Les émotions, levier essentiel pour sensibiliser à la crise climatique

Et si la révolution climatique passait par les émotions ? Tobias Brosch, professeur de psychologie à l’Université de Genève, explique comment mieux sensibiliser la population à la crise climatique.

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Vue sur les Aguilles d'Arves depuis le lac Guichard.
© Mumemories / stock.adobe.com

Alors que les images de catastrophes se multipliaient pendant cet été 2026 de tous les records, une méta-analyse publiée en septembre par une équipe genevoise compare pour la première fois différentes stratégies pour communiquer sur la crise climatique. L’idée ? Trouver les leviers les plus efficaces pour sensibiliser la population et la motiver à passer à l’action. Les chercheurs et chercheuses ont montré que toucher à l’émotion, à travers la beauté de la nature notamment, par des images et des récits narratifs, serait l’une des plus percutantes. Interview de Tobias Brosch, professeur de psychologie à l’Université de Genève et coauteur de l’étude.

La communication sur la crise climatique se base principalement sur la vulgarisation de la recherche scientifique. Votre méta-analyse dit que les émotions sont plus efficaces. Une approche basée sur les faits ne suffit-elle donc plus ?

Historiquement, les principales méthodes de communication sur la crise climatique reposent effectivement sur le modèle du déficit d’information. C’est-à-dire que si les gens n’agissent pas, c’est parce qu’ils ne connaissent pas suffisamment les faits. Face à une problématique qui est notamment scientifique, on pense donc naturellement qu’il faut expliquer la science.

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Nous ne disons pas qu’il ne faut pas le faire, transmettre des informations correctes reste absolument essentiel. Mais notre analyse montre que la manière dont l’information est perçue au niveau émotionnel compte. L’émerveillement face à la beauté de la nature, par exemple, crée un sentiment de connexion avec quelque chose qui est plus grand que soi et nous donne envie de protéger ce que l’on trouve beau et précieux. Les faits nous racontent ce qu’il se passe, les émotions nous disent pourquoi c’est important pour nous.

Mais cela ne veut pas forcément dire que les gens vont passer à l’action et changer drastiquement leurs habitudes, non ?

En effet, et d’ailleurs cela ne contredit pas nos découvertes. Premièrement, il faut savoir que les effets que nous avons observés dans notre méta-analyse sont relativement modestes. On ne va pas, avec un message et une image, transformer un climatosceptique en militant environnemental ; il ne faut pas s’attendre à une influence aussi radicale.

Deuxièmement, il y a une grande différence entre déclencher une émotion et permettre à celle-ci de se transformer en action. Je peux être très ému par la photographie d’un glacier ou d’un animal et, cinq minutes après, retourner à ma vie quotidienne. Il y a encore de nombreux facteurs qui influencent les actions de chacun et de chacune, comme les infrastructures, les habitudes, les positions politiques, les possibilités concrètes d’agir… Cela peut ouvrir une porte, mais qui ne peut pas, à elle seule, franchir toutes les étapes qui poussent à l’action. Les émotions ne sont pas de simples boutons sur lesquels il suffit d’appuyer pour changer. Elles nous permettent plutôt de voir le monde différemment.

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Vous parlez d’émerveillement, de connexion avec la nature, mais il y a aussi cette angoisse face au réchauffement climatique. Là aussi, c’est un levier de sensibilisation efficace ?

Nous avons aussi analysé des messages qui suscitent des émotions négatives, donc effectivement faire peur en mettant l’emphase sur les menaces causées par le changement climatique. Il semblerait que cela fonctionne assez bien également, mais il y avait beaucoup moins de recherches sur ce modèle. Nous avons besoin de plus d’études pour pouvoir en être sûrs.

© DR

Nous sortons d’un été caniculaire avec des images marquantes en tête, comme les feux qui ont ravagé près de 100 000 hectares de forêts en France, des alpages asséchés en Suisse. Quel impact ont de telles images sur le public ?

Ces images rendent le dérèglement climatique plus proche. On a tendance à communiquer sur la problématique à travers des angles globaux, des statistiques. Mais là, cela réduit la distance psychologique : pour un Français ou un Suisse, ce n’est plus un problème abstrait dans des régions lointaines. Bien sûr, cela va déclencher des émotions négatives, mais l’inquiétude et la peur peuvent être des moteurs, des mobilisateurs lorsqu’ils sont accompagnés d’un sentiment d’efficacité. Il s’agit donc de faire comprendre que l’on peut encore agir. Si le message est uniquement catastrophiste, on se retrouve face à une sensation d’impuissance et on aura alors tendance à se protéger, en se disant par exemple, que la situation n’est pas si grave. Les émotions vont attirer notre attention, mais le rôle de la communication est aussi de guider ces sentiments.

Communiquer sur la responsabilité individuelle et collective ne serait pourtant pas une stratégie efficace, selon votre analyse. Cela veut-il dire qu’il faut arrêter de dire à la population de faire des efforts pour le climat et la biodiversité ?

Non, ce serait une mauvaise interprétation. On doit continuer à expliquer quels sont les comportements utiles. Mais motiver la population en insistant sur la responsabilité personnelle de cette crise peut devenir contre-productif. Nous sommes là sur d’autres leviers psychologiques, comme l’accusation, la culpabilisation.

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Nous avons la capacité de changer les structures et d’impacter le système.

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Une communication plus constructive serait d’associer la responsabilité à notre capacité d’agir en communauté. Nous sommes souvent décrits simplement comme des consommateurs, mais nous sommes aussi des citoyens, des électeurs, des parents, des membres d’organisations : il existe beaucoup de voies à travers lesquelles nous pouvons agir en tant qu’individus. Nous avons la capacité de changer les structures et d’impacter le système. Donc, il ne faut pas arrêter de dire aux gens de faire des efforts, bien au contraire, mais simplement éviter ce narratif de responsabilisation.

Vos recherches soulignent également la force des images pour provoquer des émotions, et donc le rôle central des réseaux sociaux comme source d’information…

Nous avons montré qu’il est effectivement plus facile de déclencher des émotions fortes via les images, et les réseaux sociaux facilitent le partage et la viralité de ce type de contenu. Le problème est que les mêmes mécanismes que l’on peut utiliser pour promouvoir la conscience et la connaissance de la crise climatique sont utilisés pour la désinformation, la polarisation et la transmission de contenus sensationnels. La question maintenant est donc de savoir comment intégrer ces réseaux sociaux dans un environnement informationnel dans lequel les contenus scientifiquement solides et émotionnellement pertinents peuvent orienter vers des solutions.

Justement, quelle sera la suite de vos recherches ?

Je dirais que notre analyse est un point de départ. Elle offre une vue d’ensemble qui nous a permis aussi de voir les lacunes dans la recherche. Une première chose serait de mieux comprendre quelle stratégie fonctionne dans quel contexte, parce que nous avons vu qu’il n’existe pas un message universellement optimal. Pour chaque individu, pour chaque segment de la population, on a besoin de communiquer un peu différemment pour optimiser l’impact.

Un deuxième aspect serait d’investiguer l’influence des différentes stratégies de communication sur le long terme. Peu d’études se penchent sur les résultats après une semaine, un mois ou un an. Et comme discuté auparavant, il serait aussi finalement intéressant d’examiner le rôle des différentes émotions, notamment les négatives, comme la peur, qui semblent avoir une influence importante, mais sur lesquelles il manque clairement de recherche.

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