Pourquoi voit-on des animaux apparaître sur tous les billets de banque ?

Euros, livres sterling, francs suisses : toute l’Europe ou presque envisage ou prévoit d’imprimer des animaux sur ses nouveaux billets de banque. Comment expliquer cette tendance ?

© Proposition de graphisme-BCE

Il y a d’abord eu la Suisse, qui a présenté début mars ses nouveaux billets de banque. Sur chacun d’entre eux, l’association d’une plante et d’un insecte. La Grande-Bretagne lui a emboîté le pas il y a quelques semaines, avec un grand sondage pour sélectionner les « visages » des futurs billets nationaux parmi 18 espèces locales. Au dos du roi, bye bye Winston Churchill ou Jane Austen, welcome requin-pèlerin, hérisson ou chouette effraie.

Et maintenant, l’euro. La Banque centrale européenne a en effet lancé il y a quelques jours son propre sondage pour choisir sa troisième série de billets. Après les différents styles architecturaux de l’Histoire, mis en valeur sur les coupures en circulation, deux thématiques sont soumises aux votants : la culture européenne et… les fleuves et les oiseaux.

De Lisbonne à Helsinki, toute l’Europe géographique ou presque pourrait donc à l’avenir s’échanger des billets à l’effigie d’animaux. Coïncidence ? Le thème de la nature et du vivant coche toutes les cases importantes aux yeux des émetteurs de monnaie et de leurs gouvernements.

Des personnalités clivantes

Vous êtes né avant l’an 2000 ? Alors si vous deviez dessiner l’archétype d’un billet de banque, vous commenceriez certainement par esquisser le visage d’une personnalité de haut rang. Les pères fondateurs aux Etats-Unis, la reine ou le roi au Royaume-Uni, Napoléon, Antoine de Saint-Exupéry, ou Pierre et Marie Curie sur nos anciens francs.

Sauf que ce réflexe induit une prise de risques, peut-être plus importante aujourd’hui que par le passé. « Nous vivons une certaine forme de révisionnisme. Il n’y a plus de grands Hommes. Chacun a sa part sombre. Imprimer un visage sur un billet fait passer un message fort, un message clivant, qui aura ses partisans et ses adversaires », explique Arnaud Manas, chercheur attaché à l’Université de Paris-Nanterre et chef du service du patrimoine et des archives de la Banque de France.

L’objectif est de ne pas rouvrir de débat, de ne pas attiser le nationalisme

Plusieurs pays pour un billet

À l’échelle de l’Union européenne, le casse-tête est encore plus grand : comment justifier d’imprimer le visage d’un écrivain espagnol, mais pas celui d’un personnage marquant de la culture grecque ou estonienne ? « C’est pour cette raison que les personnalités choisies dans le deuxième thème proposé par la Banque centrale européenne ont déjà toutes figuré sur la monnaie de l’un des pays membres. L’objectif est de ne pas rouvrir de débat, de ne pas attiser le nationalisme », précise le chercheur.

Lire aussi : Commentaire : le vivant entre dans le porte-monnaie des Suisses

Animaux fédérateurs

Et les animaux, dans tout ça ? « Eux, ne font pas de politique », poursuit-il. Présent dans une grande majorité du territoire de l’UE, le martin-pêcheur, qui pourrait être imprimé sur les futurs billets de 10 euros, dépasse les frontières nationales sans diviser ni créer de jalousies.

Opter pour la faune au moment d’illustrer une série de coupures revient aussi à éviter l’épineuse question de la juste représentation d’une population. Les genres sont-ils équitablement mis en évidence ? Une place a-t-elle été accordée aux minorités ? Lesquelles ? Autant d’interrogations qui opposent bien souvent les camps politiques, mais disparaissent lorsqu’il est question d’oiseaux.

Des valeurs d’aujourd’hui

Au moment de choisir le graphisme de leur monnaie, les banques centrales cherchent avant tout à véhiculer des valeurs positives, qui s’inscrivent dans l’air du temps et résonnent auprès du public. Car toutes poursuivent un même but : « Dans le vocabulaire que je vois passer, il est beaucoup question du fait que les billets soient “acceptés” par le plus grand nombre. En tout cas, ils ne doivent pas être “rejetés” », explique Louise Wambergue-Gouble, doctorante en design graphique et études visuelles à l’Université de Strasbourg qui travaille actuellement sur la relation entre le graphisme et la confiance accordée aux billets de banque. Et la spécialiste de citer un billet français mis en circulation en 1945, mais retiré trois ans plus tard seulement. Son grand défaut : il évoquait “l'Empire français" dans une période qui entamait justement son processus décolonial. « Concevoir et imprimer des billets pour si peu de temps, ce n’est pas du tout rentable », poursuit la spécialiste.

« Ces billets, c’est un peu le vice qui rend hommage à la vertu »

Parmi les thématiques qui traversent les sociétés de 2026, l’écologie et l’environnement figurent forcément en très bonne place, surtout lorsqu’il s’agit de fixer sur papier un horizon à préserver. « Nous avons tous un sentiment de culpabilité vis-à-vis de la faune et de la flore », analyse Arnaud Manas. « Ces billets, c’est un peu le vice qui rend hommage à la vertu, une manière d’exorciser notre mauvaise conscience ».

Des actions concrètes ?

Au-delà du mea culpa rangé dans un portefeuille, ces coupures pourraient-elles pousser la population à davantage protéger les espèces représentées ? Une étude parue en 2024 sur la question de la présence du vivant sur les billets du monde laisse planer le doute, faute de publication scientifique à disposition sur ce sujet précis. Dans un résumé de leur travail publié sur theconversation.com, les auteurs évoquent toutefois une étude qui a pu faire un lien entre le partage d’images d’animaux sur les réseaux sociaux - un vecteur médiatique massif, comme l’est la monnaie - et les actions concrètes de protection.

À l’autre extrémité, Arnaud Manas refuse en tout cas de voir une quelconque tentative de greenwashing de la part des Banques centrales, qui utiliseraient le vivant pour verdir un symbole de consommation dans un monde où les défenseurs de la biodiversité appellent toujours plus à la décroissance et à un changement radical de perspective. « Peu importe ce qu’on imprime sur un billet, cela ne changera pas la trajectoire européenne sur l’écologie ou l’environnement. » Le scientifique souligne d’ailleurs que la thématique des oiseaux a très largement été plébiscitée par les Européens eux-mêmes au moment de dessiner les contours des nouveaux billets. « Si on avait laissé faire la Banque centrale européenne, elle n’aurait rien changé au graphisme actuel, si ce n’est les signes de sécurité anticontrefaçon. »

Un billet sur 6 dans le monde

Quelles espèces d’animaux sauvages apparaissent le plus sur les billets de banque et à quelle fréquence ? C’est à ces questions auxquelles a tenté de répondre une étude publiée en 2024 dans la revue People and Nature par trois chercheurs de l’Université Griffith, en Australie. Les scientifiques ont analysé plus de 4541 coupures mises en circulation par plus de 207 émetteurs ( pays et groupes de pays ) entre 1970 et 2017. Résultats : le trio a pu dénombrer 985 animaux imprimés, parmi lesquels 841 ont pu être attribués à une espèce précise. Ces individus figuraient sur 689 coupures provenant de 118 pays ou groupes de pays. Tendance intéressante : les chercheurs constatent une nette augmentation du nombre d’animaux représentés sur les billets à partir de 1992, date de l’adoption de la Convention sur la diversité biologique, dont l’un des objectifs était la conservation de la biodiversité. 30 % des espèces étaient d’ailleurs menacées d’extinction à divers degrés au moment de la publication de l’étude.

Au panthéon des animaux imprimés, on note une claire domination des espèces charismatiques, avec en tête les oiseaux et des mammifères. L’éléphant de savane d’Afrique arrive en tête des espèces représentées sur les coupures du plus grand nombre de pays ( 11 ), à égalité avec le buffle d’Afrique, juste devant le lion, la girafe et le zèbre. Au classement des pays, les Seychelles remportent la palme du plus grand nombre de représentations d’animaux locaux sur ses coupures durant la période étudiée, devant le Bélize et l’Organisation des États de la Caraïbe orientale, qui partage une monnaie.

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