Les coulisses de la première naissance de balbuzards en Suisse depuis 112 ans
Coordinatrice du projet de réintroduction du balbuzard en Suisse, Wendy Strahm raconte l’été passé au chevet des premiers oisillons nés dans le pays depuis plus d’un siècle.
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Le rendez-vous est donné dans un tea-room non loin du lac à vol d’oiseau. « Regardez s’il y a de la place tout au fond à droite, à côté de la fenêtre. C’est notre table », explique au téléphone Wendy Strahm, quelques instants avant d’arriver sur le lieu de l’interview. C’est que la biologiste a ses habitudes ici. Logique : cette région des trois lacs ( Morat, Neuchâtel et Bienne ) est l’épicentre du projet de réintroduction du balbuzard pêcheur, qu’elle coordonne au sein de l’association Nos Oiseaux. Avec, cet été, une magnifique nouvelle : après 11 ans et 66 oiseaux relâchés de 2015 à 2020, un couple de balbuzards s’est reproduit en Suisse, une première dans le pays depuis 112 ans. Face à un cappuccino, Wendy Strahm raconte les coulisses et les conséquences de ces naissances suisses. À ses côtés, son mari, Denis Landenbergue, également membre du comité de pilotage du projet Balbuzard.
Vous êtes sur le terrain au quotidien. Cette première reproduction, vous la sentiez venir ?
Nous avions même l’espoir de voir deux nidifications cet été, parce que deux couples se sont formés l’an passé dans la région. Sauf que les femelles étaient immatures. L’autre mâle, celui qui n’a pas eu de petits, est bien revenu, rejoint cette année par une autre femelle. Des accouplements ont eu lieu, mais la femelle est ensuite repartie.
À lire : en 2024, Wendy Strahm détaillait le projet Balbuzard en interview
Pour garantir la tranquillité des rapaces, vous ne communiquez ni le nom du mâle ni le lieu exact de la première reproduction réussie. Vous pouvez par contre nous donner des détails sur ces derniers mois ?
Le mâle a été relâché dans le cadre du projet en 2020. Cette année, il est revenu en Suisse à la fin mars. Les parades ont ensuite commencé avec la femelle, qui n’est pas baguée et d’origine inconnue. On sait quand la ponte a eu lieu parce que nous avons constaté un changement de comportement chez le couple : les accouplements se sont arrêtés. Mais nous n’avions pas de preuve visuelle directe, parce que notre piège photo est tombé en panne.
Vous n’avez donc pas directement repéré que le nid était occupé par trois œufs ?
Non. Là, c’était une surprise d’en avoir trois, que les trois éclosent, et que les trois oisillons soient élevés avec succès. Souvent, le troisième né, plus petit, subit la concurrence des deux autres. Surtout que, dans ce cas, il s’agissait d’un mâle né après deux femelles. Et les femelles sont plus grandes chez les balbuzards.
Sans piège photo, comment avez-vous suivi la croissance des oisillons ?
Grâce à la vingtaine de bénévoles de l’association Nos Oiseaux. Nous nous sommes relayés tous les jours, avec des télescopes, à environ 600 m du nid. Les balbuzards sont sensibles aux dérangements, alors nous nous sommes assurés durant tout l’été qu’il n’y en ait pas, ou le moins possible.
En images : les balbuzards de la Loire photographiés par Louis-Marie Préau
Comment les oisillons ont-ils vécu cet été de tous les extrêmes ?
D’abord, le mois de mai a été pluvieux et froid, mais la femelle s’est montrée exemplaire. Elle n’a jamais quitté la couvaison, sauf quand le mâle la remplaçait, environ 20 % du temps. Ensuite, dès la fin mai, les canicules se sont enchaînées. Et là aussi, la femelle a été héroïque. Elle tournait dans le nid au rythme du soleil, les ailes écartées, pour que ses petits restent toujours à l’ombre. Nous avions très peur, parce que nous étions en contact avec d’autres nids surveillés en France qui avaient perdu des oisillons à cause de la chaleur.
Combien de temps peut-on encore espérer voir la famille dans la région des trois lacs cet été ?
Le mâle nourrit encore ses petits, qui devraient partir l’un après l’autre vers l’Afrique d’ici la fin août. Le père suivra. La mère est probablement déjà en route, comme c’est le cas traditionnellement chez les balbuzards.
Votre association est parvenue à baguer les jeunes, dans l’espoir de suivre leur parcours. À quel point peut-on être certains qu’ils reviendront un jour dans la région ?
Ils vont d’abord rester deux ans en Afrique, sur leur site d’hivernage, avant de revenir. On ne sait pas où les femelles nées cet été s’installeront exactement, parce qu’elles sont moins attachées à l’emplacement de leur nid que les mâles. Peut-être en France, peut-être en Allemagne, même si on ne peut pas exclure qu’elles reviennent dans la région. Le petit dernier devrait, lui, revenir chez nous en été 2028, sans toutefois se reproduire cette année-là. On a l’espoir de le revoir, mais on sait que le taux de mortalité des jeunes est de 80 % avant le premier retour. Une fois adultes, environ 10 % des balbuzards meurent d’une année à l’autre.
Cette reproduction marque une étape importante pour le projet Balbuzard. Et maintenant ?
Notre projet s’était fixé plusieurs étapes : un premier retour, une première reproduction, puis une première reproduction en Suisse. Maintenant, l’objectif est d’enregistrer le plus de naissances possible. On estime, au total, qu’une dizaine de couples pourraient cohabiter dans la région des Trois Lacs. Nous pourrions aussi explorer d’autres zones, dans les bassins du Rhin, du Rhône ou ailleurs en Suisse. Et nous sommes aussi actifs via Pro Pandion, une association dont nous sommes responsables, Denis et moi, et qui travaille au Sénégal, en Gambie et en Mauritanie, là où les oiseaux hivernent. En Suisse, le projet arrivera à son terme quand les gens auront oublié que le balbuzard a disparu, puis été réintroduit, comme c’est le cas avec la cigogne blanche. J’espère bien être encore là pour le vivre !
Réintroduire, la seule solution
Le projet Balbuzard est né en 2013 à l’occasion du centenaire de l’asssociation Nos Oiseaux. Entre 2015 et 2020, 66 oiseaux ont été relâchés, tous nés en Écosse, en Norvège ou dans l’Est de l’Allemagne, et près d’une quarantaine de plateformes de nidification ont été installées, dont 5 en France. Plusieurs naissances ont déjà été enregistrées depuis 2021, en Allemagne et en France, avant celles constatées en Suisse cet été. « Les oiseaux ne connaissent pas les frontières », précise Wendy Strahm, coordinatrice du projet. L’espèce, pourtant présente historiquement en Suisse comme dans l’Hexagone, n’aurait-elle pas pu recoloniser ces espaces de son propre chef ? « Très peu probable », explique la biologiste. En cause : les mâles balbuzards sont très philopatriques, c’est-à-dire qu’ils reviennent nicher là où ils ont pris leur premier envol. Voir un couple se former à un endroit où aucun mâle n’est né depuis des décennies est ainsi quasi impossible. « Sept pays d’Europe ont utilisé le même système, en déplaçant des jeunes avant leur envol, pour réintroduire l’espèce. En Angleterre, nous fêtons d’ailleurs le 30e anniversaire de la première réintroduction », complète Denis Landenbergue, mari de Wendy Strahm et membre du groupe de pilotage du projet Balbuzard.
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