Reportage : la loutre est bien de retour dans le Lez

Près de Montpellier, la loutre a recolonisé le fleuve Lez. Pour la repérer, les scientifiques ont diversifié leur approche, en recherchant notamment des traces de son ADN. Reportage.

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© Yann Raulet

« En voilà une ! », s’exclame Yann Raulet en faisant défiler les images sur l’écran du piège photo. Le chargé de mission au pôle biodiversité de la ville de Montpellier a posé cette caméra automatique il y a quelques jours au bord du Lirou, un affluent du Lez. La nuit dernière, une loutre se tenait sur la berge d’en face. Si, désormais, Yann cherche ces mustélidés pour le plaisir, il a participé à une récente étude scientifique sur l’espèce. « Nous savions que la loutre était présente sur la rivière Mosson depuis 2010. Quelques années plus tard, on a repéré des indices sur le Lez, mais il fallait les valider », explique-t-il, tout en replaçant la caméra sur un tronc d’arbre. En face, nous distinguons aux jumelles une épreinte – une crotte de loutre, dans un jargon moins poétique – là où le mustélidé a émergé de l’eau. Nous décidons de nous aventurer sur cette berge afin d’en avoir le cœur net.

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Panthère des eaux

L’eau limpide s’écoule lentement au sein d’un écrin de verdure printanier. Le chant des grenouilles vertes habille la rumeur de la rivière, tandis que le trille de la bergeronnette des ruisseaux ponctue le discours ambiant. Une coulée dans la végétation dense nous mène tant bien que mal à bon port. « Elle sent bien le miel ! », lance Yann, le nez à quelques centimètres de la déjection avérée. Une caractéristique olfactive de la loutre d’Europe. Pour valider la présence de l’animal, les scientifiques ont exploré les 30 km du cours d’eau à la recherche de ces indices. « Nous avons analysé l’ADN présent dans les épreintes, qui a montré qu’un mâle et une femelle fréquentent la zone. Nous avons aussi vu deux individus qui jouaient devant les pièges ­photo. L’année d’après, les images montraient une mère et ses loutrons ! », témoigne Yann, avec joie. Les déjections ont aussi révélé leur régime alimentaire : au menu, chevesne commun en plat principal, mais aussi 40 % d’espèces exotiques, comme l’écrevisse de Louisiane. La nouvelle arrivante est donc une alliée bienvenue dans la lutte contre ces crustacés envahissants.

Les deux pieds dans la rivière, Yann plonge un long tuyau relié à une perceuse modifiée en pompe. L’eau passe dans un filtre et le matériel génétique présent sous forme de particules de peau, poils, urine et fèces est ainsi récolté. « Cette technique a permis de valider la présence de la loutre sur l’entièreté du cours d’eau, notamment sur des zones impossibles d’accès pour nous », éclaire le chargé de mission. Cette technologie est parfois indispensable pour repérer des animaux aux mœurs discrètes.

la mère change souvent de terrier durant l’année d’élevage des jeunes

Sur cette rivière très anthropisée par endroits, observer le mustélidé est délicat. Les résultats de l’étude montrent qu’elle sort uniquement la nuit, quand le pic d’activité humaine est au plus bas. En journée, elle dort dans un terrier nommé catiche, sous des racines le long des berges ou dans de vieux terriers de ragondins. « La catiche est très difficile à trouver, et la mère change souvent de terrier durant l’année d’élevage des jeunes », précise le passionné.

Carrefour de loutres

Deux adultes seulement ont été détectés durant l’étude, ce qui semble cohérent, puisqu’un mâle occupe un territoire d’environ 30 km de long. Mais les analyses ont révélé que ces individus sont génétiquement, un poil différent, de leurs cousines des environs. Elles viendraient du Massif central, tandis que les loutres déjà installées dans les cours d’eau voisins proviendraient de la vallée du Rhône. « C’est une très bonne nouvelle qui favorise le brassage génétique dans la région, puisque les cours d’eau sont interconnectés. Elles finiront par se croiser et se reproduire », ajoute le scientifique.

Pour vulgariser ce travail, une mallette pédagogique a été créée afin de sensibiliser enfants et parents à cette ondine invisible, présente jusqu’en ville de Montpellier où le Lez s’écoule. Un nouveau travail est en cours afin d’évaluer les déplacements de cet animal aquatique, qui s’aventure aussi parfois sur terre pour franchir des cours d’eau. À ce titre, les collisions routières restent sa première cause de mortalité. « Des aménagements comme des loutroducs ou des banquettes à loutre – des passages à sec sous des ponts – pourront être mis en place si besoin », conclut Yann. De quoi mettre les mustélidés à l’aise.

Le saviez-vous ?

Que ce soit dans l’eau ou sur terre, les organismes vivants laissent des traces invisibles par le biais de fragments de peaux, poils, mucus ou déjections. Le matériel génétique les constituant est appelé ADN environnemental, ou ADNe.

Il suffit alors de prélever un échantillon d’eau ou de terre et de dupliquer les traces d’ADN présentes par réaction de polymérisation en chaîne (PCR), à l’instar des tests durant l’épidémie de Covid-19. L’échantillon est ensuite comparé à des banques de données qui recensent la génétique du vivant. Il est ainsi possible de détecter des espèces que l’on pensait disparues localement, comme des requins de Nouvelle-Calédonie redécouverts en 2018, ou de surveiller la progression d’espèces invasives comme le crabe bleu ou le poisson-lapin.

Pour les scientifiques, cette technique est une révolution : détecter et surveiller la biodiversité devient plus rapide, moins coûteux et non invasif.

Couverture de La Salamandre n°295

Cet article est extrait de la Revue Salamandre

n° 295  Août - Septembre 2026, article initialement paru sous le titre "À Lez, la loutre"
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