement est « dégradé par l’immonde cupidité ».

Le naturaliste du XVIIIe siècle Buffon n’est pas en reste et voit le corbeau comme « un objet de dégoût et d’horreur, au port ignoble et au regard farouche, exhalant l’infection de tout son corps ».

Par chance, certaines cultures prennent le contrepied de ces symboliques négatives. En terre amérindienne, le grand corbeau est un personnage complexe, ambivalent, parfois créateur. Pour les Inuits, le corbeau sort les humains des ténèbres dans lesquelles ils sont plongés depuis l’origine des temps. Il instaure la lumière et l’alternance entre le jour et la nuit sur les territoires du Grand Nord. Voilà qui n’est pas sans rappeler le dortoir urbain que j’ai sous les yeux, où les corbeaux ont masqué la lumière au crépuscule… et où ils la libéreront demain à l’aube.

Echec originel

Sur l’arche de Noé, le patriarche envoie le corbeau voler au-dessus des flots afin de vérifier si la décrue a commencé. L’oiseau va et vient sans apporter de réponse. Certains écrits prétendent qu’il se repaît de cadavres flottants. Quelques jours plus tard, la colombe parviendra à confirmer la fin du Déluge en ramenant dans son bec un rameau d’olivier.

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Sacrés corbeaux !

Couverture de La Salamandre n°267

Cet article est extrait de la Revue Salamandre

n° 267  Décembre 2021 - Janvier 2022, article initialement paru sous le titre "Black Friday"
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