Récit : dernières becquées pour les jeunes pics à dos blanc
Le pic à dos blanc est une rareté en France et en Suisse. Au printemps dernier, notre journaliste Théo Tzélépoglou a pu passer quelques jours dans une immense forêt des Pyrénées, à guetter les dernières becquées.
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Fin mai, je me rends dans le Pays basque pour visiter la plus grande hêtraie d’Europe : la forêt d’Iraty. Sur les routes sinueuses, je repense à la bibliographie naturaliste que j’ai consultée avant de partir : je pars donc à la recherche du Calotriton, de la grenouille des Pyrénées, de la salamandre fastueuse… et du pic à dos blanc. Tant d’espèces endémiques ou très localisées qu’abrite cette étendue de 17 000 ha, à cheval entre la France et l’Espagne.
En fin de journée, je m’arrête au sein de la forêt, à un endroit que j’avais repéré sur les photos satellites. Bonne surprise, la place est confortable : terrain plat, chant des mésanges noires, rumeur du ruisseau et lumières à travers les feuilles des hêtres. Le spot idyllique !
“Soudain, je remarque le vol d’un pic qui se dirige vers un vieux hêtre au houppier brisé.
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Je marche quelques mètres pour me dégourdir les jambes en prenant soin d’emporter mon téléobjectif. Trop d’occasions ratées m’ont poussé à le garder toujours à proximité, malgré son poids et les nombreuses fois où il ne sort finalement pas du sac.
15 minutes seulement
Je m’arrête devant une clairière, appareil à la main. Soudain, je remarque le vol d’un pic qui se dirige vers un vieux hêtre au houppier brisé. Incroyable ! Je règle mon matériel à toute vitesse pour compenser la basse lumière, et prends quelques clichés. Un quart d’heure dans cette immense forêt et me voilà nez à nez avec la rareté de ces bois. La scène est presque surréaliste. Je délaisse l’appareil et j’apprécie l’instant que m’offre ma première observation de pic à dos blanc en train de tambouriner timidement. Soudain, l’oiseau s’envole et disparaît au loin.
Lire aussi : le hêtre vu par le peintre Jacques Rime
De retour au campement, je parcours mes images et me rends compte que, dans la hâte, j’ai fait la mise au point sur l’oiseau sans prêter attention à la scène ou au cadrage. J’étais captivé par cette apparition saisissante. Je remarque néanmoins dans un coin de l’écran qu’avant de tambouriner, le pic a furtivement nourri un petit bec qui dépassait d’une loge !
C’est décidé, j’installe un affût. Je guette un aller-retour aux jumelles, et une fois l’adulte parti, je me précipite pour placer deux filets de camouflage entre deux arbres, à bonne distance. Je m’habillerai avec une tenue adéquate et cela devrait faire l’affaire. Mais d’abord, c’est l’heure de l’apéro…
La becquée
Le lendemain, un « pouic, pouic, pouic » à 6 h du matin me fait tendre l’oreille. Serait-ce le cri du jeune qui rappelle à ces géniteurs que le petit déjeuner à la loge est attendu ?
Je me lève, enfile mon déguisement de snipeur pacifique et m’installe sous les filets. Rapidement, un mâle apparait, à la calotte rouge, et s’agrippe au tronc avec une larve d’insecte xylophage dans le bec. Cette ressource constitue plus de 35 % des apports alimentaires dans les Pyrénées. Le pic localisent ces proies en écoutant les mouvements à l’intérieur du bois à la suite de légers coups de bec. Il les harponne ensuite à l’aide de sa longue langue collante, qu’il enfile dans leurs galeries.
Face à moi, un petit mâle ouvre grand et avale en deux secondes le précieux butin. Le parent retourne aussitôt chercher la prochaine collation. J’ai alors tout le loisir d’observer le comportement du juvénile. Après quelques petites ouvertures de bec, le regard un peu perdu, quelques coups d’œil à droite et à gauche, les pouic-pouic métronomiques reprennent de plus belle.
Au bout d’une demi-heure, les pouic-pouic s’accélèrent brusquement, c’est le signal que l’adulte est en visuel. Le pic se cramponne au tronc avec grâce. Huit pattes dépassent du bec : une araignée, pour changer. Je remarque que cet individu à la calotte noire. C’est une femelle. Pratique pour les différencier. Durant mes trois jours d’affûts, je constaterai d’ailleurs que la femelle amène la pitance un peu plus souvent que le mâle.
“Les estimations tournent autour de 210–300 couples, très sensibles au dérangement.
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La fréquence des tambourinages, le type de proies et les mouvements de vols sont exactement ceux décrits dans notre ouvrage sur le comportement des oiseaux. Je suis fasciné par les milliers d’heures que des ornithologues ont dû consacrer à l’observation de cet animal avant moi. Il est strictement lié aux vieilles forêts où le bois mort est laissé sur pied. En France, cet oiseau est strictement pyrénéen, présent dans les Pyrénées-Atlantiques et un peu en Haute-Garonne. Les estimations tournent autour de 210–300 couples, très sensibles au dérangement.
Les heures passent. Au milieu de la matinée, la tête du petit mâle ne dépasse plus. Est-ce l’heure de la sieste ou de la digestion ? Rapidement, une autre petite tête, noire comme sa mère, apparaît et guette le retour de la livraison à domicile. Au cours de plusieurs heures d’observations, je constaterai que son frère ne lui laisse pas souvent la place de manger. Décidément, les affaires ne sont pas modernes dans la famille…
Unique en son genre
Le lendemain matin, j’assiste aux mêmes scènes. À force de guetter le ballet du nourrissage, j’en arrive à me languir du retour des adultes lorsque les petits passent plus de 15 minutes sans visite. Les jeunes aussi regardent vers le sol, sortent un peu plus le cou et s’impatientent souvent. Il faut dire que l’envol est pour bientôt.
“Nous sommes le 20 mai. Bientôt, la forêt ne battra plus au rythme des appels des petits pics…
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Le pic à dos blanc est le plus précoce de sa famille en Europe. La date moyenne de fin de creusement de la loge est le 13 avril, la ponte moyenne le 21 avril, l’incubation ne dure que 11 à 12 jours et l’envol moyen tombe aux environs du 29 mai, pour un cycle total de 38 à 40 jours. Sur les nids de pic épeiche voisins, l’écart atteint plus de dix jours en moyenne sur ces dates.
Nous sommes le 20 mai. Bientôt, la forêt ne battra plus au rythme des appels des petits pics… Comment expliquer cette précocité ? Elle tient à la spécialisation de l’espèce pour les larves xylophages, qui nourrissent les jeunes à une époque où les feuilles de hêtre commencent à peine à débourrer et ne peuvent donc héberger ni chenilles ni autres consommateurs de feuillage. Tout le contraire du pic mar ou épeiche.
Lire aussi : le bois mort et les vieux arbres rendent les forêts vivantes
En observant le dos de ces oiseaux, je remarque qu’il est bien blanc, mais barré de noir, caractéristique de la sous-espèce française Dendrocopos leucotos lilfordi. Ailleurs en Europe, c’est la sous-espèce Dendrocopos leucotos leucotos qui est présente : le bas du dos est blanc pur, non barré et a donné son nom à l’espèce. Il n’en existe que 20 couples en Suisse.
Ne pas les déranger
Au total, j’aurais observé ces scènes durant trois jours. En dehors des matinées, le reste de mes journées était dédié à la recherche d’autres raretés de la forêt. J’ai fait le choix de ne pas passer trop de temps dans l’affût aux pics afin de ne pas déranger cette espèce sensible. Ma cache devait d’ailleurs faire l’affaire, à en croire les images du piège photo que j’ai posé pour regarder si le comportement des individus changeait en ma présence. Je n’ai noté aucune différence, le rythme de nourrissage était le même, et le temps passé par les parents près de la loge également. Mais par acquit de conscience, je me suis limité à deux à trois heures de présence maximum dans la journée.
Chaque réveil matinal était ainsi branché sur la radio pouic pouic, tandis que le café de l’après-midi dans l’herbe se dégustait très loin, avec les jumelles, devant le spectacle discret des allers et retours des parents. Quel privilège ! Le luxe, le vrai, c’est ça.
La fin des vacances signe le retour à la grande ville. Je quitte cette forêt magique avec le cœur lourd. Je n’assisterai pas aux premiers vols des jeunes, et je troque les pouic, pouic, pouic poétiques des petits pics attendrissants pour les klaxons assourdissants. Je n’ai qu’une idée en tête : vite retrouver la musique des forêts.
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