« La neige n’est pas qu’un témoin du changement climatique, elle le régule aussi »
Moins de neige en moyenne altitude, une fonte plus rapide en haute montagne : le réchauffement climatique provoque un verdissement des Alpes. Un cercle vicieux, car la neige contribue aussi à lutter contre le réchauffement.
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Des chutes de neige exceptionnelles en janvier, puis en février… L’hiver 2025-2026 se démarque-t-il des années précédentes ? Et comment l’enneigement peut-il nous aider à comprendre l’évolution climatique actuelle ? Rencontre avec Marie Dumont chercheuse en sciences de la neige et directrice du Centre d’études de la neige de Météo France et du CNRS, au col de Porte, observatoire nivométéorologique de référence pour la moyenne montagne, dans le massif de la Chartreuse.
L’enneigement a-t-il été exceptionnel cet hiver ?
L’hiver météorologique, qui comprend les mois de décembre, janvier et février, est le huitième hiver le plus pluvieux depuis 1959 et le quatrième plus doux depuis 1900. Mais concernant l’enneigement, c’est encore tôt pour tirer un bilan. La neige est encore là. Ici, à l’observatoire du col de Porte (1326 m), on prend en compte les mesures sur la neige du 1er décembre au 30 avril. Les premières données montrent en février un enneigement exceptionnel dans les Alpes du sud, grâce aux épisodes de neige successifs de janvier, puis de mi-février. Il faut remonter une dizaine d’années en arrière pour voir des quantités d’enneigement comparables à ces dates. Dans les Alpes du Nord, aux mêmes dates, l’enneigement est plutôt bon, pour l’instant, mais pas exceptionnel.
Un tel enneigement est-il surprenant au vu de l’évolution actuelle du climat ?
Alors, non. Dire qu'il y a un réchauffement climatique ne veut pas dire qu'il n'y aura plus jamais de neige. Ça veut dire que la fréquence des mauvais hivers sans neige sera plus élevée. Mais ça n'exclut pas le fait qu'on puisse avoir des records d'enneigement ou des records de froid. J’aime bien utiliser la métaphore des résultats d’une équipe de foot. La météo, c’est le résultat d’un match. Le climat, c’est le championnat. Et ce qui compte, ce sont les résultats du championnat, pas celui d’un match !
D’où l’intérêt d’avoir des séries de données très anciennes, comme ici à l’observatoire du col de Porte…
Oui. Ici, les mesures ont commencé en 1960. En général, pour établir des moyennes climatiques, on se base sur des moyennes de 30 ans qui permettent de lisser le bruit du signal météorologique. Si on compare la moyenne d’enneigement de la période 1960 - 1990 avec celle de 1990 - 2020, on a perdu 40 % d’enneigement au col de Porte. C’est vraiment à moyenne altitude que le changement climatique a le plus d’impact sur l’enneigement.
“Globalement, les hivers ne sont pas plus mouillés ou plus secs.
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Pourquoi ?
Pour comprendre, il faut regarder l’évolution des températures de l’air. Là aussi, on voit qu’elles varient beaucoup d’un hiver à l’autre. Mais si on s’attarde sur les moyennes, on observe un réchauffement de 1° C entre les deux périodes de 30 ans. Dernier indicateur : les précipitations, c’est-à-dire la quantité d’eau qui tombe sous forme de pluie ou de neige. Là, il y a bien une variabilité d’une année à l’autre, mais pas de tendance : globalement, les hivers ne sont pas plus mouillés ou plus secs. Cela signifie qu’au col de Porte, on perd de la neige en hiver parce qu’il fait plus chaud, et qu’à cette altitude, la température de l’air en hiver tourne autour de 0° C. Et avec un réchauffement de 1° C, on va favoriser la pluie plutôt que la neige...
C’est très différent en haute altitude ?
Oui. En Suisse, sur le Weissfluhjoch, un observatoire identique à celui du col de Porte est installé à 2500 m d’altitude. Comme la température hivernale moyenne est de -7° C, même avec un réchauffement de 1° C, la quantité d’enneigement ne diminue pas. En revanche, sa durée, oui. Comme il fait plus chaud, la fonte commence plus tôt, le manteau neigeux disparait 15 jours plus tôt.
Quels sont les effets de ces évolutions ?
Nous observons un verdissement des Alpes : comme la durée de l’enneigement se raccourcit, la végétation, elle, est active plus longtemps. Ça change la dynamique des écosystèmes. Sa qualité, sa structure, peut affecter la faune. Par exemple, quand il fait froid, la neige est sèche : elle ne contient pas d’eau, elle est malléable. Mais s’il fait plus chaud, la neige fond puis regèle. Ou s’il pleut sur de la neige, la neige devient alors humide et très dure. Pour les herbivores, la nourriture devient moins accessible… Enfin, la neige n’est pas seulement un témoin du changement climatique, elle est aussi un régulateur…
Comment la neige régule-t-elle le climat ?
Plus il y a de la neige au sol, plus la terre est blanche, et plus elle renvoie l'énergie du soleil vers l'atmosphère, et limite donc le réchauffement. Mais si la température augmente : moins il y a de neige, moins la Terre est blanche, plus elle absorbe l’énergie du soleil et se réchauffe. C’est ce qu’on appelle une rétroaction. Et c’est pour ça qu’il est essentiel d’étudier la neige ici, dans les Alpes, mais aussi dans le monde, car elle a un impact sur les températures globales !
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