Le grand cormoran concurrence-t-il vraiment les pêcheurs ?
Le grand cormoran inquiète les pêcheurs des lacs romands. Aucune preuve scientifique n’existe toutefois pour établir une corrélation entre sa présence et la chute du nombre de corégones.
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Longtemps persécuté, le grand cormoran prospère à nouveau sur les rives des lacs romands. Mais ce piscivore à la robe obscure cristallise un conflit aigu qui oppose deux clans difficilement conciliables. D’un côté, les ornithologues, heureux d’observer cet oiseau prendre ses aises dans le paysage lacustre du pays, et de l’autre, les pêcheurs inquiets de voir les réserves halieutiques s’amenuiser sous la pression de ce volatile piscivore.
Il faut dire qu’à l’instar du loup, l’oiseau n’a jamais été apprécié. Grand, noir, ailes déployées comme pour défier le vent, son allure ne lui porte pas chance. Depuis des siècles, le cormoran est associé à un imaginaire peu flatteur et suscite l’hostilité des humains.
L’Europe le compte toutefois parmi ses espèces indigènes. En Suisse, des preuves attestent sa présence depuis plus de 10 000 ans. Mais si les pêcheurs asiatiques ont su en tirer profit, en l’entraînant à rabattre les proies, les Européens ont préféré chasser ce concurrent. Si bien qu’au début du XXe siècle, le grand cormoran ne se cantonnait plus qu’à quelques colonies réparties entre le Danemark, les Pays-Bas et l’Allemagne. Rare dans nos régions, il avait été observé en 1904 sur les rives lémaniques par le naturaliste François-Alphonse Forel, puis, six ans plus tard, au bord du lac de Neuchâtel.
“Les cormorans nous mangent environ 400 t de poissons par an
„
Sa protection dans l’Union européenne à partir de 1979 favorise toutefois son retour en Suisse.
L’oiseau y séjourne d’abord comme hivernant dans les années 1980, puis s’installe dès 2001 comme nicheur aux îles du Fanel, sur la rive bernoise du lac de Neuchâtel. Aujourd’hui, selon les observations de la Station ornithologique, quelque 3740 couples nicheurs sont installés dans le pays. Bien que les pêcheurs lémaniques fassent part d’inquiétudes, c’est sur les rives du lac neuchâtelois que la situation est la plus problématique.
Déclin rapide des corégones
« Les cormorans nous mangent environ 400 t de poissons par an, dénonce Alexandre Bonny, président de la corporation des pêcheurs professionnels du lac de Neuchâtel. C’est presque quatre fois plus que le rendement annuel de tous les pêcheurs du lac. » Cet homme voit son métier se dégrader depuis 2016. Entre l’affaiblissement du nombre de prises, notamment de corégones, et les dégâts causés sur les filets par l’oiseau noir et les moules quaggas, il a vu plusieurs de ses collègues contraints de prendre une activité annexe pour joindre les deux bouts. Ceux qui sur ce lac résistent sont désormais soutenus financièrement par les cantons de Vaud, Fribourg et Neuchâtel à hauteur de 10 000 francs par an. « Le déclin rapide des populations de corégones nous a surpris, confirme Frédéric Hofmann, le chef de la section chasse, pêche et espèces du canton de Vaud. Mais si la population de corégones a chuté depuis 2016, on ne peut pas désigner le cormoran comme le principal responsable. »
Lire aussi : Confessions d’un pêcheur surdoué, le cormoran
Plusieurs éléments expliquent leur déclin : le réchauffement des eaux, l’urbanisation des rives ou la colonisation du lac par des espèces envahissantes ( ce que le cormoran n’est pas ), comme la moule quagga qui filtre le plancton et le zooplancton, dont se nourrissent les corégones. Pire, la réduction drastique des rejets d’eaux usées et agricoles dans les lacs ne profite même pas à notre poisson, qui apprécie pourtant les eaux bien oxygénées. Certaines études laissent penser que la baisse de la teneur en phosphore, défavorable au zooplancton, prive certaines populations de corégones d’une ressource à laquelle elles s’étaient accoutumées.
* Corégones
Genre de poisson prisé par les consommateurs et, par conséquent, par les pêcheurs professionnels en Suisse. Les corégones, qui comptent plusieurs espèces comme la bondelle ou la palée, appartiennent à la famille des salmonidés et apprécient les eaux froides. La diversité des corégones dans les lacs suisses est unique en Europe.
Demande de tirs dans les réserves
Les ornithologues dénoncent donc le rôle de bouc émissaire attribué au cormoran et un manque de preuves scientifiques permettant de confirmer ces accusations. « Il n’y a pas de corrélation directe entre l’augmentation du nombre de cormorans et la chute de celui des corégones », relève Christophe Sahli, biologiste et collaborateur scientifique pour l’Association de la Grande Cariçaie. Il s’appuie sur une étude de 2012 portée sur les bols alimentaires des poussins présents sur le lac de Neuchâtel. Les relevés démontrent que l’oiseau s’en prend d’abord aux gardons ( 56 % ) et aux jeunes perches de 1 an ( 28 % ).
Ainsi, la Suisse a permis la chasse du cormoran en hiver. Pour certains, cette régulation demeure inefficace et des demandes d’autorisation de tirer dans les réserves font régulièrement l’objet de motions.
Face à ces revendications, l’association BirdLife ne transige pas. « Tant qu’on manquera de preuves scientifiques qui prouvent la menace du cormoran sur les poissons, on n’entrera pas dans le jeu d’une régulation plus prononcée. Et certaines lignes rouges ne doivent pas être franchies, comme réguler l’espèce dans les réserves naturelles », relève Sylvain Antoniazza, son directeur romand.
Le saviez-vous ?
- 400 g : C’est la ration quotidienne de poissons que le cormoran ingurgite.
- Grégaire : Le grand cormoran vit en dortoirs communautaires et pratique une pêche collective. Il ne possède pas de glande uropygienne imperméabilisante et doit sécher son plumage avant de s’envoler.
Cet article est extrait de la Revue Salamandre
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