Bébés mouettes, truites, hêtres : comment la nature souffre face à la canicule
La vague de chaleur qui touche l’Europe met à mal les écosystèmes, pas adaptés à une répétition de températures supérieures à 35 degrés. Les oiseaux, les poissons ou les arbres suffoquent.
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Sur la rive suisse du lac Léman, un bruit de fond continu monte de l’île aux oiseaux de Préverenges - un amas d’îlots artificiels bâtis pour favoriser la nidification de laridés. Sous un soleil de plomb ce 24 juin, des dizaines d’oisillons de mouettes rieuses et de sternes de pierregarin piaillent. Ils réclament leur becquée, mais souffrent aussi de la chaleur alors que le thermomètre atteint 35 degrés. Pourtant, le danger le plus immédiat n’est pas encore la canicule.
Dans le ciel, une silhouette sombre apparaît soudain, aussitôt prise en chasse par une centaine de mouettes et de sternes adultes. Mais le milan noir ne se laisse pas intimider, pique vers une plateforme et attrape un bébé mouette entre ses serres. « En ce moment, ce milan noir vient deux fois par jour prendre un juvénile pour nourrir lui-même ses petits. Il a compris que, malgré le chahut que font les mouettes, il peut se servir sans rien risquer », soupire Lionel Maumary, le président du Cercle ornithologique de Lausanne, qui craint de voir le taux de survie des jeunes mouettes rieuses réduit à peau de chagrin cet été. Car celles qui survivront aux serres du rapace succomberont peut-être à la canicule. « On n’est pas encore allés voir ce qui se passait exactement sur la plateforme, mais, avec cette chaleur, il ne serait pas étonnant que le taux de mortalité des oisillons soit plus élevé », juge l’ornithologue.
Trop chaudes rivières
Dans la nature, cette vague de chaleur inédite pour la saison menace de très nombreuses espèces. Dans les lacs alpins et les rivières, certains poissons sentent l’eau tourner en huile de cuisson. « Les espèces de salmonidés ( saumon, truite, omble chevalier, corégones… ) sont fortement impactées par la température de l’eau qui augmente. S’ils en ont la possibilité, ils remontent plus haut dans les rivières, mais, pour ça, il faut qu’il n’y ait pas de barrage ou de retenue… À l’inverse, d’autres, comme les cyprinidés ( la famille des carpes ), apprécient l’eau chaude. Si ce genre de canicule devient régulier, on peut donc s’attendre à une baisse du nombre de salmonidés et une hausse des cyprinidés », témoigne Jean-François Rubin, directeur de la Fondation de La Maison de la Rivière à Tolochenaz dans le canton de Vaud.
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En 2025, la fondation avait rejoint l’Institut fédéral de recherches sur la forêt, la neige et le paysage ( WSL ) dans la mise en place d’un outil permettant de prévoir, sur quatre semaines, le stress thermique subi par les poissons des cours d’eau suisses. Les moyens pour passer à l’action et préserver les individus de ce stress restent toutefois difficiles à trouver. À court terme, la solution la plus efficace reste de sortir les poissons de leur milieu et de les mettre à l’abri dans des bassins. « La température interne des poissons dépend de celle du milieu, qui régit donc toutes les réactions internes. La hausse des températures provoque un stress et une dérégulation interne, ainsi qu’une baisse de l’immunité », explique Camille Albouy, participant au projet du WSL.
Selon ce maître de conférence au département des sciences des systèmes environnementaux de l’université de Zürich, il est, à plus long terme, important de préserver la forme naturelle des cours d’eau en renonçant à couper les arbres en bordure et en laissant la rivière former des méandres. Objectif : Sauvegarder les zones plus fraîches qui disparaissent en cas d’endiguement rectiligne.
D’autres menaces pèsent sur les poissons d’eau douce amateurs d’eaux fraîches, comme la moindre oxygénation des rivières et des lacs ou le développement de parasites qui profitent de ces déséquilibres. La maladie rénale proliférative, un parasite qui s’attaque aux reins des salmonidés, se développe ainsi rapidement sous de telles conditions et place encore davantage sous pression ces espèces.
Les arbres souffrent en silence
Après le premier coup de semonce de la fin mai, cette deuxième vague de chaleur de l’année inquiète aussi les forestiers. Si un temps seulement chaud ou sec reste supportable jusqu’à une certaine durée, la combinaison des deux est dangereuse pour les arbres, explique Romain Blanc, ingénieur forestier cantonal à Neuchâtel. « Ici, grâce à un automne et un mois de février humides, les sols sont encore approvisionnés, et le taux d’humidité dans l’atmosphère est pour le moment assez important. Mais si la situation venait à se prolonger, cela deviendrait beaucoup plus problématique… »
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Certaines essences, comme l’épicéa, qui représente 36 % des arbres en Suisse, sont particulièrement touchées. « En 2023 et 2024, les exploitations forcées – les arbres récoltés préventivement ou parce qu’ils sont secs – représentaient plus de la moitié des récoltes de bois, c’est énorme. Dans les années 80-90, elles représentaient quelques pourcentages au maximum ». L’épicéa recule donc peu à peu, délaissant surtout les basses altitudes et les régions aux sols secs, comme l’arc jurassien.
Bulle d’air mortelle
Les résineux ne sont pas les seuls à être touchés par ce type de climat. Parmi les feuillus, le hêtre souffre lui aussi plus que d’autres. Contrairement à des essences comme le tilleul, qui peut se débarrasser de ses feuilles pour en reproduire plus tard, le hêtre conserve les siennes. Ainsi, il continue de compenser l’eau évaporée par ses feuilles en absorbant le précieux liquide avec ses racines, une méthode qui peut lui coûter cher sur un sol asséché, à cause du phénomène de cavitation. « Des bulles de gaz vont s’infiltrer dans ses vaisseaux et rompre la colonne d’eau qui joint les racines aux feuilles, ce qui provoquera la mort de certaines parties de l’arbre », détaille l'ingénieur.
Aujourd’hui, même les essences réputées plus adaptées à la chaleur, comme le chêne, souffrent des sécheresses de ces dernières années. Une des solutions possibles à cette problématique est la diversification – pour éviter les hécatombes – avec des essences adaptées à ces conditions. Selon Romain Blanc, cela doit aussi se faire en accompagnant la forêt dans sa dynamique naturelle de rajeunissement, sans chercher à amener des essences d’autres pays. « Ce serait un énorme investissement, sans que l’on arrive à atteindre la résilience d’un écosystème naturel ».
Dans des contrées façonnées par un climat tempéré, globalement, toute la nature souffre de ce thermomètre qui s’affole en atteignant 40 °C en Bretagne ou 36 °C sur le piémont du Jura. Des chiffres qui auraient paru inimaginables aux anciens…
Malgré tout, ici et là, la vie tente de trouver un chemin. Comme ce couple de cigognes noires qui cajole ses petits, les premiers oisillons de cette espèce jamais vus en Suisse, à l’ombre de la canopée d’une forêt au-dessus de Lausanne, dans un lieu tenu secret. L’ornithologue Lionel Maumary, qui a fait cette découverte le 7 juin, a observé les deux parents hydrater leurs trois oisillons. « Ils laissent tomber des gouttes depuis leur bec jusqu’à celui des petits ». De quoi réchauffer - ou plutôt rafraîchir - le cœur.
Avec Jérémy Rico.
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