Policier de l’environnement, Bertrand Muffat-Joly raconte son (très rare) métier

Spécialiste du suivi de la faune de montagne à l’Office français de la biodiversité, Bertrand Muffat-Joly parcourt chaque semaine ou presque le cirque de Flaine, en Haute-Savoie.

© Rémi Portier

Bertrand-Muffat Joly vient de passer une longue journée à glisser en ski de randonnée, sur les étendues neigeuses encore présentes en cette fin mai à plus de 2 000 m d’altitude. L’agent de l’Office français de la biodiversité (OFB) était à la recherche du lièvre variable et du lagopède alpin, dans le cadre d’une mission de suivi. Il s’assoit enfin sur la banquette de son 4x4 peint du blason de l’OFB pour discuter de son métier. Ce quinquagénaire, en poste depuis plus de trente ans dans les Alpes, en Haute-Savoie, connaît l’essentiel des secrets de la faune locale. Mais aussi les difficultés d’en assurer la protection.

À quoi ressemble une journée d’un agent de l’OFB spécialiste du suivi de la faune ? Il n’y a pas de journée type. Tout va dépendre de la saison, de l’espèce, de la météo, de l’objectif de la journée. Aujourd’hui, j’étais en suivi de la faune, mais j’ai aussi regardé s’il y avait des atteintes à l’environnement, comme cet héli­coptère qui a survolé la réserve naturelle nationale de Sixt-­Passy. Il n’y a jamais de routine dans mon travail, mais il y a des cycles. L’été est marqué par les captures de lagopèdes, que l’on trouve avec des chiens d’arrêt. Nous les équipons avec des GPS avant de les relâcher. Ce n’est pas possible de faire ça en hiver, car les oiseaux seraient en danger.

© Rémi Portier

Passez-vous beaucoup de temps sur le terrain ?

J’y passe les 4/5e de mon temps.Et quand je suis au bureau, c’est pour organiser les missions. Malgré tout, quand j’ai une journée devant l’ordinateur, j’essaye de me réserver un petit moment pour aller faire un court suivi, ou relever un piège photo. ça me fait surtout du bien et ça me permet d’être plus efficace devant l’écran ensuite

À quoi sert précisément votre travail de suivi ?

Ma mission, c’est de récolter des informations sur des espèces, de stocker ces données et d’en réaliser un premier traitement. Mais je ne fais pas d’analyses poussées ou de modélisation, ce sont les chercheurs qui le feront ensuite. Chacun sa place. Je suis technicien de recherche et je suis là pour animer nos missions sur des territoires, faire en sorte que les programmes scientifiques se déroulent bien. Je participe aussi à l’élaboration des protocoles de suivi.

Un métier unique : Au sein de l’Office français de la biodiversité, il n’existe que quatre agents spécialistes du suivi de la faune de montagne, comme Bertrand Muffat-Joly. S’il peut verbaliser des personnes en infraction en tant que policier de l’environnement, ce Haut-Savoyard se concentre sur l’observation des animaux à des fins scientifiques.

Quelle relation avez-vous avec le monde de la recherche, à qui vous fournissez des données ?

La base, c’est que l’agent technique et le chercheur forment une équipe complémentaire. Par exemple, sur des terrains d’étude, je suis chargé d’animer le territoire en échangeant avec les acteurs locaux. S’il y a un berger, je vais ainsi le prévenir immédiatement dès que j’ai des infos sur la présence d’une meute de loups. Sans cette action, ce n’est pas possible de mener des recherches localement sur des terrains qui ne nous appartiennent pas. Et puis, je vais aussi juger de la faisabilité d’une étude qu’un chercheur voudrait mener. Imaginons qu’il veuille suivre 30 lièvres variables dans le cadre de ses recherches, je vais pouvoir lui dire s’il y a possibilité d’équiper autant d’animaux ou non — en l’occurrence, pour le blanchon c’est impossible

C’est la passion de la chasse qui a été le support de ma carrière professionnelle.

Rembobinons. Comment êtes-vous arrivé à votre poste actuel ?

Je suis entré à l’Office national de la chasse (ONC) en 1993 — ­devenu l’OFB en 2020 — comme garde national de la faune sauvage. Pour faire simple, nous étions des gardes-chasse. Notre cœur de métier, jusqu’en 2015, c’était la police de la chasse et les atteintes à l’environnement, notamment de la part des véhicules à moteur. On devait préserver la faune. J’avais donc mes missions de police, mais dès 1996 j’ai eu un chien administratif. Cet animal m’a permis de travailler sur les galliformes de montagne — le chien débusque les oiseaux qui sont ensuite capturés pour des mesures ou poses de GPS. Et, de fil en aiguille, j’ai pu me consacrer à mi-temps au lagopède alpin. J’ai travaillé sur ce créneau jusqu’en 2015, année où j’ai intégré la direction de la recherche et de l’appui scientifique. C’est à partir de là que je suis devenu technicien de recherche à plein temps à l’OFB.

Avant d’entrer à l’ONC, aviez-vous déjà une passion pour la nature ?

Oui, mais la passion était différente (sourire). J’étais chasseur. C’est la passion de la chasse qui a été le support de ma carrière professionnelle. Après avoir fait du ski de haut niveau, je ne me voyais pas faire autre chose que de rentrer dans un corps de l’environnement et c’est pour ça que j’ai passé le concours de l’ONC.

Pour les chasseurs, vous êtes la police désormais. Est-ce que cela se passe bien ?

J’ai plutôt un bon ­relationnel avec eux. Même ceux qu’on a verbalisés. Du moment qu’on fait notre travail et qu’ils se font prendre de manière justifiée, celui qui a voulu jouer et qui a perdu, il l’accepte. Généralement, le chasseur sait s’il est en infraction ou pas. Mais, aujourd’hui, le travail a considérablement changé. Avec le passage à l’OFB, le registre de compétences des inspecteurs de l’environnement est devenu énorme et ils ont un lourd travail administratif. Par exemple, si un arrêté est pris pour autoriser un prélèvement d’eau ou pour aménager une piste de ski, il faut vérifier que tout est réglementaire. C’est un travail beaucoup plus compliqué, avec du relationnel délicat, notamment avec certains acteurs comme les agriculteurs. Personnellement, je ne fais pas de police administrative et je ne travaille pas sur les grands prédateurs, donc c’est plus simple.

Lire aussi : à l’affût du lièvre variable avec Bertrand Muffat-Joly

Sur le terrain, des agents de l’OFB ont été menacés ces derniers mois. Sentez-vous un recul concernant la protection de l’environnement ?

La préservation de l’environnement est devenue une sorte d’affichage aujourd’hui. Tout le monde y va de sa petite musique, et après quand on gratte il y a beaucoup de greenwashing. À l’OFB, nous échangeons avec des aménageurs qui souhaitent prendre des mesures en faveur de la biodiversité, mais veulent aussi toujours aller chercher la neige plus haut avec de nouvelles remontées mécaniques. Alors qu’on sait bien que ce genre d’aménagement va se faire au détriment d’une biodiversité fragile.

Aujourd’hui, vous étiez sur le terrain pour récolter des données GPS émises par des lièvres variables équipés de colliers. Quel est le but de cette mission ?

Depuis 2023, un programme de recherche a été lancé en collaboration avec le Conservatoire d’espaces naturels de Haute-Savoie. Ce projet se nomme ARBI (activités récréatives et biodiversité) et se base sur deux espèces modèles : le lièvre variable et le lagopède alpin. Nous suivons six blanchons et une vingtaine de lagopèdes. ARBI vise à étudier l’impact des activités humaines estivales et hivernales sur la biodiversité terrestre au sein de l’écosystème d’altitude afin de mieux concilier les deux.

Comment la montagne a-t-elle changé en Haute-Savoie depuis votre entrée dans le métier ?

La Haute-Savoie gagne environ 7 000 habitants de plus chaque année avec le dynamisme du bassin genevois, l’industrie du décolletage dans la vallée de l’Arve et puis évidemment l’activité touristique. On est maintenant à environ 200 habitants par kilomètre carré. Avec un bon nombre de sommets vierges, je vous laisse deviner la densité dans les fonds de vallées. Et ces populations pratiquent des loisirs en nature. Actuellement, le partage de l’environnement entre sauvage et humains n’est pas équitable.

© Rémi Portier

Parlez-nous du lagopède alpin, une espèce que vous suivez depuis des années...

Depuis le début des années 2000, en collaboration avec le Groupe de recherche et d’information sur la faune des écosystèmes de montagne, j’ai participé à la capture et à la pose de colliers émetteurs VHF et GPS sur 250 lagopèdes. Le lagopède, j’aime surtout le voir l’hiver quand les conditions sont extrêmes. Nous les humains, par –15 °C, nous sommes en limite thermique. Et puis apparaît cet oiseau dans la poudreuse avec un rayon de soleil qui lui vient dessus. Quand je suis dans le froid depuis des heures, ce rayon de soleil est une bénédiction. Mais le lagopède, lui, il retourne à l’ombre pour parfaire son mimétisme ! C’est l’oiseau le plus frigophile en France, hyperadapté, et qui subit de plein fouet de multiples pressions, en premier lieu le changement climatique

Au mois d’avril, vous étiez en Norvège pour participer à la capture de grands tétras en vue de leur réintroduction dans les Vosges. Quel a été votre rôle ?

Une équipe était concentrée sur la capture de mâles sur les places de chant. Pour ma part, j’étais sur une mission visant à capturer des poules au bord des routes. Parce que les femelles grand tétras, après avoir été fécondées et avant le début de la ponte, vont en bord des axes de circulation, car l’alimentation y est plus riche. La végétation y est en effet déneigée plus tôt et davantage au soleil, donc en avance par rapport au sous-bois de la forêt boréale. Les poules consomment aussi de petits graviers qu’elles vont utiliser pour le calcium des œufs et pour leur gésier.

Cette campagne a-t-elle été une réussite ?

Ce printemps, les poules se sont aventurées moins tard qu’à l’accoutumée au bord des routes. Nous sommes donc arrivés un peu trop tard. Une expérience à prendre en compte pour la suite du projet.

On imagine un agent de l’OFB avec un gros sac à dos, toujours sur le terrain, une sorte de super-héros de la montagne. Est-ce vrai ?

Il y a un moment où l’âge vous rattrape. Les jambes vont moins vite, le souffle se fait plus court, les montées sont plus longues. Il me reste quatre ans avant la retraite. Alors oui, il faut une bonne condition physique, mais j’ai toujours aimé ça. Les bonnes années à neige, j’arrive à commencer le ski début novembre et à finir à la mi-juin. ça fait sept mois de ski dans l’année, je ne vais pas me plaindre... Mais il faut avoir une bonne maîtrise du risque, car je suis souvent isolé. C’est en tout cas le métier que j’ai toujours voulu faire : observer une faune que peu de monde peut admirer ! J’aime aussi beaucoup mon travail avec le chien, c’est une collaboration de grande complicité. Enfin, j’ai aussi eu la chance de travailler avec des collègues qui m’ont ouvert l’esprit et apporté des connaissances.

Couverture de La Salamandre n°295

Cet article est extrait de la Revue Salamandre

n° 295  Août - Septembre 2026, article initialement paru sous le titre "Le lagopède, j’aime surtout le voir en hiver"
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