Alain Progin, garde-faune en Valais: « la nature m’émeut de plus en plus »
Garde-faune depuis quatre ans, ce trentenaire exerce son métier dans le val d’Hérémence. Si la présence du loup bouleverse parfois son emploi du temps, Alain Progin est surtout préoccupé par celle des humains. Interview.
Euseigne, val d’Hérémence, Valais central. Le soleil tape. En une semaine, les reliquats de l’hiver ont disparu pour laisser place à un vert intense qui recouvre désormais les versants de la vallée. On a à peine le temps d’admirer le paysage qu’un large pick-up noir s’arrête devant nous. Un panneau placé sous le pare-brise indique le mot Police. Au volant, l’homme vêtu de kaki porte des lunettes noires. « Montez, propose-t-il. Je connais un coin en hauteur avec une table d’où nous pourrons facilement voir une grande partie de mon secteur. » Il y a des valises, des jumelles et un fusil de chasse sur la banquette arrière. Nous embarquons avec Alain Progin, garde-faune de ce secteur des Alpes valaisannes.
Vous avez travaillé tard la nuit dernière, que s’est-il passé ?
Nous sommes en pleine période de comptage de la faune, et cela se fait de nuit lorsque les animaux sont plus visibles et actifs. En l’occurrence, il s’agissait de cerfs. Nous évaluons les effectifs après la saison hivernale, lors de laquelle surviennent le plus de pertes. L’exercice se fait simultanément dans différents secteurs afin d’avoir un bilan clair de la population valaisanne au même moment.
Comment se déroulent ces comptages de cerfs ?
Je suis accompagné de mes gardes-chasse auxiliaires. Nous sommes trois ou quatre par véhicule et nous utilisons des phares ou des caméras thermiques. Il faut choisir le bon créneau en fonction de l’évolution de la végétation. En basse altitude, pour y voir clair, il faut compter les animaux avant que les feuilles sortent. Plus haut, ensuite, il faut mener l’exercice avant que les biches se séparent pour mettre bas et deviennent plus discrètes.
Combien de fois par an recensez-vous les animaux présents sur votre territoire ?
Seuls les chamois sont comptés deux fois dans l’année. En automne, pendant le rut, lorsqu’ils sont rassemblés et visibles, puis au printemps pour estimer les pertes, en particulier concernant les jeunes individus, à l’issue de l’hiver. Les autres espèces, comme les cerfs, chevreuils, tétras-lyres, lagopèdes et lièvres bruns, sont recensées une fois, au printemps.
Vos activités sont donc essentiellement dictées par le cycle des saisons…
Oui, mais aussi et surtout par ça (il montre son téléphone). J’ai beau organiser mes semaines, me dire que le lundi, je vais relever ce piège photographique, le mardi, compter les chamois, le mercredi, contrôler la pêche… je sais que le programme sera inévitablement bouleversé par un appel. Il peut se produire de jour comme de nuit et je dois y répondre.
Une vie escarpée : Alain Progin fait partie des 26 gardes-faune répartis sur le territoire valaisan. Sa zone recouvre les lieux qui l’ont vu naître et grandir. Il connaît le val d’Hérémence dans les moindres détails et y est profondément attaché. De la plaine du Rhône jusqu’au sommet du mont Blanc de Cheilon (3 870 m), il veille sur 164 km2.
Une journée type de garde-faune n’existe donc pas ?
Pas vraiment, mais il y a des grandes lignes. Le printemps est consacré aux comptages. L’été, je suis pris par les contrôles à faire dans le district franc fédéral, une zone protégée qui se trouve en amont. L’automne, je surveille surtout la chasse. Et l’hiver, on fait beaucoup de services nocturnes. Au cours de cette saison, les accidents sur la route sont plus fréquents, je suis souvent appelé pour des problèmes de collision. Ils s’accentuent lors du changement d’heure.
Vous avez d’abord travaillé en tant que garde-faune sur l’autre rive du Rhône, dans le secteur d’Ayent-Montana. Votre métier diffère-t-il selon la zone dans laquelle vous êtes en fonction ?
Chaque secteur a ses particularités. Les biotopes sont différents, les espèces aussi. L’urbanisation des zones varie également : le secteur d’Ayent est par exemple beaucoup plus habité que celui dans lequel nous sommes. Le contexte et les problématiques sont donc tout autres. J’étais davantage confronté à des problèmes liés à des personnes peu habituées à l’environnement naturel qu’ici où la population vit davantage en harmonie avec le milieu sauvage.
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Comment devient-on garde-faune en Valais ?
Les places sont rares et sont proposées par les services cantonaux de la chasse. Moi, j’ai toujours été attiré par la nature. En grandissant ici, aller en forêt ou dans les alpages faire des affûts coulait de source. Mais, comme mes parents étaient gérants d’un restaurant, j’ai d’abord commencé un apprentissage de cuisinier. J’ai vite remarqué que cela ne me convenait pas et j’ai bifurqué dans le milieu des remontées mécaniques où je suis resté dix ans. Pendant cette période, j’ai été nommé garde-chasse auxiliaire. C’est un travail bénévole qui a pour mission d’épauler les gardes-faune pour certaines activités. Je donnais aussi des cours d’ornithologie aux chasseurs. Cela m’a permis d’être engagé comme garde-faune à Ayent, où je suis resté une année avant d’être affecté ici dans le val d’Hérémence, fin 2023.
Il existe un brevet fédéral de garde-faune. Quand avez-vous commencé à suivre cette formation ?
Je suis en train de la faire. Elle s’effectue sur trois ans, en cours d’emploi, une fois que l’on a été nommé. En parallèle, il est également possible de suivre des formations continues sur divers sujets, comme le suivi des espèces ou la capture des animaux. Certaines techniques sont enseignées par des spécialistes.
“J’ai pris la décision d’abréger ses souffrances, ce qui a provoqué l’indignation des personnes qui m’avaient appelé.
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Sans formation préalable, on imagine que le premier jour de fonction a dû être stressant…
Je savais à quoi m’en tenir et je savais que je pouvais compter sur mes collègues. Aujourd’hui encore, nous communiquons beaucoup et, quelles que soient nos années d’expérience, nous apprenons tous les jours. Il est toutefois vrai que la résistance au stress fait partie des critères d’engagement.
À ce point ?
Oui. Tenez, par exemple, il y a deux ans, j’ai été appelé dans la nuit par des automobilistes qui venaient de heurter un chevreuil. Lorsque je suis arrivé sur les lieux, l’animal était en train d’agoniser au bord de la route. D’ailleurs, si cela vous arrive, sachez que, dans ces cas-là, il vaut mieux s’éloigner de la bête pour ne pas lui faire subir de stress supplémentaire. Ce n’était pas le cas de ces gens qui étaient précisément en train de caresser l’animal mourant. J’ai pris la décision d’abréger ses souffrances, ce qui a provoqué l’indignation des personnes qui m’avaient appelé. Le ton est monté et il y a eu des propos désobligeants à mon égard. Être seul, en pleine nuit, face à des gens en colère qui ne comprennent pas votre métier peut être compliqué lors d’une première intervention.
Vous faites tout de même figure d’autorité dans votre secteur. Comment décririez-vous votre relation avec ceux qui étaient vos collègues de chasse il y a quelques années ?
Cela se passe de la même manière que lorsque vous vous faites contrôler sur la route par un policier. Si vous n’avez rien à vous reprocher, cela se déroule très bien. Tous les usagers de la nature, y compris les chasseurs, sont traités sur un pied d’égalité. Personnellement, je n’ai jamais eu de problème.
Pouvez-vous encore participer à la chasse ?
Non, nous ne pouvons pas cumuler les deux casquettes.
Êtes-vous confronté à des cas de braconnage ?
Cela ne m’est arrivé qu’une fois. Lorsque cela se produit, les cas sont systématiquement dénoncés selon la procédure ordinaire, et transmis au ministère public.
Cela fait quatre ans que vous êtes garde-faune. On peut considérer que vous êtes encore un jeune dans le métier. Votre pratique est-elle différente de celle de vos prédécesseurs ?
J’ai des collègues qui sont plus jeunes que moi (rires). Mais si je dois comparer mes tâches à celles de mon prédécesseur, je pointerais surtout l’augmentation du travail administratif et l’impact du téléphone. À l’époque, ils avaient des radios. Les gardes partaient plusieurs jours en montagne sans être joignables. Maintenant, tout le monde peut m’atteindre en tout temps pour me demander tout et n’importe quoi.
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Par ailleurs, aujourd’hui, le milieu naturel est envahi par la présence humaine. Cela amène plus d’interactions entre humains et animaux et donc plus de dérangement de la faune. Je constate aussi une forme d’ignorance de la vie sauvage chez beaucoup de gens. Hier, par exemple, une femme m’a appelé parce qu’elle avait trouvé un renardeau. Elle m’a dit qu’elle l’avait déposé au restaurant d’à côté car elle avait cru qu’il s’agissait du chien d’un client. Il aurait fallu le laisser tranquille.
Depuis le début des années 2000, le loup est revenu en Valais. Comment sa présence a-t-elle métamorphosé votre travail ?
Le monitoring et la gestion du loup nous prennent beaucoup de temps. En cas d’attaque de troupeau, nous devons aussitôt intervenir pour effectuer des relevés d’ADN afin de savoir si c’est bien le loup qui est responsable. Nous devons être très réactifs dans ces cas-là.
Quels changements observez-vous sur la faune depuis que le loup est présent ?
Les grands ongulés — cerfs, chamois, chevreuils et plus localement les bouquetins — sont moins facilement observables parce qu’ils sont davantage sur le qui-vive. Ces herbivores changent leurs habitudes et comportements en fonction de la présence de la meute, de la topographie… On constate aussi une baisse d’effectifs dans certaines zones en raison de la prédation.
Votre travail semble vous passionner. Il peut aussi devenir dévorant. Comptez-vous vos heures ?
Oui, parce que je suis obligé, mais il ne s’agit pas de ma première préoccupation. Je travaille quand il le faut, selon les conditions.
Est-ce que la nature vous émeut ?
Oui, de plus en plus. C’est magnifique d’avoir le privilège de voir un faon nouveau-né qui apprend à marcher, trébuche et est aidé par sa mère. Plus on observe les animaux, mieux on les connaît. Au fil du temps, on voit davantage la nature dans sa globalité et les interactions qui la composent.
Cet article est extrait de la Revue Salamandre
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