« La priorité est de ne pas détruire l’ambiance forestière »

Comment doit-on adapter notre gestion des forêts face au dérèglement climatique ? L'avis de Sylvain Angerand, ingénieur forestier et directeur de l’association Canopée forêts vivantes, qui défend ces puits de carbone.

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© Canopée forêts vivantes

Sylvain Angerand est ingénieur forestier et directeur de Canopée forêts vivantes, une association de défense des forêts créée en 2018. À l’occasion de la sortie de notre hors-série, il revient sur notre vision de la forêt, et sur ce que serait une sylviculture réellement adaptée au dérèglement climatique.

Comment prendre le réchauffement climatique en compte dans notre gestion sylvicole ?

Tout d’abord, il s’agit de se demander comment ne pas aggraver le problème. Car la forêt va devoir s’adapter à un climat qui change, mais elle fait aussi partie de la solution : on a besoin de forêts qui continuent à absorber du carbone, dans les arbres comme dans les sols, et en quantités massives. C’est ce qu’on appelle un puits de carbone. Si on ne parvient pas à équilibrer le plus tôt possible ce puits et nos sources d’émissions — l’accord de Paris vise 2050 —, on laisse s’installer une dérive climatique de plus en plus incontrôlable et l’on complique considérablement les possibilités d’adaptation.

C’est quelque chose qui a du mal à être perçu dans le débat forestier. Dire qu’on peut raser une forêt aujourd’hui et replanter des arbres qui, en 2080, seraient plus résistants, ça n’a pas de sens scientifiquement : en faisant cela, on déstocke du carbone maintenant, donc on aggrave le souci, et le temps que ces arbres poussent, s’ils poussent un jour, on aura peut-être déclenché un dérèglement tel qu’ils n’atteindront jamais leur maturité. On doit donc résoudre une équation à au moins deux paramètres : s’adapter aux changements et, en même temps, éviter au maximum de déstocker du carbone et continuer à en absorber.

Comment mener une gestion dans un tel contexte d’incertitude ?

Il n’existe aucune réponse simple pour savoir ce qu’il faut planter. On sait seulement qu’il y aura plus d’aléas intenses, sans savoir lesquels ni quand. C’est une véritable révolution copernicienne pour le forestier. Toute la construction historique de la gestion forestière repose sur une maîtrise très poussée de la nature : faire un plan d’aménagement sans savoir ce qui va se passer sur 100 ans n’est plus possible.

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Ensuite, vous parliez de réchauffement, mais il vaudrait mieux parler de dérèglement parce qu’il ne va pas seulement faire plus chaud. Sur un climat comme celui de la France, le dérèglement, c’est aussi des hivers et des printemps beaucoup plus pluvieux, comme cette année, avec des sols engorgés. Or, beaucoup d’arbres très tolérants à la sécheresse ne supportent pas du tout l’engorgement hivernal. Ajoutez le risque d’incendie — le pin maritime tolère la sécheresse, mais, entre 10 et 20 ans, un jeune peuplement dense est un vrai champ d’allumettes —, le risque de tempête, la grêle, les gelées tardives… Aucune espèce ne coche toutes les cases.

© Canopée forêts vivantes

Quelles pratiques faut-il privilégier ou au contraire éviter ?

La première des choses est de ne pas détruire l’ambiance forestière. C’est sans doute aujourd’hui la priorité pour adapter la forêt. Quand on maintient ce couvert, on peut avoir, au moment des pics de chaleur, des écarts de température de l’ordre de 10 degrés avec l’extérieur, et 4 degrés en moyenne entre le sous-bois et l’air libre. C’est un des meilleurs remparts contre le choc thermique. Il faut donc éviter la disparition du couvert, c’est-à-dire encadrer les coupes rases.

Face aux différents aléas, la meilleure réponse est la diversification. Mais attention, à ne pas confondre avec diversité d’espèces. Planter du pin maritime et du pin taeda, ou des clones de peupliers, ne crée aucune diversité. Il faut une diversité écologique, donc de traits fonctionnels : des arbres aux systèmes racinaires différents ; le chêne, avec ses racines pivotantes qui descendent à la verticale, et d’autres aux racines plus traçantes ; des feuillus et des résineux qui débourrent à des moments différents de l’année. Il faut aussi favoriser plusieurs espèces à racines pivotantes plutôt qu’une seule, pour qu’une autre espèce prenne le relais d’un chêne qui subirait une attaque de chenilles. Il faut enfin une diversité structurelle : des arbres de diamètres et de hauteurs variés, ce qui est décisif face aux tempêtes, et une diversité génétique, que la plantation peut appauvrir.

Il y a d’ailleurs une part d’anthropocentrisme dans notre façon de voir l’adaptation. L’arbre est un être vivant fixe, très évolué, qui a appris à résoudre ses problèmes sans se déplacer : quand il fait chaud, nous pouvons nous mettre à l’ombre, pas lui. Mais il peut ajuster son fonctionnement. C’est ce que l’on appelle la plasticité phénotypique : un même génotype peut produire des réponses différentes selon les conditions du milieu. On l’a par exemple observé sur les vieux hêtres de la réserve de la Massane, dont la résistance à la cavitation — cette rupture de la colonne d’eau qui fait monter la sève quand il fait trop chaud — est bien plus élevée que celle d’autres hêtres, sans différence génétique marquée.

Cela suppose-t-il de revoir toute notre vision d’une forêt gérée ?

Oui. On ne peut plus se contenter de plans de gestion, conçus sans prendre en compte ces incertitudes. Ça peut surprendre, mais il y a très peu de dispositifs de mesure en forêt : pour connaître l’accroissement des arbres, beaucoup de forestiers le font au doigt mouillé. Ils regardent surtout le produit fini — quel diamètre a l’arbre — et le récoltent quand il atteint tel calibre.

L’idée, c’est de produire de la donnée, de savoir quel est l’accroissement et s’il a varié d’un passage à l’autre. Puis d’intervenir sans déstabiliser le système. Il faut donc passer plus souvent, mais prélever moins, observer et ajuster. Lorsqu’un arbre commence à montrer des signes de dépérissement, il ne faut pas se précipiter, car, dans certaines situations, les arbres peuvent faire preuve d’une surprenante résilience. On se rend compte, par exemple, qu’ouvrir trop fortement au sud fait entrer une lumière très desséchante ; parfois, il vaut mieux ouvrir à la lumière du matin ou du soir. On observe ainsi, dans le sous-bois, des semis de chêne dans des taches qui ne reçoivent que deux à quatre heures de lumière du matin. C’est assez fascinant d’aller à ce niveau de détails pour comprendre comment fonctionne une forêt.

Quand on vous écoute, on a l’impression que l’humain déstabilise ces écosystèmes plus qu’autre chose…

Il faut être clair, la forêt n’a pas besoin de l’homme. Elle était là avant nous et restera là après. Ce qui inquiète l’industrie, c’est qu’il va devenir de plus en plus compliqué de cultiver des arbres calibrés issus de plantations peu diversifiées. Il va nous falloir apprendre à adapter nos besoins à ce que la forêt peut donner, une plus grande diversité d’arbres. À quelques exceptions près, il est faux de prétendre que la forêt va dépérir si l’homme n’intervient pas. En pratique, même si cela n’est pas une fatalité, l’action humaine a plutôt tendance à réduire la diversité de nos forêts et donc leur résistance et résilience aux aléas : les plantations d’épicéas qui meurent aujourd’hui sont issues de la monoculture qu’on a créée. Et ça n’est pas qu’une question de coupe rase : dans le Jura, où la coupe rase a été longtemps marginale, le hêtre et les sapins ont été quasiment éradiqués par une gestion forestière sélective au profit de l’épicéa, ce qui a fragilisé les peuplements. À l’inverse, des forêts en libre évolution, c’est-à-dire sans exploitation forestière, se portent souvent bien mieux que les forêts gérées.

Et méfions-nous de l’idée reçue selon laquelle plus la forêt vieillit, plus les arbres sont vulnérables. C’est une confusion entre le risque et la vulnérabilité. Plus un arbre vieillit, plus il a de valeur, plus l’enjeu économique s’il meurt et se dégrade est important. Mais cela ne veut pas dire pour autant qu’il est plus vulnérable. Quand j’entends la présidente de l’interprofession France Bois Forêt affirmer qu’à 120 ans, un arbre n’absorbe plus de carbone, c’est faux : à cet âge, un chêne est encore dans la force de l’âge. Plus mature physiologiquement, il possède un système racinaire plus profond et est généralement mieux associé aux mycorhizes, ce qui le rend plus robuste.

© Canopée forêts vivantes

On justifie justement beaucoup de coupes rases par le dépérissement des forêts…

C’est un point clé, parce que c’est souvent l’argument de l’adaptation qu’on retourne pour avancer un autre agenda : celui de l’adaptation de la forêt aux besoins de l’industrie. On entend que 50 % des forêts sont dépérissantes, mais ce chiffre repose sur un seuil arbitraire et très critiquable. Dès qu’un peuplement compte 20 % d’arbres dépérissants, tout le peuplement est considéré comme tel. Le diagnostic repose sur une note attribuée aux arbres selon leur défoliation, à un instant T, sur un seul passage. Or c’est ambigu, parce que c’est une photo. Un chêne peut obtenir une mauvaise évaluation aujourd’hui parce qu’il a beaucoup perdu de feuilles, mais rien ne dit qu’il ne se réorganisera pas : le chêne est capable d’abandonner sa partie haute quand il a moins d’eau et de se réorganiser plus bas — ce qu’on appelle les réitérations. L’arbre n’est pas mort. Le Département de la santé des forêts, qui dépend du ministère de l’Agriculture indique d’ailleurs que vingt ans après un diagnostic, la moitié des arbres mal notés sont toujours vivants.

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Donc, quand on pense qu’avec 20 % d’arbres mal classés, il faut tout raser, le raisonnement est délirant : non seulement ces arbres ne sont pas tous morts, mais il reste 80 % d’arbres vivants. Si le peuplement est monospécifique, uniquement de l’épicéa planté en plaine, alors oui, 20 % peut annoncer un basculement. Mais si on a 20 % d’épicéas ou de frênes mélangés dans une trame et 80 % d’arbres qui ne souffrent pas, alors aller raser cette forêt n’a aucun sens.

Qu’en est-il des scolytes ?

Même dans le cas d’un peuplement d’épicéa attaqué par le scolyte, ce petit coléoptère qui pullule et pond ses œufs dans les arbres fragilisés, on commence à comprendre que les coupes rases systématiques sont contre-productives. D’une part parce que l’on intervient souvent après l’épidémie, donc trop tard, et d’autre part, parce que si on laisse le bois se décomposer sur place, on enrichit le sol. Et si on laisse les épicéas morts debout, les prédateurs naturels du scolyte s’installent : le pic vient nicher dans les grands arbres morts et mange ces coléoptères. Cette approche a été complètement sortie du radar en France, alors qu’en Allemagne et en Belgique, c’est l’inverse. Et puis à quoi bon aller récolter, en tassant le sol, des épicéas morts de faible valeur, quand les laisser se décomposer enrichit le sol ?

Le bois reste une ressource utile. Comment concilier tout cela avec nos besoins ?

Dans le dernier rapport de Canopée sur le puits de carbone, on montre que, pour maintenir ce puits de carbone tout en adaptant nos forêts, il faut réduire la récolte. Mais pas de façon folle. On récolte environ 53 millions de mètres cubes. En passant à 50 millions, plutôt qu’en augmentant comme le propose le gouvernement, on tiendrait nos objectifs à 2030, puis 2050. Qu’est-ce que ça change ? Énormément de bois français est aujourd’hui utilisé en bois énergie ou à l’export. Or, beaucoup de feuillus secondaires, le charme, l’érable ou encore les tilleuls partent au bois énergie faute de scieries capables de les transformer. Si on les valorisait mieux, on n’aurait pas besoin d’augmenter la récolte et on pourrait mieux rémunérer celles et ceux qui travaillent en forêt. Et donc encourager de bonnes pratiques : plutôt que de raser leurs forêts de feuillus diversifiés pour planter des résineux, les propriétaires trouveraient un intérêt économique à une gestion diversifiée.

Le problème viendrait donc de notre usage de cette ressource ?

La très grande majorité du bois récolté est utilisé pour l’énergie plutôt que dans la fabrication de meubles ou de charpente. Et cette tendance s’accélère. Soyons clairs : il est trop tard pour prétendre avoir sous la main un scénario magique qui nous sortirait à la fois du nucléaire et des fossiles tout en répondant à des besoins croissants. Il faut réduire nos besoins et, surtout, ne pas créer de nouvelles infrastructures qui nous entraînent dans la mauvaise direction, comme les biocarburants à base de bois pour faire voler les avions, alors qu’on ne veut pas réduire le trafic aérien. Même pour la construction bois, mieux vaut le bois que le béton. Mais si c’est pour bâtir des résidences secondaires, alors qu’on a des logements vides, où est la substitution ? À l’échelle mondiale, les forêts souffrent de notre consommation boulimique de ressources — le nickel qu’on va chercher jusqu’en forêt primaire en Indonésie, avec une entreprise française comme Eramet, l’huile de palme, le soja pour la viande, le papier… La forêt est notre meilleure alliée climatique qu’on met sous pression. Notre niveau d’action à Canopée, c’est justement de bloquer ces infrastructures et ces politiques qui créent des besoins artificiels.

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