L’entretien : Vincent Chabloz adopte le regard des animaux
Le réalisateur vaudois Vincent Chabloz signe un nouveau film : « Derborence, le temps des animaux ». Il dresse le portrait des vivants de cette vallée sauvage.
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Moi qui pensais devoir aller vous chercher au fond d’une forêt pour vous rencontrer, me voilà étonnée de vous trouver sur une plage au bord d’un lac...
(Rires) L’été est une saison morte pour moi. Chaque année, lorsque les vaches montent à l’alpage, je perds ma motivation. Les lumières sont trop dures, il fait trop beau, trop chaud. Il n’y a pas d’ambiance. Et cela ne m’inspire pas.
Cette année pourtant, les canicules et leurs conséquences sur le monde vivant pourraient constituer un sujet intéressant.
Je ne fais pas dans le film alarmiste. D’ailleurs, je ne me positionne pas comme un militant. J’aime la beauté, la poésie. Je préfère parler des choses à préserver et montrer ce qui va bien.
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La forêt de Derborence est précisément un lieu que l’on tente de préserver. Quel est le lien que vous entretenez avec elle ?
J’ai passé les étés de mon adolescence dans ce coin. Je le connais donc comme ma poche. Lorsque j’étais plus petit, ma famille avait l’habitude d’aller à Gryon. Je savais qu’au-delà des montagnes se trouvait ce lieu préservé à l’écart de tout, où l’effondrement d’une montagne avait fait des ravages. Cela me fascinait. Alors, quand nous avons pu aller séjourner dans un des 18 chalets de Derborence, mon rêve d’enfant se réalisait. Là-bas, j’avais l’impression d’être dans le Far West. J’ai toujours trouvé que le mont Gond, en face, ressemblait aux Rocheuses. Je partais seul dans les bois avec mes jumelles et je découvrais un monde incroyable.
Sur les écrans en octobre : Vincent Chabloz a déjà réalisé plusieurs longs-métrages. Après L’Heure blanche, Premières loges et Sentinelle, son film Derborence, le temps des animaux est son projet le plus ambitieux. Le documentaire a été sélectionné au festival de Locarno et sort au cinéma le 28 octobre 2026. Il sera présenté en avant-première au Festival Salamandre, vendredi 23 octobre à 19 h 30. La projection sera suivie d’un temps d’échange avec le réalisateur.
Qu’est-ce qui vous a décidé à réaliser un film sur ces lieux ?
Cela m’a pris du temps, car j’ai longtemps pensé que le sujet n’était pas assez original. Mais, un jour, je me suis rendu compte qu’en dehors du roman de Ramuz et de l’adaptation de Reusser, il n’y avait pas de livre ni de film qui soit entièrement consacré à cette vallée. Il m’a donc suffi de voir un matin les ombres sur le Haut de Cry et la lumière venant de l’est sur la forêt pour réaliser à quel point cette vallée était un sujet de film incontournable.
Quelle est la première image que vous avez tournée pour le film ?
Des insectes sur une fleur que j’ai filmés il y a huit ans.
Huit ans ? Cela a donc été le temps nécessaire au tournage ?
Pas tout à fait. J’ai travaillé à côté et j’ai continué à chercher des images ici et là. À ce film, j’ai surtout consacré quatre années de manière plus intensive, dont quatre étés à filmer les humains qui visitent la vallée.
Comment vous y preniez-vous ?
Comme pour les animaux. J’étais caché, en affût, avec la peur au ventre d’être vu.
Justement, vous utilisez des plans en caméra subjective qui laissent aux téléspectateurs le loisir d’adopter le point de vue des animaux. Pourquoi ce choix ?
L’idée était de renverser le regard. Avec mon équipe, nous voulions que les spectateurs se demandent ce que les animaux voient lorsqu’ils nous observent. Le but du film est vraiment de dire au public : « Regardez, vous ne les voyez pas. Mais eux, ils vous voient. »
Cela peut aussi être considéré comme un point de vue militant.
Nous avons justement pris le parti d’être le moins critique possible envers l’impact de l’homme sur l’environnement. Nous sommes tous des touristes quelque part et je ne pense pas être dans une position légitime pour juger les actes d’autres humains.
“Comme tout réalisateur naturaliste, je rêve de faire un film sans commentaire.
„
Votre film laisse une grande place à la contemplation, mettant la voix off en second plan. Était-ce une volonté de votre part ?
Votre remarque me fait plaisir. Comme tout réalisateur naturaliste, je rêve de faire un film sans commentaire, mais les images que j’avais en ma possession ne le permettaient pas. Le résultat me semble cependant satisfaisant.
L’immersion que vous nous offrez passe beaucoup par le son. La bande sonore est d’ailleurs très frappante. Comment êtes-vous parvenu à capter ces battements d’ailes, claquements de becs ou frottements de fourrure ?
Tout a été ajouté en post-production. Ma caméra n’a pas de micro et, à part la montée des vaches à l’alpage, il n’y a quasiment aucun son direct. Prendre le son dans la nature est un métier en soi. J’ai bénéficié de l’aide de Noémie Delaloye, une audio-naturaliste valaisanne, qui a travaillé de son côté. Ensuite, une partie des sons a été achetée en complément et nous avons aussi collaboré avec un bruiteur. Le gros du travail est dû à l’ingénieur du son étienne Curchod qui a fait un travail d’orfèvre. Car, pour un film d’immersion, le son est tout aussi important que l’image.
Un bruiteur, comme dans un film de fiction ?
Oui, la fabrication des sons était géniale à voir. Le vol de l’aigle royal est reproduit grâce au froissement d’une veste de l’armée allemande. Celui des pas dans la neige est issu de vieilles chaussures de ski. Les bruits du combat de reines sont tirés d’une bassine pleine d’eau qui a été frappée et remuée.
Le brame du cerf n’a pas été capturé simultanément à son image ?
Non. Il y a un cerf pour la voix, un autre pour l’image.
Comment parvenez-vous à faire entrer un animal dans le champ au moment précis où vous le souhaitez ? On pense notamment à ce plan où un grand mâle apparaît soudainement.
Il faut se rendre compte qu’il faut énormément d’images pour monter dix minutes de film et construire une scène crédible. Ce film dure 1 h 23, mais il est extrait de deux cent vingt heures de rushes. En ce qui concerne le cerf, c’est un animal qui possède un odorat exceptionnel, une excellente ouïe et une très bonne vue. Pendant cinq ou six ans, entre la mi-septembre et la mi-octobre, je suis donc monté à de multiples reprises la nuit pour échapper à son regard. J’ai répété l’exercice jusqu’à parvenir à capturer l’instant où il sort de la forêt.
“J’ai dû compléter les scènes de Derborence avec des images capturées dans le Jura.
„
C’est aussi grâce à cette ténacité et à cette patience que vous êtes parvenu à suivre l’évolution de deux renardeaux devant leur terrier ?
Non. Ce ne sont pas les mêmes renardeaux tout au long du film. J’ai dû compléter les scènes de Derborence avec des images capturées dans le Jura pour raconter cette histoire. Si j’avais dû me cantonner à la vallée, cela m’aurait pris encore plus de temps.
N’est-ce pas une forme de tromperie pour le spectateur ?
Non, je ne pense pas. Les renardeaux sont aussi présents à Derborence. J’en avais filmé, mais soit l’esthétique ne me convenait pas, soit la saison n’était pas la bonne ou les lumières étaient mauvaises. J’ai donc choisi des images prises ailleurs qui correspondent au décor de Derborence. La végétation est similaire, la géologie également. La scène où les deux chouettes ouvrent les yeux à l’arrivée du car postal est évidemment aussi montée. Pour moi, la tricherie interviendrait si des animaux qui ne sont pas à Derborence étaient présentés à l’écran. Ce n’est pas le cas.
Si je comprends bien, vous écrivez le film après avoir tourné les images ?
Oui. C’est un peu faire les choses à l’envers, mais c’est un passage obligé pour faire un documentaire animalier. Je ne peux pas imposer de scénario aux animaux. Pour ce film, j’ai attendu d’avoir les images les plus difficiles à tourner pour proposer mon projet à la productrice Florence Adam. La trame narrative du film s’est écrite par la suite avec la scénariste Séverine Cornamusaz. Tout s’est ensuite construit à partir de ce que les images permettaient de raconter.
Le travail d’équipe semble avoir été conséquent.
Un film ne se fait pas tout seul. J’ai été entouré autant pour la réalisation que pour le terrain. Je dois d’ailleurs de nombreuses images animalières aux indications d’amis naturalistes.
L’hiver vous a-t-il posé des problèmes d’accès à la vallée ?
J’y suis monté quelques fois en hiver, mais je suis resté sur la route pour filmer. Le danger d’avalanche peut y être assez élevé et certaines zones sont interdites d’accès pendant l’hiver. Il faut dire que même pour les animaux, Derborence devient trop sauvage à cette saison. Certains hibernent et un grand nombre d’entre eux désertent la vallée. Les lagopèdes, les lièvres variables ou les bouquetins restent en altitude, alors que les cerfs et les chevreuils rejoignent le versant sud de la vallée du Rhône où il y a moins de neige. C’est pour cette raison qu’il y a peu d’images d’animaux pendant l’hiver.
Qu’est-ce qui vous attire dans l’affût ?
L’affût me procure un plaisir que je ne retrouve pas ailleurs. Je suis quelqu’un de naturellement stressé, mais en affût, je reste calme, serein et, contrairement à ce que l’on pourrait croire, je n’ai pas d’attente particulière. Je suis heureux où je suis et si je parviens à ramener des images, c’est un bonus.
Que voudriez-vous que le public retienne de votre film ?
Le but du film est plutôt d’inviter le public à apprendre à mieux regarder la nature afin de changer le rapport qu’il entretient avec elle. J’ai eu la chance de pouvoir explorer ces lieux avec mes jumelles dans ma jeunesse et j’aimerais que d’autres enfants puissent aussi vivre cette expérience. Je ne pense d’ailleurs pas qu’il faille faire de Derborence une réserve indigène et en interdire l’accès. L’humain y est le bienvenu, mais il doit y entrer sur la pointe des pieds, car il s’agit avant tout du territoire des animaux, des rivières, des forêts et de tout ce qui fait la grandeur de la nature.
Cet article est extrait de la Revue Salamandre
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