Doubs : des crapauds rares évacués avant les concerts de Gims et Sting
Durant plusieurs mois, des bénévoles ont évacué des crapauds calamites d’une prairie destinée à accueillir le parking du Saline Royale Live 2026, festival de musique qui s’est tenu ce week-end à Arc-et-Senans, dans le Doubs.
Abonnés
Peut-on tout concilier, patrimoine culturel, évènements festifs et biodiversité ? C’est le défi qu’a tenté de relever ce week-end le prestigieux site de la Saline Royale d’Arc-et-Senans, dans le Doubs. Le monument vaste de 13 ha, demi-cercle devenu cercle immense en 2022, construit au XVIIIe siècle par Claude-Nicolas Ledoux, a accueilli 5 millions de visiteurs pour ses bâtiments et jardins depuis que les entrées sont comptabilisées ( en 1965 ).
Le lieu se prête aussi parfaitement aux concerts et aux festivals en tous genres, comme la première édition du Saline Royale Live 2026 qui a accueilli Asaf Avidan, Gims et Sting, des têtes d’affiche haut de gamme et intergénérationnelles ces 25 et 26 juillet. Une star bien moins connue a cependant dû être évacuée du site pour ne pas être massivement écrasée par l’afflux exceptionnel de spectateurs et de véhicules. Ou comment des dizaines de naturalistes bénévoles, coordonnés par la Ligue pour la protection des oiseaux Bourgogne-Franche-Comté ( LPO BFC ), ont passé des semaines à exproprier des crapauds calamites… pour leur bien.
Chauves-souris, chouettes et crapauds
Le lieu public, propriété du Département du Doubs, met en avant son souci de préserver son patrimoine naturel. Le bâtiment inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO abrite de remarquables habitants à poils et à plumes. Près de 1800 grands rhinolophes occupent le site, soit l’une des plus grandes colonies de France pour cette chauve-souris reconnaissable à son museau en fer à cheval. Choucas des tours, martinets noirs, chevêche d’Athéna, effraie des clochers et même petit-duc scops profitent des jardins riches en insectes et des cavités offertes par l’architecture de pierre et de bois. « Le site est labellisé Refuge LPO et classé Espace Naturel Sensible depuis plus de quinze ans », explique Romane Vautrin, chargée d’étude à la LPO BFC.
Un autre hôte très discret pourrait devenir l’emblème nature du lieu : le crapaud calamite. « L’amphibien, connu sur la commune depuis 2008, est une espèce rare et menacée qui se reproduit dans les zones humides temporaires dépourvues de poissons prédateurs », explique l’herpétologue. Lors des printemps et étés secs, l’absence de conditions favorables lui interdisait alors toute reproduction ! C’est dans ce contexte que la LPO BFC et la Saline Royale ont creusé des mares peu profondes spécialement pour lui en 2021, assurant au crapaud une reproduction annuelle. À proximité immédiate de ces plans d’eau, les jardins et les prairies jouxtant le monument servent de zone d’alimentation au petit amphibien friand d’insectes, araignées, limaces et autres vers. La Saline serait-elle un paradis pour la faune sauvage ? Pas toujours…
Les petits crapauds dans la prairie
Les concerts géants de ce week-end ont attiré plus de 40 000 personnes. Les deux soirées ont sans doute été autant inoubliables pour les fans qu’infernales pour les oiseaux et les chauves-souris du site. Pour spectateurs involontaires, aucune véritable mesure ne peut aisément être prise. Mais un fléau collatéral à tout événement de grande ampleur s’est très tôt avéré délétère pour le petit amphibien emblématique du site. Quoi de mieux que des prairies bien plates ( et sèches cet été ) pour parquer des centaines, voire des milliers de voitures ? Face à cette aubaine logistique, le petit crapaud n’a pas fait le poids dans le débat et la LPO BFC a très tôt imaginé avec la Saline Royale la solution de la dernière chance : évacuer les animaux jusqu’aux dates des concerts.
Dès avril, les volontaires locaux ou venus de toute la région se sont succédé. D’abord pour construire un exclos de 1000 m de long avec un filet haut de 50 cm, véritable barrière à crapaud ( le matériel a été financé par le Département du Doubs ). Ensuite, et c’est le cœur de l’opération, pour prospecter la prairie plusieurs soirs par semaine, afin de détecter les amphibiens en vadrouille. « Le principe est de chercher des crapauds les soirs humides ou pluvieux afin de les sortir de cette prairie et les déposer dans le champ d’à côté, non fauché, près des mares », précise Romane Vautrin, herpétologue à la LPO BFC. Plutôt crépusculaire et nocturne, l’amphibien marcheur utilise la prairie pour se nourrir mais aussi pour se réfugier en journée dans les trous de campagnols. Le fait de les sortir, et surtout de les empêcher de revenir, est une garantie de limiter l’écrasement massif par les voitures le jour J.
La force du bénévolat
Plus d’une soixantaine de bénévoles dont quinze très actifs, 400 heures de marche soir et matin, y compris sous l’orage, et… 73 crapauds sauvés. Tel est le bilan au soir du 26 juillet, au son des dernières mélodies de Sting. Dans l’enceinte du monument historique, les milliers de fans ignorent le dévouement de Astrid, Anne, Théo, Slama, Rachelle ou encore Tony pour le vivant…
73 crapauds cela paraît bien peu, mais c’est déjà beaucoup. Autant de potentiels reproducteurs pour les années à venir. Une question est sur toutes les lèvres : la première édition du Saline Royale Live sera-t-elle suivie d’autres les années à venir ? « Je ne sais pas encore si ce sera chaque année, mais nous ne pourrons pas renouveler l’opération de sauvetage chaque année, c’est une méthode beaucoup trop lourde pour être pérenne », déplore Romane Vautrin. La Saline Royale d’Arc-et-Senans pourra-t-elle longtemps se vanter de concilier festivités, business, patrimoine historique et sauvegarde du vivant ? Pas simple. L’avenir des petits crapauds n’est pas garanti, surtout que la prairie en question accueille des événements festifs qui nécessitent des fauches régulières.
En attendant, espérons que les 73 individus sauvés pourront se reproduire au printemps prochain. Printemps que l’on souhaite suffisamment pluvieux pour que l’herbe grillée et tassée renaisse et que résonnent des concerts moins mélodieux mais tout aussi réjouissants : violons de grillons, voix envoûtantes de chevêches et vibratos de crapauds calamites.
Catégorie
Ces produits pourraient vous intéresser
Poursuivez votre découverte
La Minute Nature : N’ayez plus peur des serpents !
D'où vient notre peur des serpents ? Est-elle justifiée ? Peut-on l'atténuer ? Peut-on essayer de cohabiter pacifiquement avec ces animaux menacés ? Julien Perrot, fondateur de la Salamandre, répond à ces questions dans ce nouvel épisode de ...
Nos 3 revues
Salamandre Junior (8 - 12 ans)
Donnez envie aux enfants d'explorer et de protéger la nature
Découvrir le magazinePetite Salamandre (4 - 7 ans)
Faites découvrir aux petits la nature de manière ludique
Découvrir le magazineLa Salamandre est un éditeur indépendant et sans but lucratif entièrement dédié à une cause essentielle : faire aimer la nature. Partez à la rencontre d'animaux petits et grands ou de plantes incroyables qui vivent tout près de chez vous.