Les gravières, plan b pour des amphibiens très menacés
L’extraction de granulats crée parfois des zones favorables à des amphibiens très menacés. Comment gérer ces lieux après leur fermeture ?
Et s’il fallait creuser davantage de gravières pour maintenir des biotopes en voie de disparition et protéger des espèces menacées ? La question peut paraître provocante, voire carrément soufflée par un cabinet de lobbying qui soutient l’industrie du béton. Ironie du sort, à cause de l’artificialisation des cours d’eau, les gravières sont bien devenues l’un des derniers refuges en Suisse pour des espèces d’amphibiens dites pionnières et liées aux annexes de rivières naturelles. Car, dans ces lieux d’extraction de cailloux, qui entrent dans la composition du béton, les humains recréent sans le vouloir les conditions trouvées en zones alluvionnaires, avec des galets en mouvement et des flaques temporaires.
Lire aussi : faut-il couler le bois de Ballens dans le béton ?
Les défenseurs des rainettes vertes ou crapauds accoucheurs voient donc d’un bon œil la création de nouvelles gravières, à condition qu’elles ne détruisent pas un environnement déjà riche de vie. « Si vous regardez la carte de distribution des batraciens pionniers dans le canton de Vaud, c’est au pied du Jura vaudois qu’ils sont tous recensés car c’est là qu’il y a les gravières, relève Jérôme Pellet, correspondant pour info fauna Karch dans le canton. Au rythme où on revitalise nos cours d’eau, ça va prendre quelques siècles. On a donc besoin de ces gravières pour maintenir cette biodiversité. C’est un paradoxe et une relation amour-haine avec les graviéristes. On les adore, puis on les déteste quand ils comblent les milieux qu’ils ont créés. » Les graviéristes rebouchent, en effet, toujours ce qu’ils ont creusé, car en remplissant leurs trous avec des déchets de chantiers, ils doublent leurs revenus.
Décapage avec des machines
L’association Matériaux Construction Circulaires Vaud, qui regroupe 50 entreprises locales spécialisées dans l’extraction et le recyclage des déchets minéraux, dont Holcim pointé du doigt pour le projet d’un immense site d’extraction dans le bois de Ballens, nous a fait visiter deux gravières où des projets de renaturation sont menés.
Qu’est-ce qu’on y a vu ? En marge de la gravière de La Chaux, gérée par le groupe Sotrag, le cofondateur de l’entreprise, Raymond Moinat, nous montre une zone de 4 ha renaturée il y a une petite dizaine d’années : un talus parsemé d’arbustes côtoie une mare envahie par la végétation. Dans un tel habitat, impossible de trouver le crapaud calamite ou le sonneur à ventre jaune...
Deuxième arrêt à quelques kilomètres de là, à la gravière des Mossières tenue par le groupe Sagrave. Cette fois, c’est la biologiste Audrey Megali qui nous accueille. Elle travaille pour le bureau d’études ASCA Environnement. Le site parsemé de plans d’eau, créé dans les années 1990 sur un pan rebouché de la gravière, est classé à l’inventaire fédéral d’importance nationale pour la reproduction des amphibiens. C’est donc le canton qui a la responsabilité de son entretien. Ce qui permet de dégager un budget suffisant. Car maintenir des habitats pionniers artificiels, qui ont par essence besoin de profonds bouleversements, coûte très cher. « Tous les quatre à cinq ans, on décape quelques centimètres de sol avec des machines lourdes pour simuler des crues. On n’arriverait pas à garder ce milieu pionnier sans les machines, car même avec de la pâture, ça se végétalise et on perd ces conditions pionnières », analyse Audrey Megali.
Sous-sol détérioré
En pesant le pour et le contre, certains y voient un rapport défavorable à la biodiversité. « Le bilan positif des gravières comblées, je ne le vois pas. Une colline à la place d’un sol plat, la plantation de quelques haies, mais un sous-sol qui a perdu en qualité, c’est ça le bilan, juge un biologiste salarié pour un bureau d’études, qui préfère rester anonyme. La renaturation réelle, ça serait de laisser une partie des trous ouverts. En période d’exploitation des gravières, quand il y a de l’eau au fond, c’est là qu’on a des milieux intéressants. Mais pour eux, ne pas remplir est impossible : c’est un énorme manque à gagner. »
Une piste, pour éviter qu’une gravière soit un cul-de-sac pour les crapauds ou grenouilles, est d’assurer un meilleur suivi : si des amphibiens pionniers s’installent sur un site en cours d’exploitation, l’entreprise doit veiller à maintenir leurs points d’eau en période de reproduction et, en fin de chantier, compenser les milieux favorables qu’elle rebouche. Ce qui, en théorie, est rendu obligatoire par la loi fédérale sur la protection de la nature.
« L’autre solution, c’est de revitaliser plus rapidement les rivières ! », lance Jérôme Pellet, comme une évidence.
Le saviez-vous ?
Le crapaud calamite, classé en danger sur la liste rouge des espèces menacées en Suisse, « est fortement lié aux sites d’extraction nouvellement créés », selon info fauna. Il s’agit avant tout de gravières. Cet amphibien ne trouve qu’exceptionnellement des habitats primaires qui lui conviennent le long de cours d’eau non rectifiés sur le Plateau. La période de reproduction de ce crapaud s’étale de fin mars à août. Au crépuscule, les mâles émettent un coassement puissant au bord de grandes flaques. Sa stratégie de reproduction repose sur l’exploitation rapide de petits plans d’eau, souvent temporaires. Avantage : pas de prédateurs pour les têtards. Inconvénient : la gouille peut s’assécher trop rapidement. Quand ça fonctionne, des milliers de mini-crapauds parviennent simultanément à la métamorphose.
Cet article est extrait de la Revue Salamandre
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