À l’affût du lièvre variable sous un soleil caniculaire

Hyper adapté à la haute montagne, le lièvre variable subit la pression humaine et le réchauffement climatique. Reportage en Haute-Savoie avec un agent de l’Office français de la biodiversité.

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© Rémi Portier

Première vague de chaleur. L’été n’est pas encore là, qu’il fait une température étouffante en haute montagne. Sous un ciel anticyclonique, le bup…bup retranscrit par le récepteur GPS tenu par Bertrand-Muffat Joly, agent de l’Office français de la biodiversité, monte de quelques décibels. La femelle lièvre variable, surnommée Doudoune, est toute proche, camouflée quelque part dans les bandes rocheuses qui émergent de la neige molle quelques dizaines de mètres devant nous. En cette fin mai, le manteau neigeux recouvre encore ce pan de la réserve naturelle nationale de Sixt-Passy ( Haute-Savoie ) à environ 2 200 mètres dans le voisinage de la station de ski de Flaine.

Mais les lièvres ont déjà fait, en partie ou totalement, leur mue. Leur pelage brun les expose donc dangereusement à l’aigle royal en cas de fuite sur la neige. Bertrand Muffat-Joly, qui suit plusieurs individus de cette espèce depuis 2023 dans le cadre d’une étude scientifique, se déplace donc avec précaution dans le dédale de roches calcaires pour ne pas surprendre la hase - le nom de la femelle.

Bup…bup…BUP

Nouvelle pause. Le policier de l’environnement pointe son détecteur en forme de râteau vers une faille qui court entre les blocs. L’antenne ne révèle aucune présence, alors que 5 mètres plus tôt le signal était puissant. « La femelle doit donc se cacher de l’autre côté de ce monticule qui coupe le signal », chuchote Bertrand Muffat-Joly, skis de randonnée aux pieds.

© Rémi Portier

Nous contournons en silence, le dos courbé sur nos lattes, l’éminence rocheuse. En remontant de l’autre côté de cet amas de calcaire d’une vingtaine de mètres de large, le signal revient et s’intensifie : bup… bup… BUP. La femelle est forcément là, quelque part. « Je la vois sous le bloc, droit devant nous », s’écrie soudainement Bertrand Muffat-Joly. Dans le creux d’un rocher, entièrement dans la pénombre, la femelle profite d’un climatiseur naturel, en cette très chaude journée où le thermomètre dépasse les 15 degrés à 2 000 mètres. Sa robe gris-brun la dissimule parfaitement. Sans l’aide du GPS, nous ne l’aurions pas trouvée.

© Rémi Portier

Relique glaciaire, le blanchon, surnom du lièvre variable, est adapté à la haute montagne où il grimpe jusqu’à 3700 m dans les Alpes. Blanc neige en hiver, sauf l’extrémité de ses oreilles qui reste noire, il se camoufle parfaitement dans son environnement. Ses larges pattes sont aussi recouvertes de longs poils pour lui tenir chaud à la mauvaise saison et lui servent de raquettes dans la neige où il se déplace bien mieux que son cousin le lièvre d’Europe. Évidemment, le réchauffement climatique lui est défavorable, avec la remontée de la limite de l’enneigement en hiver et des températures trop élevées en été.

Délimiter des zones d’interdiction

Six lièvres variables et une vingtaine de lagopèdes ont été équipés dans la région depuis trois ans dans le cadre du projet ARBI ( Activités récréatives et biodiversité ). L’OFB collabore avec le Conservatoire d’espaces naturels de Haute-Savoie pour ce suivi scientifique, qui vise à étudier les impacts des pressions liées aux activités humaines estivales et hivernales sur la biodiversité terrestre au sein de l’écosystème d’altitude afin de mieux concilier les deux. Concrètement, à terme, des zones d’interdiction de passage à ski ou en randonnée pédestre pourraient, par exemple, être délimitées pour éviter de nuire à la reproduction du lagopède alpin ou du blanchon.

Bertrand Muffat-Joly. / © Rémi Portier

Aux abords du domaine skiable de Flaine, qui représente parfaitement cette difficile cohabitation entre faune alpine et usagers de la montagne, Bertrand-Muffat Joly suit deux hases : Doudoune, dont on a déjà fait la rencontre précédemment, et Choupinette. « Ce qui est intéressant, c’est que ces deux femelles ont des habitudes de vie très différentes, relève Bertrand Muffat-Joly. Doudoune, que nous avons vue tout à l’heure, se déplace sur le domaine skiable, mais aussi sur la réserve naturelle de Sixt-Passy, en grimpant jusqu’aux crêtes à 3000 m d’altitude que l’on voit en face. Alors que Choupinette est beaucoup moins mobile et reste dans le cirque de Flaine sur le domaine skiable. Ce n’est pas du big data, mais avec ces animaux avec des déplacements bien différents, on a des données intéressantes ».

© Office français de la biodiversité

Le lagopède suffoque davantage

Nous nous éloignons à reculons, un par un, de la zone où s’abrite Doudoune. Pour éviter de la faire fuir sur la neige, à découvert. Elle a peut-être une portée dans le ventre, car le bouquinage a lieu entre mars et mai chez les lièvres variables. Avantage évolutif de Lepus timidus, la femelle peut être de nouveau fécondée avant de mettre au monde ses premiers levreaux de l’année entre mai et août.

Sur l’usante remontée du retour, pour rebasculer dans le cirque de Flaine, Bertrand Muffat-Joly détecte deux des lagopèdes qu’il suit. Mais les galliformes, qui, comme le lièvre variable, ont quitté leur habit immaculé pour une robe printanière gris-blanc, restent invisibles. « Le lagopède est peut-être l’animal qui subit le plus la hausse des températures. On trouve maintenant en mai des animaux en détresse thermique… qui sont obligés de se mettre dans des cavités où l’eau dégouline pour se rafraîchir ou des poules qui couvent et ont le bec ouvert et en train de haleter », déplore l’agent de l’OFB, qui a équipé plus de 250 lagopèdes avec des GPS ces 25 dernières années pour diverses études. « Le lièvre variable s’en tire pour l’instant mieux ».

© Rémi Portier
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