Aux racines de l’engagement de Sandrine Bélier, d’Humanité et Biodiversité
Sandrine Bélier dirige l’association Humanité et Biodiversité depuis dix ans. Spécialiste du droit de l’environnement, elle revient sur ses années de lutte pour la préservation de la biodiversité.
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Peut-on revenir sur votre parcours, et ce qui a forgé votre manière d’agir dans le monde de l’écologie ? J’ai grandi dans un vrai paradoxe, avec une partie de mon enfance au milieu des champs, en banlieue parisienne. Le week-end, j’avais les mains dans la terre, au potager, entourée des poules et des lapins. Et la semaine, à l’école à Corbeil-Essonnes, où il n’était pas rare de voir une voiture brûler dans la cour. Cette tension sociale, dans un bout de nature enclavé en milieu urbain, m’a marquée.
Mon père était chasseur, on allait à la pêche, et c’est lors d’une sortie en canoë que j’ai rencontré un martin-pêcheur dont je suis tombée sous le charme. Je me souviens aussi du chemin de l’école bordé de coquelicots... je reste encore aujourd’hui très sensible à cette fleur. Mon engagement s’est bâti sur la conviction que l’on fait partie du vivant, mais qu’il existe des inégalités dans l’accès à la nature. Au collège, je vivais dans un lotissement au milieu des prés, alors qu’autour ce n’étaient que des cités. Plus tard, apprendre que le prix de l’eau variait selon les régions m’a de nouveau interpellée : chacun devrait avoir un accès égal à cette ressource.
Est-ce cela qui vous a guidée vers le droit de l’environnement ?
Je voulais faire du théâtre. Mais pour ma famille, ce n’était pas un vrai métier. J’ai choisi le droit pour comprendre comment les choses se décident. Mon professeur Jérôme Fromageau m’a fait découvrir le droit de l’environnement, alors tout nouveau. J’ai enchaîné sur un master pour faire le lien entre droits humains et préservation de la nature.
J’ai eu la chance, très tôt, de côtoyer des personnes inspirantes : Alexandre Kiss, à l’origine de la notion de générations futures, qui a œuvré pour la Déclaration de Rio de 1992, et Cyril de Klemm, l’un des pères fondateurs de la Convention de Berne relative à la conservation de la vie sauvage et du milieu naturel de l’Europe.
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Et le monde associatif, dans tout ça ?
Après mes études, j’ai d’abord travaillé pour le Conseil de l’Europe, puis je suis entrée en 1998 chez Alsace Nature comme juriste. J’y ai porté mes premiers contentieux environnementaux, dont la bataille pour le grand hamster d’Alsace et la préservation d’une des dernières forêts rhénanes à forte naturalité, à Marckolsheim, lieu emblématique des batailles écologistes alsaciennes.
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En 2001, j’ai pris la direction d’Alsace Nature, ce qui m’a donné envie d’approfondir la question de la participation du public au dialogue environnemental. J’ai débuté une thèse sur ce thème en 2004.
Ce travail a nourri les propositions de France Nature Environnement, notamment lors du Grenelle de l’environnement en 2007, où nous avons pu faire émerger le dialogue environnemental sur le modèle du dialogue social. Ainsi que la démocratie écologique avec la réforme du Conseil économique, social et environnemental.
“Le Grenelle a changé le regard porté sur les militants associatifs, jusque-là méprisés.
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Vous avez alors 30 ans... cette expérience a dû vous marquer ?
J’en retiens surtout le sentiment d’avoir vécu un moment de bascule. Le Grenelle a changé le regard porté sur les militants associatifs, jusque-là méprisés. Nous avons gagné en respect et installé un dialogue qui a permis, dans la décennie suivante, de faire beaucoup de progrès.
Deux ans plus tard, vous vous rapprochez des écologistes au Parlement européen...
Lorsque j’avais 20 ans, j’ai lu Le manuel de l’animateur social de Saul Alinsky. Quinze ans plus tard, au moment du Grenelle, on m’a sollicitée pour rejoindre les Verts européens sur les questions de biodiversité. J’ai été élue, et ce mandat fut une belle aventure : le Parlement n’avait pas de majorité absolue, il fallait travailler l’art du compromis, car aucun groupe ne pouvait faire passer ses idées seul, sans concertation.
Qu’avez-vous réussi là-bas ?
En 2010, Année internationale de la biodiversité, j’ai mené une campagne au Parlement européen en invitant des artistes. J’ai ensuite cherché à sortir la biodiversité de la seule commission environnement, en organisant des conférences avec des collègues comme José Bové pour montrer les liens avec les pratiques agricoles.
Le commissaire Janez Potocˇnik étant sensible à ces sujets, j’ai proposé une résolution du Parlement européen pour le Sommet de la Terre en 2012, introduisant notamment l’écoconditionnalité des aides publiques, que la Commission européenne a soutenue. Et puis j’ai été nommée rapporteur pour l’adhésion des pays de l’UE au protocole de Nagoya relatif à l’accès aux ressources génétiques et au partage juste et équitable de leurs avantages (APA) : la fin de la biopiraterie. Le règlement a été adopté en 2014.
Je suis ressortie de cette expérience avec la conviction que ce n’est pas par la contrainte qu’on embarque les gens, mais par l’adhésion à une idée.
C’est cette philosophie que vous cultivez désormais au sein d’Humanité et Biodiversité, où vous êtes arrivée en 2016 ?
Notre association fête ses 50 ans cette année. Cofondée notamment par Théodore Monod, présidée un temps par Hubert Reeves, elle est peu connue du grand public, mais reconnue des institutions.
Nous faisons beaucoup de plaidoyer, auprès des décideurs politiques, mais aussi économiques et sociaux – syndicats, entreprises, agriculteurs, pêcheurs. Hubert Reeves a impulsé le réseau des Oasis Nature, porté par des particuliers, entreprises ou collectivités, pour créer des corridors écologiques. Nous développons aussi des événements pour partager le savoir : revue, colloques,
webinaires, concours.
Nous avons lancé il y a cinq ans À voix haute pour la biodiversité, un concours d’art oratoire (vidéo, slam, poème, chanson) en partenariat avec les Francofolies de La Rochelle et avec le soutien de l’Office français de la biodiversité, ainsi qu’un podcast qui donne la parole aux jeunes. L’idée est de donner plus de place au récit avec la liberté qui est la leur, dans leur expression de leur relation à l’environnement, au monde et au futur. Dans un contexte où plus d’un tiers des jeunes disent souffrir d’écoanxiété.
Comment atténuer ce mal-être pendant des reculs écologiques tels que la loi d’urgence agricole ?
Nous suivons les sujets agricoles de près : nous avons développé l’observatoire Trageco, qui mesure l’avancement de la transition agroécologique en France, et participé aux débats du plan écophyto (suspendu depuis la colère agricole de 2024), avant de quitter le comité d’orientation stratégique écophyto avec d’autres ONG, faute d’avancées réelles. C’est à ce moment-là que le contexte a commencé à se gripper.
Plus symboliquement, la prise de parole du Premier ministre Gabriel Attal depuis une botte de paille, en janvier 2024, marque pour moi la rupture du dialogue. Les ONG environnementales soutenaient pourtant les revendications des agriculteurs sur le revenu digne. Mais, plutôt que de répondre via les instances de concertation existantes, le gouvernement a réduit le problème agricole à une question de contraintes environnementales, avant de valider la loi Duplomb et la loi d’urgence agricole. Avec Le Collectif Nourrir, nous poursuivons notre plaidoyer, mais sans grand espoir que le dialogue reprenne.
“Je reste convaincue qu’il faut continuer à croire au dialogue plutôt qu’à la contrainte.
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Quinze ans de co-construction anéantis en un discours devant une botte de paille... comment tient-on, moralement ?
Ce problème s’inscrit dans une crise plus large, où il est facile de désigner les écologistes comme cible. Cette polarisation est artificielle, et je reste convaincue qu’il faut continuer à croire au dialogue plutôt qu’à la contrainte. Une collègue syndicaliste me disait : « On a gagné des combats, il a parfois fallu vingt ans, mais on n’a pas lâché. » Il faut avoir conscience de ce temps long dans l’action.
Le contexte européen est également assez décourageant...
En octobre 2025, j’ai été nommée au Comité économique et social européen. Je retrouve l’Europe avec plaisir, mais ce n’est plus celle que j’avais connue : on est retombés dans des logiques des années 1960-1980, avec un renoncement politique qui contraste avec la dépendance de l’économie à la biodiversité. Le court-termisme domine.
Que peut le droit dans ce contexte ?
Il nous reste de bonnes bases juridiques, comme la loi de 1976 sur le statut d’espèce protégée, qui fête ses 50 ans, ou les études d’impact environnemental. Mais la récente loi de simplification de la vie économique autorise des dérogations aux espèces protégées en occultant l’intérêt général – une porte ouverte à de nombreux reculs. Je regrette que nous n’ayons pas inscrit le principe de non-régression dans la Charte de l’environnement, aux côtés du principe de précaution : cela aurait permis de faire jouer le Conseil constitutionnel contre les reculs actuels.
Comment résumez-vous la cohabitation humanité-biodiversité en 2050 ?
Quand je regarde notre monde en guerre et en feu, puis les jeunes que je côtoie, j’attends l’éclair de lucidité qui fera mieux considérer le vivant. Ayant connu la polarisation d’avant le Grenelle, puis la phase où nous avons su avancer, je n’ai qu’une envie : construire des espaces de dialogue exigeants entre scientifiques, décideurs publics, décideurs privés et citoyens.
Faire dialoguer des personnes que tout oppose, et faire émerger des points d’accord, cela me tient à cœur. Les catastrophes à venir ignorent nos catégories socioprofessionnelles. Nos choix de société doivent être les plus concertés possibles, pour être compris et acceptés.
Que conseillez-vous à ceux qui se sentent impuissants aujourd’hui ?
Soutenir les associations est un premier pas — don, adhésion ou engagement, chacun selon ses moyens. Défendre le collectif compte aussi : ONG et syndicats restent les premiers lieux d’apprentissage de la citoyenneté. On peut aussi se lancer dans une démarche d’Oasis Nature, car il n’y a pas d’espace perdu pour la biodiversité. Et pour les jeunes, participer au concours À voix haute pour la biodiversité !
Cet article est extrait de la Revue Salamandre
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