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Gélinotte, la petite poule des bois

A l’écoute des chants de gélinottes

Sur les hauteurs de Neuchâtel, dans le Jura suisse, les gélinottes sont pistées, photographiées et surtout enregistrées depuis vingt-cinq ans. Un suivi unique.

Des gélinottes des bois suivies à leurs chants - Revue Salamandre
© Jean-Lou Zimmermann

Les oiseaux qui vivent cachés trahissent généralement leur présence par un bavardage puissant ou une voix qui porte loin. C’est le cas du minuscule troglodyte, de l’énigmatique rossignol ou encore de la nocturne hulotte. Rien de tel chez la gélinotte qui, en plus de la sobriété de son plumage et de la timidité de ses mœurs, pratique un ramage des plus ténus. Pour défendre son territoire ou attirer madame, le coq gélinotte lance un sifflement pur et fin, aussi aigu que ceux des roite­lets, rougegorges et autres merles. Autant dire que pour détecter ces subtils appels au milieu de la chorale printanière, mieux vaut avoir l’ouïe fine.

Sur écoute

Ce défi n’a pas arrêté l’ornithologue suisse Jean-Lou Zimmermann, fin connaisseur des oiseaux forestiers comme la bécasse et la gélinotte. Il tend l’oreille, et surtout ses micros, dans les sous-bois au cœur du canton de Neuchâtel. Grâce à la traduction des sons ainsi enregistrés en empreintes visuelles – les sonagrammes –, cet enseignant en retraite et son compère Blaise Mulhauser parviennent à reconnaître chaque individu à son chant ! Une carte d’identité sonore, en quelque sorte.

Pour le commun des mortels, entendre la gélinotte est déjà une prouesse, alors différencier deux individus, c’est presque de la science-fiction. Pour Jean-Lou Zimmermann, l’exploit nécessite des centaines d’heures de traitement de fichiers informatiques. Cela consiste à comparer par superposition les différents motifs et syllabes de la poule des bois. Amplitude, forme, durée, fréquence… autant de paramètres à scruter pour conclure avec certitude que tel dialecte appartient au mâle « Bise », tel autre à « Fred » ou à « Antoine »… Aux prises de son en direct, l’ornithologue a combiné l’efficacité des enregistreurs automatiques disposés sur sa zone d’étude. « En vingt-cinq ans, j’ai archivé la signature vocale de près de 500 gélinottes », précise ce féru de terrain qui visite ses forêts fétiches presque trois cent soixante-cinq jours par an.

Des gélinottes des bois suivies à leurs chants - Revue Salamandre
© Jean-Lou Zimmermann

Révélations

Acquérir un tel trésor d’information sur une espèce aussi discrète, ce n’est pas un simple passe-temps. L’analyse des résultats obtenus à La Sagne, un pâturage boisé de 400 ha situé entre 1 060 et 1 263 m d’altitude, a apporté beaucoup à la connaissance de la gélinotte des bois. En premier lieu, l’exhaustivité de la méthode permet un dénombrement précis des effectifs et de leur évolution. Ainsi, avec Blaise Mulhauser, Jean-Lou Zimmermann a montré que la population de La Sagne était passée de 15 mâles en 2003-2005 à neuf en 2008, puis… seulement trois en 2022. « En cartographiant tous les points où un individu a chanté au fil des ans, on peut calculer la taille du domaine vital », précise le bioacousticien auto­didacte. Certaines gélinottes utilisent seulement 8 ha et d’autres jusqu’à 70 ha. La technique permet aussi de constater le glissement d’un domaine vital suite à une perturbation, comme des travaux forestiers.

La mise sur écoute de toutes les gélinottes d’un territoire pendant de nombreuses années offre de précieuses indications démographiques. Au-dessus de Neuchâtel, l’espérance de vie des mâles a été estimée à quatre ans et quatre mois, mais des chiffres de longévité exceptionnels ont été constatés. Lorsqu’un vieux mâle meurt, est-il rapidement remplacé ? Dans l’affirmative, la population se porte probablement bien. Si ce renouvellement est laborieux, c’est le signe d’un déclin de l’espèce à plus large échelle. C’est malheureusement ce second cas de figure que constate Jean-Lou Zimmermann dans les forêts du canton de plus en plus morcelées par les activités humaines, comme la production de bois et les loisirs.

Des gélinottes des bois suivies à leurs chants - Revue Salamandre

En vingt-cinq ans, j’ai archivé la signature vocale de près de 500 gélinottes neuchâteloises.

Jean-Lou Zimmermann - Enseignant en retraite, ornithologue de terrain, auteur de nombreux articles sur la gélinotte et la bécasse des bois. Cernier (NE), Suisse.

Moins bas

En Suisse, la gélinotte des bois occupe les Alpes, les Préalpes et le Jura. Au fil des dernières décennies, elle a abandonné le Plateau et les altitudes inférieures à 800 m. Une régression qui se poursuit encore dans l’est du massif jurassien. Ailleurs, l’espèce maintient sa répartition et est même parfois découverte dans des zones alpines où elle était passée inaperçue jusqu’alors.

Des gélinottes des bois suivies à leurs chants - Revue Salamandre

Sonagramme du chant de la gélinotte des bois « Alisier ». La phrase type de l’espèce est constituée de quatre motifs généralement transcrits comme « Tsi si sisisi sisisisi ». La femelle chante parfois, mais dans une fréquence moins aiguë et avec une plus grande variabilité individuelle.

Des gélinottes des bois suivies à leurs chants - Revue Salamandre
© Jean-Lou Zimmermann

Mâle « Alisier », enregistré pour la première fois en 2004 et pour la dernière fois en 2014 dans le canton de Neuchâtel. Son âge canonique d’au moins 11 ans est tout à fait remarquable et possiblement un record mondial en nature.

Couverture de La Salamandre n°278

Cet article est extrait de la Revue Salamandre

n° 278  octobre - novembre 2023, article initialement paru sous le titre "A capella"
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