©  Théo Tzélépoglou

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Dauphins, le grand défi

Le grand dauphin surveillé de près par les scientifiques en Méditerranée

Proches des côtes et loin des regards, de nombreux cétacés sillonnent le littoral méditerranéen. Fin mars, des scientifiques de l’association Miraceti sont partis sur la piste des grands dauphins, dans le golfe du Lion. Notre journaliste a accompagné l’équipe durant trois jours.

Proches des côtes et loin des regards, de nombreux cétacés sillonnent le littoral méditerranéen. Fin mars, des scientifiques de l’association Miraceti sont partis sur la piste des grands dauphins, dans le golfe du Lion. Notre journaliste a accompagné l’équipe durant trois jours.

Les dauphins surveillés de près par les scientifiques en Méditerranée
©  Théo Tzélépoglou

Samedi 8 mars 2023, 16 h. A mesure que je m’éloigne de la voiture, je vérifie mentalement ne rien avoir oublié. Crème solaire, sac de couchage, polaire, casquette… tout y est. Sac de randonnée au dos, j’ai plutôt l’habitude de prendre de la hauteur. Mais cette fois, il s’agit de prendre le large. « Le bateau s’appelle le Ti Blé, il est le long du quai, tu ne peux pas le louper », me dit Hélène au téléphone. Le port des Saintes-Maries-de-la-Mer, en Camargue, est désert. Pas étonnant pour la saison. Une multitude de mâts sont agglutinés aux abords de la capitainerie. Le vent frais dans les cheveux, je remarque les entrées maritimes responsables de l’épaisse couche de nuages texturés qui calfeutrent le soleil. Au bout du ponton, j’aperçois du mouvement sur un catamaran. A son bord, des scientifiques de l’association Miraceti se préparent en vue du départ imminent de l’expédition. Leur but est de chercher les grands dauphins pour mieux connaître les populations et ainsi mieux les protéger. Hélène Lambach, cétologue et directrice de l’association, m’accueille et me présente l’équipage. J’embarque à bord de leur univers. Nous serons donc sept paires d’yeux à guetter l’horizon. Départ prévu le lendemain très tôt après une nuit au port.

Les dauphins surveillés de près par les scientifiques en Méditerranée
Hugo Gruette, Tom Noailles, Hélène Lombach, Claire Brofiga, Laurine Gounot et Jérôme Lapouge. / ©  Théo Tzélépoglou

Lever aux aurores. Il est 7 heures. Après un petit déjeuner express, nous nous dirigeons vers la sortie du port. Cap vers le sud-est, à 40 miles nautiques dans le golfe du Lion, soit à environ 70 km de la côte. Objectif : repérer les ailerons des grands dauphins au sein de cette immensité bleue d’apparence uniforme et dépourvue de tout panneau de signalisation. A la barre, Jérôme, un Breton d’adoption, est le capitaine du Ti Blé pour la cinquième mission consécutive. A ses côtés, Hélène examine paisiblement l’horizon. « Le grand dauphin est la seule espèce de cétacé résidant à l’année le long des côtes françaises en Méditerranée. Nous voulons mieux connaître sa répartition saisonnière et l’impact des activités humaines sur ce mammifère marin », explique-t-elle.

Miraceti a été créée en 2020 suite à la fusion de trois associations historiques de protection des cétacés en Méditerranée. Aujourd’hui, l’équipe de sept scientifiques étudie les populations de ces animaux et les menaces qui pèsent sur eux. L’ONG apporte son expertise aux politiques publiques locales, nationales et internationales, ainsi qu’aux professionnels dans l’élaboration et la mise en œuvre de stratégies de conservation. Elle mène également des actions de sensibilisation du grand public.

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Claire repère le premier dauphin de la journée, à la grande joie de Laurine et Hugo. / ©  Théo Tzélépoglou

La rencontre

Sur le pont, l’effort débute. Il s’agit du terme utilisé pour le travail rigoureux qu’exige ce suivi. Claire et Hugo scrutent la surface à la recherche du moindre aileron suspect. Laurine se charge d’observer à la proue. Une mer d’huile et le soleil levant se dessinent au large.Quand soudain, après seulement quelques minutes en mer, Claire s’exclame : « Dauphin à bâbord ! » Une joie pour Tom, qui revient bredouille d’une semaine d’observation. Ni une ni deux, l’équipe bien rodée s’active. Jérôme vire de bord et approche précautionneusement le banc de huit dauphins qui ondule dans la zone. Nous comptons cinq jeunes d’âges différents grâce à leurs tailles variables. Munis de longs téléobjectifs, Laurine, Tom et moi photographions les ailerons des dauphins qui ressortent parfois à la surface. « On arrive à différencier les individus en fonction des détails visibles sur cette nageoire dorsale. Il faut une photo du côté gauche et une autre du côté droit. On les compare ensuite avec celles de notre banque d’images, pour identifier les dauphins et les groupes que nous avons vus par le passé, détaille Hélène sans quitter des yeux le banc qui s’éloigne. Cette méthode dite de capture-marquage-recapture demande un travail colossal, puisqu’on a déjà recensé plus de 1 500 individus. »

Un spécimen très démonstratif se propulse hors de l’eau. « C’est probablement une femelle gestante », me confie Hélène en regardant l’écran de mon appareil photo. D’autres nagent côte à côte et se rapprochent d’un petit bateau de pêche. « Ils doivent être en train de chasser », déduit la scientifique en pointant les poissons qui bondissent à la surface afin d’échapper à la gueule des prédateurs. Ces derniers ont beau être au sommet de la chaîne alimentaire, ils n’en demeurent pas moins vulnérables aux activités humaines. « Leur régime alimentaire piscivore et leur comportement opportuniste sont à l’origine de nombreuses interactions avec les activités de pêche. On estime que 30 % des blessures observées chez les individus échoués sont dues aux captures accidentelles », indique Hélène. Le chalutage de fond, qui consiste à laisser traîner un filet tiré par un bateau, peut aussi entraîner une diminution des ressources disponibles pour ces delphinidés. « Dans le golfe du Lion, les vastes étendues sableuses sont propices à de telles pratiques… », déplore-t-elle.

Pour la cétologue, la pêche aux informations dure depuis dix ans. En 2013, les scientifiques ont commencé à recenser et comprendre les populations du littoral. « On s’est aperçu qu’il y avait des communautés différentes de dauphins dans le golfe du Lion, en Provence et en Corse. On a donc proposé une stratégie de suivi sur toute la façade méditerranéenne. » Cette étude perdure au travers des projets TURSMED 1 et 2, et s’achèvera à la fin de l’année 2023. « On a quand même parcouru plus de 20 000 km. Ça correspond à la moitié de la circonférence de la Terre ! », s’exclame Hélène.

Les dauphins surveillés de près par les scientifiques en Méditerranée
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Le grand dauphin est listé dans la directive européenne habitats. Il doit donc faire l’objet de mesures de conservation et bénéficier de zones de quiétude. Miraceti contribue à cet objectif. L’attention dont bénéficie le mammifère en tant qu’espèce parapluie bénéficiera à d’autres cétacés et plus largement à l’écosystème marin.

Jour de chance

L’après-midi, l’eau fait office d’immense miroir qui reflète les rayons de l’astre sur les visages exposés. La côte est désormais invisible depuis notre embarcation, seul perdure l’horizon monochrome. Dans cet état de flottement, le bruit blanc de la radio qui relie tous les navires me rappelle l’existence de notre société infatigable. Tom et Hélène préparent le repas que l’équipage prendra à tour de rôle. Pour ma part, j’ai encore le petit déj’ sur l’estomac. Le calme a fait redescendre l’excitation du matin, je tente alors d’oublier mon mal de mer. Il semble que je m’amarine. L’huile essentielle de menthe poivrée, un antivomitif naturel, semble faire effet. J’y ajoute une bonne dose de conditionnement mental. Hugo rompt soudain le silence méditatif bercé par les clapotis : « Dauphins à tribord, j’en suis sûr ! » L’équipage manœuvre et prend alors des clichés de ces nouveaux animaux. « Deux bancs de dauphins en une journée, c’est vraiment rare ! », s’enthousiasme Hélène en bondissant sur le pont.

Est-ce que ce sont les mêmes que ce matin ? Difficile à dire pour l’instant. Hugo saisit la tablette et rentre les détails des observations dans une base de données. Cette plate-forme centralise toutes les observations également réalisées par les gestionnaires d’aires marines protégées (AMP) comme les parcs naturels, sites Natura 2000, etc. « Cette centralisation d’informations qui proviennent de différents acteurs donne une vision globale des déplacements des grands dauphins à l’échelle méditerranéenne, explique Hélène. Cela n’existe pratiquement nulle part ailleurs de manière aussi formelle. » Chaque gestionnaire peut utiliser les résultats issus de ces données pour agir sur ses problématiques propres. « Cela peut être la surpêche, la pollution ou encore le bruit », précise Hélène. Plusieurs de ces souffleurs curieux s’approchent de l’étrave du bateau. L’un d’entre eux se tourne de trois quarts, je plonge alors mon regard dans le sien. L’émotion me saisit, j’ai l’impression de me connecter brièvement à un vaste monde mystérieux et fascinant. M’observe-t-il ? « Ils sont curieux et regardent parfois, c’est vrai », répond Hélène avec bienveillance. Claire et Hélène s’assoient à la poupe du bateau, moteur coupé, et plongent un long câble noir muni d’un micro branché à une enceinte. Un sourire se dessine sur leurs visages à l’écoute des sifflements et des cliquetis. C’est le langage fascinant de ces cétacés qu’ils créent en faisant vibrer des membranes situées sous l’évent, ce petit trou qui leur permet d’expulser l’air. Ces clics d’écholocation servent notamment à chasser et s’orienter. Les enregistrements permettent d’identifier ces compor­tements. « Le bruit des activités nautiques peut entraîner l’évitement temporaire ou permanent d’une zone, et perturber les activités vitales de communication, de reproduction et de repos des cétacés », précise Claire. L’observation de cétacés, ou whale watching, est devenue une activité touristique d’ampleur ces dernières années. Si elle permet de sensibiliser au vivant, elle peut être dangereuse pour les cétacés. « A court terme, on note des changements comportementaux et physiologiques dus à ces activités », relate Claire, spécialiste de ces questions. A plus long terme, ce dérangement pourrait pousser les dauphins vers des zones plus calmes, mais qui ne répondraient plus à leurs besoins en matière d’alimentation, de reproduction ou de repos.

Après une journée bien remplie, le soleil décline peu à peu. Jérôme met le cap vers le port. Une fois à quai, les vertiges liés à l’ivresse de la mer laissent place au mal de terre. Il est 19 heures, nous échangeons sur les observations du jour autour d’un apéritif et nous préparons le lendemain. Claire cuisine des légumes avec Hugo. A bord d’un bateau avec sept personnes, les liens se créent rapidement. Les espaces réduits et partagés aident rapidement à briser la glace. Le soir venu, chacun s’éclipse tour à tour pour aller reprendre des forces. Je me glisse dans le dernier couchage libre sous l’étrave. Dans la cabine, l’atmosphère est humide et le plafond se situe à seulement quelques dizaines de centimètres au-dessus de mon nez. Claustrophobes s’abstenir !

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Changement de décor

Lundi, 7 h 30. Départ pour la Provence, au large de Marseille. L’équipe souhaite prospecter dans un autre contexte géographique. Jérôme annonce huit heures de navigation jusqu’à Carry-le-Rouet, notre prochain port d’attache. Sur le chemin, le vent se lève et la mer se forme. Les conditions d’observation deviennent mauvaises et l’équipage passe en veille attentive. « On compte les moutons ! », plaisante Hélène, en référence à l’écume qui se forme à la crête des vagues. Jérôme hisse la grand-voile avec l’aide d’Hélène et Tom. Le bruit sourd des moteurs laisse place au chant du vent, dénué de toute interférence humaine.

Le grand dauphin fréquente le plateau continental, d’une profondeur de 200 m maximum. Au-delà, c’est le talus continental qui plonge à 2 000 m. Au large de la Provence, ce plateau est plus étroit que dans le golfe du Lion, mais la densité des cétacés y est plus faible. « On arrive à observer les grands dauphins près des côtes à toute saison. Depuis le début des suivis, on voit toujours 60 à 70 % de nouveaux individus dans les groupes », déclare la directrice de Miraceti. « Une partie d’entre eux transitent depuis l’Espagne, un peu aussi en Corse…Peut-être que certains vivent partiellement en haute mer et viennent se nourrir saisonnièrement sur le plateau… » Malgré les dizaines de milliers de kilomètres parcourus depuis une décennie, de nombreuses questions sont encore à élucider. Alors que le projet TURSMED 2 arrive à son terme, « nous allons bientôt pouvoir enfin analyser nos données », se réjouit-elle.

Pour pallier le dérangement lié aux observations de cétacés, le label High Quality Whale-Watching® a été créé à l’échelle internationale. Il établit un cadre de bonne conduite pour respecter la tranquillité des mammifères marins. En France, l’animation est déléguée à Miraceti, qui forme chaque année des opérateurs à suivre une démarche respectueuse.

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Après une journée écourtée par une météo peu propice, nous arrivons à Carry-le-Rouet. Une fois le Ti Blé amarré, Tom et moi observons un des deux couples de fous de Bassan qui a élu domicile au bout du ponton qui nous a été assigné. C’est ici qu’ils ont niché pour la première fois en Méditerranée.

Réalité naturaliste

Dernier jour. Je profite des premières lueurs pour photographier les fous. « d », dis-je à Tom qui me rejoint à plat ventre sur le ponton.
En quittant le port, l’envie de revoir les dauphins se fait sentir dans les rangs. Cap vers l’île de Planier. L’idée est de suivre la limite entre le plateau et le talus afin d’observer des animaux potentiellement en pêche. De petits ailerons s’agitent à la surface ! C’est en réalité un banc de thons en pleine chasse. Le Ti Blé navigue à proximité de radeaux d’oiseaux qui chaloupent au gré de la houle. Les regards alertes des puffins de Scopoli guettent notre approche, qui finit par créer des remous. Goélands et mouettes s’envolent alors pour soutenir le mouvement des puffins, nous assénant au passage quelques remontrances sonores.

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La météo n’est de nouveau pas de notre côté. Au milieu des moutons, Claire arrive à repérer la nageoire dorsale d’un poisson-lune qui plonge aussitôt à notre approche. Malgré une journée de suivi assidu, pas d’observation de dauphin aujourd’hui non plus. Ni même de signes d’autres espèces comme le dauphin bleu et blanc, du plus rare dauphin de Risso ou des rorquals et cachalots.

En fin de journée, nous entrons dans le port de La Ciotat, entre Marseille et Toulon. Les gigantesques grues du chantier naval contrastent avec la richesse sauvage et épurée du large. Nous passons près des yachts au carénage, cette révision périodique de la coque hors de l’eau. Je réalise que ces engins monstrueusement polluants et à la taille démesurée naviguent inconsciemment au milieu d’écosystèmes fragiles. En seulement trois jours, la mer a eu cette force de lessiver mes préoccupations liées à la société humaine. « A chaque retour sur terre, quand je lis tous mes mails et l’actualité, je n’ai qu’une envie, c’est de repartir ! », me confie Hélène. Ce partage me rappelle qu’être au contact du vivant concourt à l’envie de le protéger. C’est peut-être ce manque d’immersion qui fait défaut aux décideurs. Demain, les infatigables passionnés repartiront œuvrer à la préservation des cétacés. Pour moi, c’est le retour les deux pieds sur terre.

Le grand dauphin est un être social qui a des congénères préférés avec qui il aime passer du temps. Il peut néanmoins parfois se greffer à un autre groupe pendant quelques minutes à plusieurs jours. Ils forment ainsi une société de type fusion-fission. Il peut aussi vivre en solitaire, mais on le croise généralement en groupe de 5 à 15 individus.

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Couverture de La Salamandre n°277

Cet article est extrait de la Revue Salamandre

n° 277  Août - Septembre 2023, article initialement paru sous le titre "Surveillance en mer du milieu"
Catégorie

Sciences

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