© LPO / Romain Beaubert

Reportage: en Charente-Maritime, l’océan ronge les réserves naturelles

Climat oblige, les espaces naturels littoraux charentais sont rongés par la montée du niveau de l’océan. Comment anticiper ce phénomène ?

Climat oblige, les espaces naturels littoraux charentais sont rongés par la montée du niveau de l’océan. Comment anticiper ce phénomène ?

Il n’a fallu qu’une nuit de tempête pour que la réserve naturelle de Moëze-Oléron (Charente-Maritime) change de visage. Par une brèche de 200 m dans la digue qui protégeait cet espace des marées, l’Atlantique a envahi les canaux, anéantissant les carpes qui y nageaient depuis plus d’un siècle. Plus loin, les prairies aux longs cheveux ont été grillées par le sel. « Il n’y pousse plus que de la salicorne, constate le conservateur Adrien Chaigne en pointant la plaine couleur rouille. Et dans les canaux, ce sont maintenant des bars qui remontent. »

La Ligue pour la ­protection des oiseaux (LPO) qui gère cet espace avait prévu que l’océan passerait un jour ce rempart maritime. « Mais pas avant 2035, avoue Alexis Martineau, responsable du service espaces protégés. Cette accélération demande une adaptation à marche forcée. » Jusqu’ici protégées par ces digues érigées entre l’estran et leurs terrains, les quatre réserves naturelles du littoral charentais voient depuis une dizaine d’années ces protections en dur fléchir sous le coup des tempêtes : Martin, Xynthia, Karlotta… et les collectivités qui les gèrent réviser leurs priorités.

« Les scénarios évaluent les coûts et bénéfices : renforcer la digue pour assurer la protection jusqu’en 2050 coûterait 56 millions d’euros, résume Adrien Chaigne. La décision a été prise de ne protéger que les villages à l’arrière. » Coincés, les conservateurs n’ont d’autre choix que de modifier le fonctionnement de leurs réserves pour continuer d’abriter la ­biodiversité ­remarquable qui justifie leur existence.

Quiétude en jeu

Piétinant dans les galets mêlés aux restes de digue arrachés par la dernière tempête – ballast ferroviaire, bitume, béton et textile technique –, le conservateur de la réserve du marais d’Yves (au sud de La Rochelle) observe les oiseaux venus piocher leur déjeuner à marée basse. « Il y a du monde aujourd’hui : des barges à queue noire, des courlis cendrés, des échasses », énumère Thomas Hérault. Ces espaces naturels offrent aux centaines de milliers de voyageurs qui les fréquentent annuellement le couvert, côté mer, avec des vasières riches en invertébrés, bivalves et crustacés, et le gîte, côté terre, sur les reposoirs dans les marais, lagunes et landes broussailleuses.

Mais les invasions de la mer menacent cet équilibre : « Quand 50 cm d’eau de mer entrent dans la lagune, les oiseaux ne peuvent plus se poser sur des bancs de sable, détaille le gestionnaire. Or, sans ces précieux moments de quiétude pour se reposer et entretenir leur plumage, les migrateurs risquent de ne pas survivre à l’épreuve de leur long voyage. » Pour s’offrir une zone de repli face à l’avancée de la mer, la réserve du marais d’Yves s’est récemment agrandie en acquérant du terrain. « Dans dix ans, les conditions seront favorables, anticipe Thomas Hérault. D’ici là, nous observons les oiseaux qui se reportent sur des reposoirs de la plage. Nous réfléchissons à la possibilité de décaler le sentier littoral pour garantir la sérénité des migrateurs. » Confirmant l’hypothèse, un pipit farlouse survole le naturaliste pour rejoindre les dunes.

Petits pas

Dans les marais de Moëze, Adrien Chaigne reconfigure déjà l’espace pour créer des zones de repos. « Nous coupons les diguettes qui séparaient les anciens bassins ostréicoles pour créer des îlots où les oiseaux peuvent se reposer, dessine le conservateur. Et plutôt qu’avec des bovins, qui ne supportent pas le sel, nous entretenons les prairies avec des moutons scottish blackface. » Au milieu des aigrettes en pêche, les brebis et béliers cornus arasent paisiblement la lande sous leur masque noir.

Pour le crapaud pélobate cultripède, qui ne se déplace que de 30 m par an pour se reproduire en eau douce, l’adaptation paraît difficile. Voilà quelques années que les naturalistes n’ont pas vu de juvénile dans le marais d’Yves. « Nous n’avons d’autre choix que de proposer à ces espèces des ­petits pas japonais pour reculer vers les zones douces, déplore Alexis Martineau. Mais, dans leur cas, il y a un vrai risque de manquer d’espace. » Suivant des oies cendrées avec ses jumelles, Thomas Hérault esquisse un sourire : « Des prés salés sont en train de s’installer, ils freinent la houle et protègent de l’érosion… il y a quand même de l’espoir. »

SYLVAIN LAPOIX

Le pélobate cultripède, petit crapaud nocturne familier du littoral charentais, voit les marais d’eau douce où il se reproduit contaminés par l’eau de mer.

Pour aller plus loin

Le coastal squeeze

« Après des millénaires d’accumulation de sédiments, le système côtier se stabilise, voire recule », analyse Éric Chaumillon, chercheur en géologie marine pour le CNRS à l’Université de La Rochelle. La conséquence est la compression côtière : les écosystèmes pris en sandwich entre la mer qui avance et les infrastructures humaines voient leur surface déjà limitée se réduire sans pouvoir se déplacer.

Adapto
Financé par l’Union européenne, le programme Adapto mené par le Conservatoire du littoral a travaillé sur dix sites pilotes afin de documenter les bénéfices humains d’une gestion plus souple du trait de côte. À Moëze-Oléron, le programme a ­recommandé de modifier les pâtures face à la salinisation et de cesser le renforcement des digues. Propositions finalement retenues par les collectivités. SL

© Adapto
Couverture de La Salamandre n°292

Cet article est extrait de la Revue Salamandre

n° 292  Février - mars 2026, article initialement paru sous le titre "Note salée pour les réserves côtières"
Catégorie

Écologie

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