Non, un jardin naturel n’est pas un jardin négligé

Depuis 2025, Pro Natura Neuchâtel offre un service de certification aux propriétaires qui souhaitent labelliser leur jardin naturel. Reportage en plein examen.

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Caryl Giovannini et Monica Rahm inspectent la zone rocailleuse du jardin.
© Jérémy Rico

Devant le portail de sa maison de Dombresson, dans le canton suisse de Neuchâtel, Monica Rahm accueille ses visiteurs avec un grand sourire, une petite boisson rafraîchissante de sa fabrication et une légère pointe de crispation. Face à la retraitée de 66 ans, Caryl Giovannini, de l'organisation de protection de la nature Pro Natura Neuchâtel, a beau s’appliquer à détendre l’atmosphère, la grille d’évaluation qu’il sort de son sac fixe la relative solennité de l’instant. Nous sommes bien là pour passer un examen.

Monica Rahm est l’une des 11 propriétaires du canton à avoir sollicité Pro Natura pour faire certifier son jardin naturel cette année. Testé avec succès en 2025, ce projet désormais pérennisé vise à valoriser les efforts de ces jardiniers pour accueillir la biodiversité dans leurs espaces extérieurs.

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Pour être certifié, un jardin doit respecter de nombreux critères. / © Jérémy Rico

Pour obtenir le label Pro Natura accompagné d’un, deux ou trois papillons - sur le modèle des étoiles du guide Michelin -, un jardin doit répondre à une longue grille de critères passés en revue par un examinateur. Présence majoritaire d’espèces indigènes ? D’une grande variété d’habitats ? Récupération de l’eau de pluie pour l’arrosage ? À l’inverse, l’utilisation de pesticides, de tourbe ou la présence de néophytes envahissantes est immédiatement disqualifiante. « L’idée est de promouvoir la nature en milieu bâti en se concentrant d’abord sur les terrains privés », explique Caryl Giovannini, chargé du dossier au sein de sa section. « Si on cumule tous les jardins de Suisse, on obtient la superficie du lac Léman. Ce n’est pas rien ! »

Haie sèche et orties

La visite commence par une zone de friche à l’entrée de la parcelle. La propriétaire joue la guide : « Ce carré-là, on ne le touche pas ! Il y a de l’épine noire qui pousse ! » « Ah, c’est génial », rassure l’examinateur, avant de porter son regard sur un grand massif d’orties qui s’épanouit le long du mur de l’annexe, en bordure de terrain. « Il est super précieux, ce massif, avec la haie sèche juste derrière, parce que certaines chenilles ne se nourrissent que d’orties. Et la haie est une très bonne alternative au tas de bois. Elle offre un couloir de dispersion aux petits mammifères. »

Patrick Matthey, le mari de Monica Rahm, nourrit la haie sèche de toutes les branches coupées sur la propriété. Même le sapin de Noël y a trouvé une place. / © Jérémy Rico

Visiblement tranquillisée par l’enthousiasme de son interlocuteur, l’ancienne infirmière indépendante poursuit la visite de ses 1300 mètres carrés de verdure. Et la collecte de bons points : un sorbier des oiseleurs, un petit bac d’eau enterré, une prairie fleurie, un tronc mort laissé à la disposition des insectes xylophages, une zone rocailleuse emplie de fleurs où volètent les papillons, les bourdons et un xylocope violet. « Eh, mais il y a plein d’abeilles sauvages ici », se réjouit le naturaliste, soulignant au passage l’importance de la zone de terre nue toute proche, indispensable à la ponte d’une majorité de ces abeilles.

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Trouver le bon équilibre

Monica Rahm accueille les compliments avec fierté. Elle en profite aussi pour poser des questions : faudrait-il installer un bac d’eau supplémentaire, un plus grand que les autres ? Réponse négative du spécialiste : le récipient en question, environ 50 cm de côté, est trop grand pour que son contenu soit changé régulièrement, mais trop petit pour qu’un écosystème complet s’y développe. Résultat : le moustique tigre serait certainement bien plus rapide à s’y implanter que ses prédateurs.

Monica Rahm a installé plusieurs points d’eau tels que celui-là dans son jardin. / © Jérémy Rico

La retraitée est à l’affût de tout conseil susceptible d’améliorer encore son éden. « Ce jardin était un désastre écologique avec des forsythias, un sapin bleu », raconte-t-elle. Depuis son installation en 1994, celle qui a aussi une formation de droguiste n’a eu de cesse de le faire évoluer, saison après saison, avec son mari Patrick Matthey, paysagiste de métier. « Nous avons la chance d’avoir beaucoup de terrain, on peut bien en redonner une partie aux petites bêtes qui vivent avec nous », estime-t-elle. Objectif atteint, avec bel équilibre entre zones restituées à la biodiversité et espaces dédiés à l’usage de la famille, notamment des petits enfants du couple, régulièrement présents. « Certains décident d’offrir tout leur jardin à la nature, mais ce n’est pas ce que nous demandons », précise au passage Caryl Giovannini.

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Au sud-ouest de la parcelle, un champ de graminées est séparé de cette zone de coronille bigarrée par une allée tondue. / © Jérémy Rico

Contre le « propre en ordre »

Offrir de l’espace, mais aussi du temps. La propriétaire estime passer environ une heure par jour à s’occuper de son extérieur, arracher les mauvaises herbes ou changer l’eau des cinq points d’eau, entre autres. « Notre rôle est de montrer qu’un jardin naturel n’est pas un bazar, mais juste une autre forme d’entretien », analyse le naturaliste. « Il faut lutter contre le côté propre en ordre et contre le regard des voisins. » L’argument résonne chez la retraitée, qui sait que son coin de verdure paraît sûrement négligé aux yeux des adeptes du robot-tondeuse et de la pelouse anglaise. « Si je reçois une certification, je l’afficherai du côté de la rue », lâche-t-elle d’ailleurs.

Dans son jardin, le couple a décidé d’alterner entre espaces dédiés au vivant et zones destinées à son usage.

La visite se termine doucement autour de la table délicieusement abritée par un vieux frêne. Le verdict ne tombera que deux jours plus tard : Caryl Giovannini décerne deux papillons au jardin de Monica Rahm. Parmi les pistes d’améliorations : la poursuite de la haie sèche, suppléée sur quelques mètres par un grillage métallique, ou le remplacement d’une haie de charme par une plus grande variété de végétaux. « Je suis contente », lâche la Neuchâteloise, enchantée de sa certification, mais encore plus de son observation de la veille « Je vous avais expliqué qu’il n’y avait plus de crapauds dans mes points d’eau depuis deux ans. Vous m’avez apporté la chance : j’en ai à nouveau vu un ! »

Aussi une offre de conseils

Les certifications proposées par Pro Natura Neuchâtel existent dans les 23 sections cantonales de l’association. Elles sont complétées, à Neuchâtel comme ailleurs, par une offre de conseils, moins engageante, par téléphone ou sur place. « 17 à 18 personnes ont demandé à profiter de nos conseils cette année », souligne Caryl Giovannini, responsable du projet à Neuchâtel. Qui en tire un bilan positif. « On sait qu’on prêche plutôt des convaincus, mais ce n’est pas dramatique. Les gens montent ainsi en compétences, il y a une forme d’empowerment. » Jusqu’à permettre aux propriétaires certifiés qui l’acceptent de devenir eux-mêmes ambassadeurs des jardins naturels en ouvrant les portes de leur coin de verdure au public pour divers ateliers ou visites guidées organisés par Pro Natura.

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