Témoignage : l'histoire de Julien Perrot et de la revue La Salamandre
© Marco Bertolini

Bonsoir bonne fée

Retour aux sources de La Salamandre, à la recherche de notre totem symbolique.

Auteur

Julien Perrot



Retour aux sources de La Salamandre, à la recherche de notre totem symbolique.

« Je suis arrivé au crépuscule, j'ai vu l'éclat vert des mousses, le luisant des feuilles de lierre et même la clarté joyeuse du ruisseau s'éteindre peu à peu dans le sous-bois. Les oiseaux également se sont tus les uns après les autres. Dans la forêt, seul le gazouillis léger de l'eau vive s'écoule ici ou là.
Il pleuvine, une pluie bienfaisante, une pluie de vie, de sources claires, de rencontres possibles. Et surtout, c'est la nuit. Sans lune ni étoiles, une nuit aussi vaste et belle que les rêves de l'enfance. Quelles créatures sont en train de se réveiller dans l'obscurité ? Mystère… Une chouette appelle au loin. Le temps lui aussi sereinement s'écoule ici ou là.

Finalement, c'est presque à contrecœur que j'allume ma lampe frontale. Un rai de lumière ouvre d'un coup une perspective. Herbes humides, feuilles mortes, branches moussues, fougères anciennes, la quête commence. Exactement comme trente-cinq ans en arrière, quand je baladais ma petite loupiote dans une forêt identique à celle-ci, sans me douter de la rencontre marquante que j'allais y faire. J'avais 11 ans. Ce soir-là, la vie m'a offert un cadeau : une bonne fée noire et jaune qui ne m'a plus quitté. Qui a donné du sens à ma vie. Puis qui a inspiré le travail de toute une équipe pour une cause essentielle.
Lentement, j'éclaire les alentours. J'ai eu beaucoup de chance quand j'étais gamin parce que la salamandre, dans mon petit pays, c'est un animal que l'on voit rarement. A vrai dire, il ne reste plus beaucoup de vieilles forêts de plaine traversées de ruisseaux clairs et sans route meurtrière à proximité. L'amphibien symbolique survit parfois dans des vignobles ou des quartiers résidentiels. Mais les lieux qui lui conviennent parfaitement ne sont plus que des confettis sur la carte. Des confettis précieux où je me rends en pèlerinage chaque fois que c'est possible.

Là, une bête ! Une grenouille part en chasse. Courageuse car le fond de l'air est frais. Dans ce petit vallon, j'ai déjà vu certains soirs plus d'une centaine de salamandres. Ces sorties miraculeuses se produisent toujours de nuit, par temps humide et chaud. Au printemps, les femelles vont mettre bas dans les vasques du ruisseau. A la fin de l'été et en automne, ce sont surtout les mâles qui se déplacent, dans l'espoir d'un accouplement. Ce qui est fou avec les salamandres, c'est que, la plupart du temps, elles sont invisibles. Et quand c'est la fête pour elles, tout à coup il y en a partout.

Il y a trente-cinq ans, la rencontre avec ma première salamandre m'a bouleversé. J'ignorais l'existence d'une espèce de mini-dinosaure en plastique à deux pas de chez moi.

Ce soir, un peu rafraîchies, la majorité se planquent dans les profondeurs de la litière ou chassent dans des galeries de campagnols et de mulots. Vais-je en trouver au moins une en surface ? J'espère, je cherche, le regard et l'esprit concentrés sur le faisceau lumineux qui ausculte le sous-bois. Il y a trente-cinq ans, la rencontre avec ma première salamandre m'a bouleversé. J'aimais observer les fleurs, les oiseaux et les insectes dans la nature toute proche. Comme beaucoup de gosses, j'étais aussi fasciné par la préhistoire. Mais j'ignorais l'existence d'une espèce de mini-
dinosaure en plastique à deux pas de chez moi.
Là, il y en a une ! Mon cœur fait un bond dans ma poitrine… comme à chacune de nos retrouvailles. A côté de la grande souche se tient un animal tout bonnement magique. D'abord, son entrée en scène est toujours soudaine, mystérieuse, alors que c'est une créature lente et tranquille. Et puis, ses couleurs sont uniques. Flammes jaunes sur nuit de jais, n'est-ce pas le contraste le plus extrême qui soit donné à nos yeux ? Vue de près, la salamandre offre un énigmatique sourire de Joconde. Elle avance lentement par terre, à la merci d'un coup de botte, métaphore de toutes ces espèces écrabouillées par l'espèce humaine. Ses yeux noirs me renvoient l'image d'un bipède imprudent apprenti sorcier.
A l'époque, cette apparition m'a transporté. Je l'ai trouvée belle, ma première salamandre, sans pourtant soupçonner toute la charge symbolique de l'animal. Six mois après ce face-à-face décisif, j'ai vu une femelle au ventre gonflé donner le jour à une vingtaine de petites larves. Quel miracle ! Ça tombait bien, je voulais justement créer un journal pour raconter mes émotions de nature, partager mes découvertes sur le pas de ma porte. Le titre était tout trouvé, ce serait donc La Salamandre… dont vous tenez en ce moment entre les mains le 248e numéro.

Hélas, malgré mes immenses espoirs de gamin, le monde ne va pas fondamentalement mieux aujourd'hui qu'en 1983. L'impact de l'humanité sur l'équilibre de la planète a même atteint un point critique. Alors que nous dévastons la Terre, nous avons aboli les distances avec une révolution numérique qui déconnecte de plus en plus de la réalité. Le nez collé à des écrans omnipotents, on ne se rend même plus compte que les campagnes se vident de leurs oiseaux, on perd la conscience des saisons, on ne voit pas la disparition des papillons ou des grenouilles. Seul le déclin inquiétant de l'abeille domestique fait régulièrement la Une des médias.

Quel désastre ! Ça fait mal, ça me remplit de tristesse et de colère. Alors, quand je perds confiance, je retourne en forêt puiser de la foi et de l'énergie. Le tableau n'est pas rose, mais nous n'avons pas le droit de baisser les bras. Il faut plus que jamais s'engager, faire bouger les choses tout autour de nous. La Salamandre participe à cette effervescence, elle a pour mission de révéler la beauté de la vie, de faire avancer le respect de la nature. Cette raison d'être nous pousse à nous réinventer constamment pour démultiplier notre impact à travers nos trois magazines, nos livres, nos films et nos productions digitales. Cela, de tout notre cœur.
Si, un soir de 1983, je n’étais pas allé traîner mes bottes en forêt, sans doute ma vie aurait-elle été bien différente. En tout cas, elle n'aurait pas eu ces belles taches jaunes sur noir comme fil conducteur. Merci lecteurs pour votre fidélité, merci jolie fée pour le cadeau que tu m'as fait, ce rêve de gosse qui m'accompagne toujours. Je suis trop heureux d'être ce soir avec toi dans la forêt des salamandres. »

Le nez collé à des écrans omnipotents, on ne se rend même plus compte que les campagnes se vident de leurs oiseaux, on perd la conscience des saisons.

Témoignage : l'histoire de Julien Perrot et de la revue La Salamandre
© Matthieu Berroneau

35 ans d'aventures

  • 1983 : A 11 ans, le Vaudois Julien Perrot crée un petit journal sur la nature qu'il baptise La Salamandre.
  • 1985 : Premier passage à la télévision du plus jeune rédacteur en chef de Suisse romande. Et premiers articles de presse sur celui qu'on surnommera bientôt « le Mozart naturaliste ».
  • 1986 : L'entreprise Apple offre au garçon de 14 ans son premier ordinateur pour qu'il mette en page sa revue.
  • 1992 : Le passionné commence des études de biologie à l'Université de Neuchâtel. Son magazine artisanal compte déjà 1 200 abonnés.
  • 1998 : Une année après l'obtention de son diplôme en écologie et systématique, Julien Perrot engage ses deux premières collègues et lance La Petite Salamandre pour les enfants : le journal qu'il aurait rêvé de lire quand il avait 8 ans.
  • 2001 : Bien connue de toute la Suisse romande, La ­Salamandre pointe le bout de son nez en France. Le début d'un rare succès pour un éditeur indépendant d'origine helvétique.
  • 2003 : L'équipe compte neuf personnes. Pour les 20 ans de la revue, lancement du Festival Salamandre à Morges sur l'inspiration du Festival international du film ornithologique de Ménigoute.
  • 2004 : Premier film Salamandre en DVD, Grand coq petit espoir du Lausannois Lionel Charlet.
  • 2011 : Parution des premiers livres Salamandre. Le logo noir et jaune apparaît chez les libraires. La palette s'élargit, le mes­­sage reste toujours celui des débuts : faire aimer cette si belle nature qui nous entoure.
  • 2015 : L'ancienne revue pour les enfants cède la place à deux titres, La Petite Salamandre pour les 4-7 ans et La Salamandre Junior pour les 8-12 ans. Beau succès en Suisse comme en France.
  • 2016 : Julien Perrot crée et anime La Minute Nature, une chaîne YouTube au slogan 100 % Salamandre : ça se passe près de chez vous ! D'autres formats digitaux suivront.
  • 2018 : Pour les 35 ans de La Salamandre, organisation d'une résidence d'artistes. L'équipe compte 19 personnes, 14 basées à Neuchâtel et 5 à Toulouse.

En vidéo, Julien Perrot raconte son engagement sur un plateau de télévision.

Couverture de La Salamandre n°248

Cet article est extrait de la Salamandre

n° 248  octobre - novembre 2018
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