Récit et dessins: la chevêche d’Athéna, une lueur dans le regard
Quand ses yeux d’or s’allument et que sa voix miaule, la chevêche d’Athéna donne vie à la campagne. Témoignage de terrain.
Quand ses yeux d’or s’allument et que sa voix miaule, la chevêche d’Athéna donne vie à la campagne. Témoignage de terrain.
C’était un 21 janvier. Dans la brume froide tombée avec la nuit hâtive, les phares des voitures éclairent la double rangée de 150 arbres. Comme une procession d’autant de zombies, bras tendus vers le ciel, les troncs taillés en têtard longent la voie parfaitement rectiligne qui mène à un monument historique. Le halo éphémère des véhicules pressés révèle par intermittence une forme oblongue, approximativement de la taille d’un bonnet, qui gît sur le bitume du bas-côté. J’ai aussitôt un pressentiment… plus je m’avance, plus je retiens mon souffle. Et si c’était elle ?
Au passage d’un bolide particulièrement proche, le courant d’air trahit la légèreté du petit corps ballotté, une aile à demi écartée. Plus de doute, la chevêche d'Athéna du carrefour est morte. Son plumage est intact : ici, chocolat taché de vanille, là, vanille flammée de chocolat. Ses yeux ne sont pas seulement fermés, ils sont éteints. Quand la chouette aux iris d’or clôt ses paupières à jamais, l’obscurité semble définitive.
Il a fait - 11 °C la nuit dernière. A-t-elle été engourdie au point de perdre ses réflexes ? Halte, pas question d’accuser la température. Le climat hivernal et la chouette sont tous deux menacés et font face aux mêmes dangers, dont ces monstres à quatre roues. Il aura fallu attendre la vague de froid de ce début d'année 2026 pour que le thermomètre redescende aussi bas dans la vallée.
La chevêche défunte, je la connaissais bien. Elle vivait en couple, sous le toit d’un appentis, adossé à une ferme. Il manquait une tuile, c’était sa porte d’entrée. Au cours d’après-midi d’hiver ou à l’aube de chaudes journées de juin, je guettais souvent sa bouille ronde et ses deux billes jaunes, tantôt au sommet du poteau téléphonique en bois, tantôt sur le panneau de signalisation qui indique le virage serré. J’avais prévenu les habitants de la ferme, également vendeurs d’escargots cuisinés et de fromages : « Si vous entreprenez de réparer ce toit, prévenez-moi, on installera un nichoir pas très loin. » Ils m’avaient donné leur parole.
Les chevêches d'Athéna les plus proches
Lequel des deux membres du couple a perdu la vie cette nuit de janvier ? Le mâle ou la femelle ? Je ne l’ai jamais su – ils étaient semblables – et je n’ai jamais revu le survivant. C’était le couple le plus proche de chez moi : 2,8 km exactement. La dynamique fragile de l’espèce est telle que, près d’une décennie après cette triste disparition, le territoire n’a toujours pas été réoccupé.
Quelques semaines après l’accident, je décide de faire le point sur la situation de l’espèce dans un rayon d’environ 10 km autour de mon domicile. Et durant toutes les années écoulées depuis, je multiplie les rendez-vous avec la chevêche d'Athéna. Le soir, pour apercevoir sa silhouette trapue émerger en ombre chinoise au faîte d’un toit ou sur la branche nue d’un frêne. Au cœur de la nuit, aussi, pour entendre ses appels envoûtants, aussi bien ses chants lugubres et mystérieux que ses cris explosifs aux accents colériques. Et quand pointe le jour, très tôt en été, pour l’admirer en couleur et m’autoriser quelque face-à-face, yeux dans les yeux.
Le bilan de ces prospections est tout de même apaisant : dix communes alentour sont occupées par l’espèce. Je pense à celles du village juste au nord qui habitent un nichoir robuste, posé dans un noyer avec un ami, il y a… dix-huit ans ! Ma plus fidèle voisine vit à l’ouest, dans un abri à foin orné de multiples lucarnes au milieu d’une prairie.
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L’été venu, elle dialogue fermement avec le petit-duc d’à côté et surveille ses arrières quand l’effraie rôde en chuintant. Les plus loquaces et bourgeoises habitent un immense bâtiment patrimonial, bâti sous Louis XV. On y a compté jusqu’à trois couples se disputant les loges de tilleuls et érables, les combles et autres pièces sombres oubliées. Au cœur de la grande plaine agricole, au sud-ouest, les cavités sont rarissimes. Là-bas, les chevêches s’établissent donc au sein du maillage verdoyant des villages : vergers, jardins, allées d’arbres sur talus enherbés. Lorsqu’elles s’aventurent parmi les vastes champs, ce n’est jamais à plus de 500 m du bourg, souvent à la faveur d’une cabane abandonnée, rarement d’un arbre mort.
Destins liés
La chevêche d’Athéna est en définitive presque commensale des humains ici. Avec l’effraie, les hirondelles ou les moineaux, la petite chouette lie son destin à notre façon de voir l’urbanisme, la construction ou la rénovation, en passant par la gestion d’espaces verts. La politique consistant à étendre le moins possible les terrains constructibles au-delà des limites actuelles des agglomérations est parfaitement vertueuse. Mais, à l’inverse, combler tous les vides en densifiant au maximum l’habitat existant, c’est prendre un autre risque. Celui d’exclure la vie sauvage qui a trouvé refuge parmi nous.
La chevêche d’Athéna raconte le paysage de la campagne. Pour que son regard ensoleillé continue de briller, l’horizon ne doit pas être monotone, partagé entre bâti ultra dense, forêts taillées au cordeau et champs nus. Pour la chouette au sage nom de déesse grecque, le salut vient du mélange paysager et de l’imbrication des mondes… Où l’arbre majestueux, la prairie rebelle et l’abri de pierres sont des joyaux à préserver à tout prix.
4 faits à connaître sur la chevêche d'Athéna
Faucon de nuit ?
À bien des égards, la chevêche d’Athéna est l’alter ego nocturne du faucon crécerelle. Des dimensions comparables, une attirance pour les paysages semi-ouverts et les villages, un évitement de la forêt, un régime alimentaire semblable, un goût pour les cavités offertes par nos bâtiments…
Sur le fil
Bien que répandue sur l’ensemble de l’Hexagone, la chevêche a une répartition hétérogène. Plus abondante au sud et dans l’ouest, elle évite les montagnes, les régions forestières et les grandes villes. On ne compterait que 25 000 à 50 000 couples sur l’ensemble du territoire, soit au maximum un sur 10 km2 en moyenne. C’est quatre fois moins que la hulotte, par exemple. Aujourd’hui, le déclin modéré, voire la stabilisation des effectifs par endroits, fait suite aux fortes régressions survenues après la Seconde Guerre mondiale, lors de la modernisation de l’agriculture, la destruction du bocage et des vergers.
Espoir helvète
Après trente ans d’absence, la chevêche d’Athéna a niché avec succès dans la plaine de l’Orbe en 2025, signant un retour gagnant sur le territoire vaudois. Une nouvelle raison d’espérer pour une espèce qui était au bord de l’extinction en Suisse, il y a vingt-cinq ans. Le travail des associations en collaboration avec le monde agricole porterait ses fruits. En 2025, avec 161 territoires recensés sur tout le pays, notamment à Genève, en Ajoie et dans le Grand-Marais, la population atteint son record depuis quarante ans.
Chouette de caractère
Malgré sa petite taille – 25 cm de haut – et sa silhouette rondouillarde, la chevêche d’Athéna est un prédateur opportuniste et habile. Gros insectes, lézards et petits rongeurs sont les victimes régulières de son appétit. Mais les oiseaux peuvent faire partie de son régime alimentaire, surtout des passereaux capturés en dortoir.
Cet article est extrait de la Revue Salamandre
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