Cet article fait partie du dossier

Les poils chez les animaux et les plantes

Le poil dans les sociétés humaines

L'homme semble bien nu parmi tous ces poilus. Réduite et clairsemée, notre pilosité a-t-elle perdu toute signification ? Entretien avec Christian Bromberger, ethnologue réputé dont les réflexions tombent pile-poil dans notre dossier.

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L'homme, singe nu ?
Christian Bromberger / © Hélène Tobler

Pourquoi les singes ont-ils conservé leurs poils au cours de l'évolution et pas nous ? Dès sa parution en 1967, Le Singe nu  passionne des foules de lecteurs de par le monde. Son auteur, le zoologue britannique Desmond Morris, y explique que la pilosité humaine a fortement régressé car elle n'avait plus à jouer son rôle protecteur. Toujours est-il que le peu qui nous reste semble compter d'autant plus ! Qu'en dit la science au XXIe siècle ? Christian Bromberger, ethnologue et directeur de recherche à l'Université de Provence, en est convaincu : la pilosité des humains constitue un vrai sujet d'étude.

Sérieusement poilant

« Ce dont on rit le plus n'est-il pas souvent ce qui est grave ? » questionne Christian Bromberger, le sourire amusé lorsqu'on lui demande s'il n'exagère pas son importance. « A Téhéran, ce ne sont pas moins de 150'000 personnes par mois qui sont interpellées par les patrouilles religieuses pour une apparence pileuse non conforme aux normes en cours ! » L'importance du poil comme signe d'appartenance ne se limite toutefois pas aux affaires religieuses. Partout, on l'utilise comme symbole de l'altérité et de l'identité. Différences entre hommes et femmes, différences d'ethnie, d'âge, de statut social. « Certaines particularités, comme la présence de barbe et de poil de torse chez les hommes, sont bien réelles physiologiquement, mais la culture en rajoute » , explique l'ethnologue français.

L'homme, singe nu ?
© Fotolia

25'000 ans de coiffure

Christian Bromberger a longuement étudié et analysé les stratagèmes et créations de notre espèce pour modifier, peigner, dresser ou supprimer le poil. A la Renaissance, les Vénitiennes blondissaient leurs cheveux avec de complexes mixtures. Dans l'Egypte antique, 1500 ans avec notre ère, perruques et barbes postiches fleurissaient jusque sur la tête de la reine Hatshepsout. Quant aux excentricités capillaires des footballeurs – un autre sujet fétiche de l'anthropologue –, ils font les choux gras des gazettes. Enfin, c'est avec émotion que Christian Bromberger évoque la Vénus de Brassempouy, « une des premières statuettes connues » , datant d'il y a au moins 25'000 ans. Petite tête en os stylisée, elle présente une chevelure manifestement domestiquée.

Horripilant

Cultivé, modifié, le poil n'en finit pas de servir de support identitaire. Par conséquent, c'est aussi un moyen d'exclusion. « Le poil, c'est avant tout le poil de l'autre », constate Christian Bromberger. On associe souvent la pilosité du « barbare » à celle des animaux, par essence velus. Du coup, l'homme cherche à la traquer, l'épiler, la raser. Cette razzia serait-elle une maladie du monde moderne, coupé de la Nature ? L'ethnologue dément : chez de nombreux peuples, l'opposition homme glabre/animaux est la règle. Beaucoup de tribus amérindiennes ont une grande aversion pour le poil et s'épilent ou se rasent de près.

L'homme, singe nu ?
© Fotolia

La force de l'ours

Rares sont les cultures qui le célèbrent, à la façon des Aïnous du Japon pour qui le poil était associé à leur animal fétiche, l'ours. « Dans nos civilisations, souligne l'ethnologue la tendance lourde est la désanimalisation du corps et son aseptisation. » Dans la France de 1971, quelque 2300 salons pratiquaient l’épilation. « Trente ans plus tard, ils étaient plus de 14'000 ! » note le chercheur. Un avenir sombre pour les poils ? « Difficile de le prédire : l'histoire montre des alternances entre des modes tendant à éliminer tout poil et des réactions vers une pilosité plus exubérante. » Avis aux traqueurs de modes: l'homme reprendra du poil de la bête mais quand ?

Note: En 2015 la barbe est revenue à l'honneur quand le phénomène hipster a pris de l'ampleur (un mot qui à l'origine désignait les "anti-mode").

L'homme, singe nu ?
Blaireau de rasage / © Fotolia

Les confidences du professeur Bromberger

Son expression capillaire favorite ? « Au quart de poil », qui qualifie les choses bien faites.

Sa couleur de cheveux préférée ? Le brun… surtout sur les brunes ! Ma femme est brune.

Ce qui lui dresse les cheveux sur la tête ? L'équipe de France de football et les prétentieux.

Pour quoi se fait-il des cheveux blancs ? Pour l'avenir de ses enfants.

Ce qui le barbe ? Les cours de la bourse. Son poilu préféré ? Le chat, pour son indépendance.

L'homme, singe nu ?
Rasoir / © Gilbert Hayoz

Femmes et hommes : égalité

Sur notre surface de peau d'environ 2 mètres carrés, nous possédons entre 4 et 5 millions de poils. Que l'on soit homme ou femme, cette densité pileuse est identique, et similaire à celle des chimpanzés. C'est la longueur et l'épaisseur qui font la différence.
Les mentons virils présentent 120 poils de barbe au centimètre carré, 80 pour les joues. Et les aisselles ? 6000 poils. Sur le pubis, entre 7000 et 20'000. Les sourcils ? 1400 poils contre 400 pour les cils. Et pour s'occuper des 100'000 à 150'000 cheveux plantés sur nos têtes, nous disposons de quelque 12 millions de coiffeurs de par le monde.

Couverture de La Salamandre n°202

Cet article est extrait de la Revue Salamandre

n° 202  Février - Mars 2011, article initialement paru sous le titre "L’homme, singe nu ?"
Catégorie

Écologie

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