Lille : au jardin partagé, on cultive des légumes et un lien à la nature

A Lille, les habitants de toutes origines se rencontrent aux jardins de la Poterne, pour un contact avec la terre et la biodiversité au milieu du béton.

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© Patricia Méaille / Biosphoto

Quittez la grand-place, zigzaguez une vingtaine de minutes plein nord, entre boutiques de luxe et restau­rants cosy du Vieux-Lille – un ancien quartier populaire touché par la gentrification depuis les années 1990 – et vous arriverez sur le périph’. Mais juste avant, entre la ville et la route, la plaine de la Poterne assure un espace de respiration. Et un refuge pour la biodiversité au milieu de la jungle de béton.

Sol et solidarité

Sur 3 ha, l’association Les Jardins familiaux de la Poterne permet à des Lillois de toutes origines sociales de cultiver leur jardin. Ces terrains ont été créés dans les années 1970 grâce à la terre excavée lors de la construction du périphérique tout proche. « Il y a 60 parcelles de 200 m2², et 150 m2² cultivables dans chaque parcelle », explique Christian Canonne, sexagénaire, fils d’agriculteurs, actif sur la parcelle n° 38 et président de l’association depuis 2022. Pour 40 € par an, les occupants peuvent cultiver haricots, navets, pommes de terre ou encore herbes aromatiques. L’association, gestionnaire des lieux en autonomie – lesquels appartiennent à la mairie de Lille –, fournit en outre l’équivalent de 30 € de graines, de semis et parfois du compost. Les colocataires de ce terrain peuvent venir à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit pour s’occuper de leurs fruits et légumes : chaque jardin possède sa propre clef. Entre deux gouttes, Danie, jardinière lilloise, plante ses salades et installe de la nourriture pour oiseaux sur les arbres. « Mes mésanges vont adorer ! », se ­réjouit-elle. Alentour, blettes, poireaux et asperges poussent en paix. « Je viens deux fois par semaine, quand il fait beau. On fait une bonne équipe, il y a beaucoup d’entraide ici », poursuit la jardinière.

Lire aussi : notre expert vous livre ses conseils pour accueillir la biodiversité au jardin

Les jardins partagés subsistant au sein des grandes villes sont bien souvent des refuges pour une biodiversité qui ne trouve plus sa place ailleurs dans la cité : hérissons, amphibiens, insectes, faune du sol… / © CC_Wikimedia / Velvet

La fibre sociale

Les jardins de la Poterne se caractérisent par un esprit d’ouverture et de mixité perpétuant la tradition des jardins ouvriers. « Nous avons des gens ­aisés, des personnes précaires ou qui vivent en logement social. Lorsque l’on attribue un jardin, on ne regarde pas la feuille d’impôts ni la fiche de paie », poursuit ­Christian Canonne. En effet, seule la place sur la liste d’attente – certes longue – compte.

Cette âme caractérise les lieux depuis cinquante ans. Les premiers occupants des jardins familiaux étaient des ouvriers du quartier, d’origines portugaise et maghrébine. « Les anciens, soit ils ne sont plus là, soit ils ne peuvent plus trop se déplacer », soupire le président de l’association. Mais des nouveaux arrivent pour entretenir les lieux, lesquels revêtent encore de nos jours un esprit cosmopolite : dans les parcelles, on peut voir des choux portugais et d’autres tentatives insolites. L’un des membres du groupe, un chercheur espagnol, tente de faire pousser des plantes de la cordillère des Andes !

Seule ombre au tableau : certains résidents sous-estiment parfois l’ampleur des efforts que l’utilisation d’un jardin requiert. C’est pourquoi, ces dernières années, l’association propose de subdiviser certaines parcelles pour les rendre plus adaptées aux demandes actuelles. « Certaines personnes me disent qu’elles n’ont besoin que d’un bac de 2 m2, pour cultiver quelques radis », témoigne Christian Canonne.

Christian Canonne, président de l’association Les Jardins familiaux de la Poterne, à Lille (Nord), et Danie, habitante locale qui jardine sur ce lieu. / © Mehdi LAÏDOUNI

La biodiversité au cœur

Le site de la Poterne jouxte le jardin écologique de Lille, une oasis de biodiversité qui accueille martin-pêcheur, orobanche du lierre, orchidées et libellules. Beaucoup d’animaux – grenouilles, papillons ou hérissons – évoluent entre les carottes et les navets dont ils profitent plus ou moins directement. Aujourd’hui, les jardiniers tentent eux aussi à leur échelle de préserver le vivant. « On a des profils de jardiniers aujourd’hui qui ont été sensibilisés au respect de l’environnement. Davantage que ma géné­ration à l’époque », sourit Christian Canonne. Ainsi, des abris pour petite faune et des nichoirs pour oiseaux fleurissent près des noyers et des framboisiers. Des gestes bienvenus dans une métropole comportant encore trop peu d’espaces naturels.

Un peu de nature pour les ouvriers

À la fin du XIXe siècle, l’abbé Lemire, maire d’Hazebrouck (Nord), popularise et développe les jardins ouvriers – ancien nom des actuels jardins familiaux. L’idée, inspirée du catholicisme social, est alors d’offrir aux travailleurs des villes industrielles un accès à la nature au milieu des courées ouvrières du Nord, où les conditions de vie étaient dures. ­Ainsi qu’un complément de subsistance alimentaire, grâce aux fruits et légumes récoltés dans ces espaces communs. Aujourd’hui, l’héritage n’a pas disparu : on retrouve environ 300 parcelles à Lille et de nombreux autres espaces sur toute la métropole, notamment à Roubaix et à Tourcoing.

A voir: " La terre des vertus " par Vincent Lapize : Un documentaire de 92 min (2024) : Les espaces non bâtis des grandes villes sont très convoités par des projets divers. Ce film raconte la lutte des jardiniers d’Aubervilliers, opposés à la pression foncière des jeux Olympiques de Paris 2024.

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