Camille Etienne : « mon activisme est devenu chirurgical »

Tout juste débarquée d’un long périple en voilier entre le Brésil et l’Antarctique, l’infatigable activiste Camille Etienne nous confie sa vision du monde de 2026 et les projets qui lui donnent la pêche.

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© Ivan Mathie

Après deux mois en Antarctique avec l’expédition Under the Pole et un séjour au Brésil pour la COP31, comment percevez-vous ce début d’année 2026 ?

Revenir à Paris dans ce contexte géopolitique est difficile. Ce qui me frappe le plus, c’est cet effet de sidération totale. Il y a une accélération dans l’absurdité. Je me rappelle l’époque où l’on rigolait des sorties de Donald Trump sur Internet ; on avait encore de la place pour le second degré. Ce temps est révolu. Nous sommes en pleine stratégie du choc : ces personnes qui dirigent le monde vont plus vite que le temps dont on dispose pour analyser leurs impacts. Cela suscite en moi une forme de repli vital, l’envie de me concentrer sur mes proches. Nous faisons face à un retour du fascisme. Tout peut basculer beaucoup plus vite qu’on ne le pense.

Avant ces mois sur le terrain, vous avez passé un an à Oxford pour des études en sciences politiques. Pourquoi ce besoin de théorie ?

Par envie de prendre du recul, et aussi pour ne pas me sentir indispensable. On s’essouffle à répondre sans cesse à des questions sans avoir le temps de réfléchir. J’avais besoin de prendre un long moment pour que mes idées se forment loin de l’arène publique où l’on engage sa responsabilité. Oxford a été un laboratoire incroyable. J’étais la seule Française de mon master, avec 63 nationalités : Afghans, Colombiens, Kirghizes... Discuter avec eux, et aussi avec des gens avec lesquels je suis en désaccord, m’a permis d’intégrer une perception bien plus fine du monde. J’ai passé l’année avec l’activiste ougandaise Vanessa Nakate et une amie afghane qui m’ont raconté leurs luttes. Cela a bousculé mes idées préconçues et leurs drames m’ont ramenée à l’essentiel. On navigue avec le réel, il faut rester libre dans sa tête, cultiver l’humilité et l’écoute profonde, sans prêt-à-penser.

Née en 1998 à Grenoble, Camille étienne est une militante écologiste très engagée, active dans le lobbying environnemental, la protection des océans, la question climatique et la lutte contre la pollution industrielle. également productrice de documentaires et auteure, elle publie en 2023 Pour un soulèvement écologique : dépasser notre impuissance collective, aux éd. du Seuil.

Comment cette année d’études a-t-elle nourri votre activisme ?

C’était très exigeant. J’ai intégré un programme de recherche avec un professeur de philosophie pour étudier les leviers d’information qui permettent de changer les comportements. C’est aussi devenu un terrain de mobilisation. Ma cuisine à Oxford était parfois une salle de réunion pour experts engagés sur différents sujets. Grâce à cet entourage, pour une plainte contre Total au Yémen, on a pu traduire des documents en arabe littéraire ou faire de la télédétection. J’ai même réussi à convaincre une chercheuse franco-japonaise et une Suisse de me suivre en France pour l’ONG que je souhaite créer sur les questions de la santé environnementale.

La santé environnementale, c’est votre nouveau cheval de bataille… Pourquoi ?

C’est lié à mon histoire. Ma famille est dans le soin : mes tantes travaillent à l’hôpital, mon père et mon frère étaient secouristes en haute montagne. J’ai grandi avec la notion d’urgence de gestion. Mon activisme est devenu chirurgical : je cible les hémorragies vitales. Le combat contre les PFAS m’a appris que cela touche à l’intime. On m’appelle la meuf des poêles du fin fond du Cantal jusqu’à Paris. Quand une pollution entre dans votre corps, c’est une sorte de viol. D’un point de vue narratif, c’est plus concret que le CO2. On parle de cancers pédiatriques, de clusters de maladies près de chez soi.

Nous ne sommes jamais assez, tant ce scandale sanitaire absolu demande un travail titanesque.

Comment allez-vous structurer cette nouvelle ONG ?

J’ai envie de porter des ­actions de lobbying politique, surtout au niveau européen. Avec un ­aller-retour permanent entre science et terrain. C’est la raison pour laquelle je retourne bientôt à Dordrecht, aux Pays-Bas, une région lourdement impactée par l’usine Chemours, afin d’échanger avec des toxicologues et des habitants. On fera la même chose en Bretagne avec les victimes des pesticides. Dans nos échanges avec le monde scientifique, l’idée est de faire un état de l’art : quelle substance ? Quelle maladie ? Quel outil d’analyse manque-t-il ? Mon rêve est aussi d’associer des journalistes d’investigation locaux pour donner une résonance nationale à des situations qui se répètent partout. Et bien sûr de travailler avec d’autres ONG : nous ne sommes jamais assez, tant ce scandale sanitaire absolu demande un travail titanesque.

© Ivan Mathie

Vous parlez souvent de la nécessité d’avoir des alliés improbables. Qu’entendez-vous par là ?

C’est ce que nous avons fait en Grèce en 2025, avec Under the Pole. En alliant recherche et plaidoyer diplomatique, nous avons réussi à faire interdire le chalutage de fond dans une forêt animale marine, en mer égée, au niveau de l’île de Foúrni, près des côtes turques. En Antarctique, l’objectif était identique : obtenir une aire marine protégée pour interdire la pêche au krill. En appelant des ministres au Brésil ou en Jordanie, par exemple. C’est l’activisme à double dimension : diplomatique et technique.

La mission Under the Pole est une grande source d’inspiration…

Oui. Les fondateurs Emmanuelle et Ghislain Périé-Bardout sont pour moi des mentors. J’admire leur manière d’agréger une quinzaine de personnes très différentes sur un bateau de 18 m, où aucune intimité n’est possible pendant des mois. En mer, il y a une forme d’exigence dans le soin apporté avant tout au navire, puis à l’équipage et enfin à l’individu. Les journées sont très rythmées et chacun est soucieux du bien-être de l’autre : on est là pour la science, conscients du privilège qui est le nôtre. On travaille beaucoup, on dort peu. Les plongées ont été nombreuses, cela m’a plu, car c’est une allégorie de ma manière de concevoir l’activisme.

Camille Etienne a participé à la mission Under the Pole. / © Franck Gazzola / Under the pole

Votre voyage au Brésil pour la COP30 vous a aussi confrontée à une réalité très dure...

Oui, j’ai rejoint la COP en voilier, avec un équipage féminin. Le voyage a été épique : à une semaine du départ, notre bateau était indisponible, on en a trouvé un autre, plus ancien, sans pilote automatique. Sur place, je suis restée deux mois pour aller au Sommet des Peuples. J’ai été invitée à voir les effets des pollutions locales liées à des pesticides fabriqués... en Europe. Nous sommes allés sur les bords de la rivière Xingu, déjà abîmée par le barrage de Belo Monte, et maintenant menacée par Belo Sun, un projet de mine d’or porté par un groupe financier canadien. J’ai vu comment l’arrivée de cette mine a rendu illégale l’activité des petits orpailleurs locaux qui, auparavant, vivaient en cohabitation avec les autochtones et finançaient des hôpitaux et des écoles. Pour les chasser, il a fallu des tueurs à gages. Les communautés ont vu se multiplier les violences et la prostitution. Ce voyage m’a permis d’aller au bout de la chaîne de notre système globalisé : un véritable colonialisme chimique et financier.

Face à ces enjeux, quel regard portez-­vous sur les querelles qui divisent certains militants ici, entre accusations de biocentrisme et nécessité de convergence des luttes ?

Si j’entends la nécessité d’avoir une pensée critique, je crois qu’il faut être vigilant. À force de rendre publiques des querelles sur qui est assez radical ou pas, on perd le sens de l’urgence. Ce n’est pas là que je place mon énergie. Le prêt-à-penser idéologique est une forme de mépris du public. Je refuse de me positionner en réaction. Je préfère imposer nos sujets, comme la santé environnementale, pour qu’elle devienne un thème clé de la campagne présidentielle de 2027. Que les candidats n’aient pas d’autres choix que de se positionner sur ce sujet. Cela me semble plus pertinent.

Votre détermination sans faille vous vaut aussi des intimidations. Comment gérez-vous cela ?

J’ai décidé de ne plus parler des menaces. Je ne veux leur donner aucune prise. Cela ne m’empêche pas de dénoncer la criminalisation des mouvements écolo, car c’est grave. Mais comme toute personnalité publique, quand on me fait un procès en diffamation, c’est pour moi la preuve qu’on dérange et que nous allons dans la bonne direction !

Quel regard portez-vous sur la Big Tech et l’IA ?

Cela me questionne beaucoup.Mais quand on additionne les avantages et les inconvénients, j’y vois plus d’effets néfastes, notamment en matière d’impact écologique : on se rend dépendants d’un outil qui consomme énormément de ressources. In fine, c’est une question de liberté et je m’inscris pleinement dans la pensée d’Ivan Illich : moins j’ai de moyens techniques, plus j’augmente mon savoir-faire. Je préfère apprendre à naviguer sans pilote automatique : c’est plus exigeant, mais c’est là que réside ma véritable autonomie.

Il faut essayer d’être chaque jour une personne un peu plus grande que sa flemme et son égoïsme !

Quelles sont les figures qui vous aident à mener ce combat ?

Victor Hugo, André Gorz et l’explorateur Ernest Shackleton. J’ai découvert récemment son histoire : quand son équipage a dû abandonner son navire en Antarctique, il a dit à son cuistot d’emporter le livre de cuisine et la guitare. Il savait qu’ils allaient avoir besoin de joie pour résister dans une situation de survie absolue. Il faut garder l’art et la joie, continuer à s’occuper du monde, tout en prenant soin de ses proches et essayer d’être chaque jour une personne un peu plus grande que sa flemme et son égoïsme !

Pour finir, quels conseils donneriez-­vous aux lecteurs qui veulent résister à leur échelle ?

D’abord, soutenez les associa­tions locales. Ensuite, gardez l’es­­prit libre : soyez capables de changer d’avis, restez curieux du monde, ouverts à l’altérité, ­laissez-vous la possibilité d’être en devenir. Et puis, passez du temps dehors. C’est ce qui résout la plupart de mes problèmes. Prenez un duvet, allez dormir à la belle étoile, restez ancrés. Enfin, lisez la presse indépendante pour sortir des bulles algorithmiques !

© Ivan Mathie
Couverture de La Salamandre n°294

Cet article est extrait de la Revue Salamandre

n° 294  Juin - Juillet 2026, article initialement paru sous le titre "Tout peut basculer plus vite qu’on ne le pense"
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