Cet article fait partie du dossier

Loriot, le soleil est de retour

Qui a vu le loriot ? Daniel Auclair dévoile les coulisses de son nouveau film

Un film sur un oiseau jaune pétant, mais presque invisible ? C’est l’aventure humaine et ornithologique que nous propose le réalisateur Daniel Auclair dans son nouveau documentaire. Il raconte les coulisses de ce projet.

Abonnés

L’histoire du film Qui a vu le loriot ? commence en 2022, avec Didier Laneurit. Ce photographe bascule alors dans le monde de la vidéo. Il s’essaie à ses premières séquences. Lui qui se plaint déjà de passer beaucoup de temps à classer ses clichés, je tente de le persuader que le temps d’écran nécessaire pour trier et archiver les clips va le rendre fou. En vain… Nous sommes amis de longue date et il me met régulièrement sur ses meilleurs coups naturalistes. Je commence alors à m’intéresser à ses loriots. Ses loriots parce qu’il trouve quatre ou cinq nids par an, ce qu’aucun ornithologue à ma connaissance n’est capable de faire. Il a un truc que révèlent le film et, un peu plus loin, ces quelques lignes.

Pendant deux ans, Didier accumule des scènes intéressantes de l’oiseau d’or et je commence à penser que la réalisation d’un documentaire en commun est possible. Évidemment, c’est à la Salamandre que je propose ce projet. L’affaire est conclue dans la foulée pour sortir un film en 2026. Nous sommes en 2024 et nous avons donc deux années de tournage devant nous pour entrer dans l’intimité d’un des oiseaux les plus difficiles à observer en Europe.

Lire aussi : à quoi ressemble la vie du loriot en Afrique ? Un ornithologue sud-africain raconte

C’est vers la fin avril que le chant du loriot annonce son retour d’Afrique. L’ornithologue le repère à l’oreille. Sa mélodie permet d’identifier dans quel arbre, souvent densément feuillu, il se trouve. Mais l’oiseau tropical n’est visible que lorsqu’il s’envole. Le plumage du mâle, jaune d’or avec les ailes noires, lui confère un air exotique, mais ce contraste ne le rend guère plus visible. Dans l’ombre et la lumière de la canopée, bercée d’une brise printanière, l’oiseau mène sa vie secrète.

Le film a été tourné dans un rayon de 3 km autour de la maison de Didier, le long du canal de Berry, entre les départements du Cher et de l’Allier, dans le centre de la France. Les loriots fréquentent les peupliers des berges du canal et nichent principalement dans les chênes du bocage environnant. Exception faite d’un nid trouvé dans un érable.

Loriot d'Europe / © Didier Laneurit - Daniel Auclair

Prénoms prédestinés

Le scénario du film prend chair avec l’arrivée de Léo. Depuis ses 8 ans, il s’est pris de passion pour les piafs et m’accompagne dans de nombreuses sorties ornithologiques. Bien entendu, il manifeste rapidement le désir de s’initier à l’image animalière. Allez savoir pourquoi…

Voilà trois ans que je connais le jeune Léo et je le sens capable de faire la paire avec Didier. Ce dernier n’aime pas trop voir la caméra dirigée sur lui, mais son jeu minimaliste passe plutôt bien à l’écran en association avec Léo. Le duo de passionnés assure les transitions du récit, entre les différentes scènes de vie du loriot. Les humains cherchent les oiseaux, passent du temps à l’affût. L’idée est que le futur spectateur suive leur lente quête.

Une anecdote savoureuse me persuade de la pertinence de la formation de ce duo. Un jour, j’ouvre le volume 1 du guide Les passereaux de Paul Géroudet, afin de me documenter sur le sujet principal de mon film. Page 168, l’ornithologue suisse écrit : « Dans les couronnes feuillues des chênes, le sifflement du loriot semble exprimer une gaité insouciante : didelio... » Me faut-il être plus explicite ? Je tourne un film sur le loriot avec Didier et Léo... Leurs deux prénoms accolés sont ni plus ni moins la traduction du chant de l’oiseau invisible !

Les refrains flûtés didelio et les chuintements résonnent : les couples en effervescence animent ­bruyamment les peupliers et les chênes du bocage. Ils sont tout aussi actifs en forêt, quoique jamais loin d’une lisière, mais plus difficiles à observer. Les poursuites et les échauffourées sont brèves. Tout laisse à penser qu’ils sont pressés d’assurer leur ­descendance. Leur séjour sous nos latitudes est court, quelques mois centrés sur le solstice d’été.

Léo et Didier / © Didier Laneurit - Daniel Auclair

Un secret révélé

Trouver un nid de loriot relève du défi, sauf si... les pins sylvestres de votre jardin sont colonisés par des chenilles processionnaires. Pourtant, le passereau bicolore ne mange pas ces larves urticantes. Quel est donc le rapport ? Didier a mené son enquête : la soie des cocons de chenilles est un matériau très prisé de la femelle loriot. Prenant seule en charge la construction du nid, elle fait d’incessants allers-retours entre les pins et le lieu où elle va nicher.

Lire aussi : 9 choses à savoir à propos du loriot

Didier se poste donc près des résineux et Léo dans la prairie voisine. Quand la femelle quitte les pins, le bec chargé, Didier siffle entre ses doigts et Léo la prend en filature avec ses jumelles, jusqu’au chêne où elle bâtit. Mais localiser l’arbre n’est que la première étape. Il faut parfois un long moment pour trouver ensuite le nid, souvent haut perché.

Dans cette histoire de passereau migrateur bien discret, la complicité entre les deux compères est un ­sacré avantage. Elle donne une trame au film et permet de dépasser la seule biographie d’un oiseau. J’espère secrètement et sincèrement que Léo donnera envie à des enfants de filer dans la nature, et à des parents de leur offrir une paire de jumelles.

Léo avec ses jumelles / © Didier Laneurit - Daniel Auclair

Berceau et noces

La femelle loriot tisse patiemment une sorte de hamac suspendu à la fourche d’un chêne. On y trouve diverses graminées, des fragments d’herbes de la pampa prélevées devant la porte de Didier, des plumeaux de phragmites cueillis le long du canal… Le berceau est très souple et plutôt douillet.

Quand elle a terminé la construction, la femelle attend son galant dans une posture qui ne laisse place à aucune équivoque. Les noces sont consommées brièvement sur le nid. Il faut alors compter deux semaines de couvaison avant l’éclosion des trois ou quatre œufs.

« Après avoir manqué l’accouplement, nous n’osons pas parler de lot de consolation avec cette scène exceptionnelle, mais dramatique. »
Daniel Auclair

Le nid idéal trouvé par Didier était situé à 4 m de haut, dans un petit chêne un peu dégarni, tout proche d’une haie épaisse pour poser l’affût. Il nous promettait de fabuleuses scènes en gros plan. Pour filmer l’accouplement, j’ai donc laissé une caméra tourner toute seule les jours où on ne pouvait pas rester à l’affût. Et c’est ainsi que nous avons obtenu la scène de prédation de la corneille sur deux œufs. Après avoir manqué l’accouplement, nous n’osons pas parler de lot de consolation avec cette scène exceptionnelle, mais dramatique. Et si nous avions assisté à ce forfait, aurions-nous dû intervenir ? La corneille effarouchée serait revenue dès notre départ... Et puis, de quel droit faudrait-il retirer la nourriture du bec d’un oiseau au profit d’un autre qui nous intéresse davantage ?

La corneille noire est parvenue à déjouer la vigilance du couple. Pourtant, celui-ci est aux aguets en permanence. Le mâle loriot ne ravitaille sa compagne qu’occasionnellement et monte la garde quand elle va se dégourdir les ailes. Leur instinct territorial ne tolère aucune intrusion à proximité de la nichée.

Le mâle, parfois le couple, pourchasse sans scrupules faucon crécerelle, buse ou milan noir. Un inoffensif pigeon ramier perché trop près se voit congédié sans cérémonie. Il faut donc être malin comme un corvidé pour déceler une faille dans le dispositif de sécurité... Avec de la patience, un écureuil ou une martre réussissent parfois à perpétrer le même forfait.

Loriot d'Europe : construction du nid / © Didier Laneurit - Daniel Auclair

Protéines d’abord

Au bout des deux semaines de couvaison, nous plantons les affûts à proximité des nids. Les loriots sont assez tolérants vis-à-vis de l’humain, mais trouver une fenêtre pour filmer dans de bonnes conditions n’est pas chose facile parmi les frondaisons. Quand la femelle construit, les feuilles sont encore fripées. Lorsque les jeunes sont nés, le poids du nid le fait descendre au point de parfois le rendre invisible derrière un nouveau rideau de végétation.

Des becs frêles se dressent bientôt à la surface du nid, quand les adultes apportent les premières proies. On reconnaît notamment des chenilles parmi les insectes déposés. Lors de chaque nourrissage, l’adulte récupère la fiente qu’expulse un des jeunes et l’emmène loin du nid. Souci d’hygiène d’une part, et de sécurité aussi. Tout amas fécal au sol risquerait d’attirer l’attention d’un bec ou d’une canine opportuniste.

Le menu parental propose des proies de plus en plus volumineuses. On consomme local et saisonnier, ­évidemment. En observant ce manège, je me demande pourquoi la prédation d’une sauterelle verte par un loriot nous laisse indifférents, alors que nous sommes profondément émus par une corneille qui gobe deux œufs de loriot. Tout naturaliste se pose cette question un jour ou l’autre.

De temps en temps, une baie de lierre vient agrémenter le menu. Quand l’adulte survient, chaque jeune loriot se trémousse pour faire passer son bec devant ceux de la fratrie. La souplesse du nid se révèle alors cruciale pour endiguer les dommages qu’entraîneraient les mouvements désordonnés des oisillons de plus en plus trapus.

Fin mai, les jeunes désertent leur berceau et commencent à sauter de branche en branche, alors que leurs plumes n’ont pas encore terminé leur pousse. Ils sont ravitaillés sur les ramures du chêne natal. Même les chenilles les plus dodues sont avalées facilement. Parmi les proies les plus remarquables, voire inattendues, on a vu le mâle apporter un escargot des jardins, et la femelle un hanneton. Sur un des lieux de tournage, le loriot partage son habitat et donc les ressources alimentaires avec la somptueuse pie-grièche à tête rousse et la huppe. D’un même affût, nous avions une vue privilégiée sur plusieurs nids d’oiseaux, dont celui d’une buse.

J’ai songé à intégrer toutes ces espèces qui voisinaient avec le loriot pour montrer la richesse du paysage. Mais présenter ces seconds rôles aurait porté la durée du film à quatre-vingts minutes ! C’était trop. Un figurant a cependant défrayé la chronique quotidienne de façon totalement inattendue. Ce grimpereau nous a offert quelques scènes cocasses, à l’origine d’un épisode clé du scénario, que même une IA n’aurait pu imaginer – l’intelligence artificielle n’ira jamais se frotter à la réalité du terrain. Mais il n’est pas question de tout divulgâcher ici.

Nourrissage d'un jeune loriot d'Europe / © Didier Laneurit - Daniel Auclair

Fruits pour finir

En juin, les adultes sont dans le cerisier, mais nous ne les avons pas vus apporter les fruits aux jeunes. Devant notre caméra, une femelle loriot a été filmée piquant une cerise avant de la gober avec le noyau. Quand les jeunes maîtrisent le vol et explorent les environs, ils sont repérables à leurs cris aigus. Ce sont des réclamations lancées dès qu’un adulte se présente dans les parages. Les oisillons veulent leur part de fibres végétales ! Leur régime des premières semaines, protéiné à base d’insectes, laisse ensuite place à une grande part de fruits.

Début août, on peut alors voir la famille réunie dans le cornouiller et le prunier. Les adultes nourrissent encore leur progéniture, qui s’exerce avec plus ou moins de réussite au gobage de drupes. Les mûres sont aussi consommées, du moins celles que Léo a épargnées. Au crépuscule, les loriots se réunissent en dortoir familial, mais nous n’avons pas ­découvert l’arbre où ils passaient la nuit.

En cette période estivale, nous guettons assidûment l’étang voisin, où les passereaux jaunes viennent se baigner. Comme les guêpiers, ils survolent la surface de l’eau et font trempette à deux ou trois reprises avant d’aller se sécher sur un arbre. Nous avons observé la scène de loin. Hélas, nous n’avons pas pu filmer ces instants magiques.

À la date du 20 août, c’est le silence. Les cris des jeunes loriots se sont éteints. Peut-être se sont-ils dispersés plus loin ? Ou bien, ça y est : ils ont entrepris leur grand voyage. Direction l’Afrique !

Jeune loriot d'Europe / © Didier Laneurit - Daniel Auclair

La bande-annonce de Qui a vu le loriot ?

Qui a vu le loriot ? est disponible sur Salamandre TV

Couverture de La Salamandre n°293

Cet article est extrait de la Revue Salamandre

n° 293  Avril - Mai 2026, article initialement paru sous le titre "Qui a vu le loriot ?"
Catégorie

Dossiers

Ces produits pourraient vous intéresser

Une vie pour la nature

19.90 €

Agir pour la nature – Balcons et terrasses

19.90 €

Le grand livre de la nature

69.00 €

Les plantes sauvages

49.00 €

Découvrir tous nos produits

Poursuivez votre découverte

La Minute Nature
La Minute Nature

Cigogne noire : l’oiseau rare filmé par des caméras pièges

Le réalisateur Daniel Auclair tente de filmer un animal très rare avec des caméras pièges. Rendez-vous avec la cigogne noire.

La Minute Nature
La Minute Nature

Des caméras pièges au bord de l’eau

Le réalisateur Daniel Auclair tente de filmer un oiseau très rare avec des caméras pièges, va t-il y arriver ?

Bandes-annonces
Bandes-annonces

Mon ami Pierrot, un film Salamandre

Dans son nouveau film, Daniel Auclair a redécouvert le moineau, un voisin qu’il croyait pourtant connaître. Instant coulisses.

Nos 3 revues

Revue Salamandre

Plongez au coeur d'une nature insolite près de chez vous

Découvrir la revue
8-12
ans

Salamandre Junior (8 - 12 ans)

Donnez envie aux enfants d'explorer et de protéger la nature

Découvrir le magazine
4-7
ans

Petite Salamandre (4 - 7 ans)

Faites découvrir aux petits la nature de manière ludique

Découvrir le magazine

La Salamandre est un éditeur indépendant et sans but lucratif entièrement dédié à une cause essentielle : faire aimer la nature. Partez à la rencontre d'animaux petits et grands ou de plantes incroyables qui vivent tout près de chez vous.

Salamandre newsletter
Nos images sont protégées par un copyright,
merci de ne pas les utiliser sans l'accord de l'auteur