© Jean Chevallier

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Le jardin fait son cinéma

Un frisson dans la nuit

Le soleil cède sa place à la lune. Le moment idéal pour délaisser son lit et passer une nuit à l’hôtel belle étoile. Souvenir d’une toute première fois.

Auteur

Jean-Philippe Paul



Le soleil cède sa place à la lune. Le moment idéal pour délaisser son lit et passer une nuit à l’hôtel belle étoile. Souvenir d’une toute première fois.

  • Acteur principal: effraie des clochers
  • Seconds rôles: grillon d’Italie et pipistrelle
  • Sortie: 20 août
  • Lieu de tournage: pelouse

«Aussi loin que remontent mes souvenirs, je n’ai jamais passé une nuit, tout seul, dehors. Mes quelques virées sous tente se sont toujours déroulées entre copains, près d’un feu de camp et avec des lampes torches. Ce soir, à quelques pas de la maison, je veux tenter une expérience aussi rudimentaire qu’extraordinaire: dormir à la belle! Je choisis cette soirée d’août pour sa douceur. Mais, secrètement, j’espère la compagnie filante des Perséides pour animer le ciel.

Protégé par un berger

En guise de matelas, un carré de pelouse fera l’affaire. Instinctivement, j’opte pour la proximité d’un pommier protecteur. Me voilà allongé sur le dos, mains jointes sous la tête. Il fait si bon que le duvet presque superflu, reste ouvert. Quel bonheur!
Le soleil tire sa révérence et laisse place à un horizon d’abord flamboyant, puis violacé. Quelques fourmis s’invitent déjà dans mon nid douillet. L’espace d’un instant, une brise fraîche me caresse la nuque, libérant au passage un arôme mixte de terre, de thym serpolet et de moisson. J’ai beau vivre ici au quotidien, je n’avais jamais remarqué ce parfum.
Surpris par ce premier frisson, je ferme la moitié du duvet en saluant Vénus, l’étoile du berger. Sans téléphone ni montre, je redécouvre la notion du temps à travers l’inéluctable et imperceptible variation de la luminosité. Les couleurs du jardin se sont estompées : l’herbe est devenue cendre, les arbres charbon.

4 milliards

Nombre de lampes d’éclairage public actuellement en fonction dans le monde.

C’est quoi ce bruit ?

Les virevoltes rasantes des pipistrelles ouvrent le bal de la nuit. A partir de maintenant, mon esprit se trouble et le doute s’y installe. Etait-ce une bonne idée? Allais-je tenir toute la nuit ? La contemplation laisse peu à peu place au pragmatisme. Je commence à m’interroger sur la température et la dureté du sol quand un vrombissement familier me chatouille l’oreille. Un moustique !
D’habitude si romantique, l’envoûtante stridulation du grillon d’Italie devient étrangement lancinante. Je m’accroche aux derniers sons familiers du voisin qui ferme ses volets, de rires lointains et d’un klaxon de voiture. L’heure tourne. Quelques cumulus grignotent la lune et le peuple de l’herbe commence à bruire. Fermer les yeux ou les garder ouverts, je ne sais que choisir. Comme je n’ai plus confiance dans les images, mon ouïe prend les commandes. Un insecte, ou plutôt un petit monstre, se fraie un chemin sous le duvet, tout près de mon oreille. Il doit mesurer au moins vingt centimètres ! J’achève de remonter la fermeture de mon refuge et m’y calfeutre jusqu’aux narines. Mes battements de cœur et mon souffle entravé couvrent tant bien que mal les sons inquiétants de cette jungle.

Le bal des créatures

Fermer l’œil semble définitivement compromis. Je songe aux sans-abris, aux réfugiés, aux soldats et aux hommes préhistoriques. Je pense aussi aux chevreuils et à tous les animaux proies. Cette idée me glace. Je grelotte en plein mois d’août et perds mes sens. Presque aveugle, et recroquevillé comme une chenille, quelle créature suis-je devenu ? Alentour s’agglutinent des ombres de sorcières, des vagabonds assassins, des chiens enragés, des serpents des ténèbres et des araignées géantes.
Abandonnant ma lutte instinctive pour la survie, je sombre finalement peu avant l’aube, sous le regard d’une chouette effraie que je n’aurai même pas vue.
Il est passé midi lorsqu’une mouche entêtée m’extirpe de mon profond sommeil. Reprenant mes esprits, je me sens partagé entre un sentiment de grande humilité et une certaine honte. J’ai goûté au sauvage et à l’une de ses dernières représentations : la nature la nuit.»

Sauvez la nuit

Votre village reste illuminé toute la nuit ? Proposez à la commune de couper l’éclairage public après minuit. La sécurité ? Aucune étude n’incrimine l’extinction des feux à ce sujet. Côté bonus : baisse assurée des émissions de CO2 et réduction de 30 à 40 % de la facture d’électricité. Proposez également une sortie nature ou une soirée astronomie pour sensibiliser les habitants aux beautés de la nuit.

Cinéma pour l’oreille

Pas de bivouac nature en vue ? Une solution : installez-vous confortablement, éteignez les lumières, mettez un bandeau sur vos yeux puis un casque sur les oreilles. Connectez-vous ensuite au lien ci-dessous et partez pour une échappée nocturne avec l’audionaturaliste Boris Jollivet.

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Le jardin fait son cinéma

Couverture de La Salamandre n°244

Cet article est extrait de la Salamandre

n° 244  février - mars 2018
Catégorie

Dessins Nature

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