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Dans la peau du bouleau

Pourquoi l’écorce du bouleau est-elle blanche ?

Au fil des saisons, cinq rencontres de terrain pour éclairer autant de facettes du bouleau.

Au fil des saisons, cinq rencontres de terrain pour éclairer autant de facettes du bouleau.

Bouleau, qu’est-ce qui te pousse à afficher ce teint si unique ? Le vieil arbre reste muet, planté dans la neige de février, les bras ballants. Ses frêles rameaux portent des chatons qui dorment à poings fermés en attendant des jours meilleurs. Raide, le tronc poivre et sel est creusé de profondes crevasses où s’agrippent des mousses grisonnantes. Ailleurs, son écorce livide se desquame en une pellicule cassante. Comme un serpent en train de muer, ce bouleau verruqueux, dit aussi pendant, se débarrasse de sa vieille enveloppe et par la même occasion d’éventuels parasites et lichens incrustés. Il faut que les rayons de soleil hivernaux atteignent les couches liégeuses d’écorce interne. Car ici se déroule une activité photo­synthétique faible, mais non moins surprenante, pour venir réveiller ce corps engourdi et chatouiller ses bourgeons assoupis.

Et s’il s’agissait d’une stratégie de défense contre les herbivores ?

Au toucher, Betula pendula offre une surprise émouvante : sa nouvelle écorce est aussi douce que la peau d’un enfant. Son teint de craie, parfois hâlé de rose, est l’œuvre de la fée bétuline. Cette molécule forme dans ses cellules des dépôts cristallins qui réfléchissent tout le spectre lumineux, de la même manière que les cristaux de neige. Si le mécanisme de la couleur est compris, la question existentielle du pourquoi reste une énigme. Longtemps, une seule hypothèse régnait : une affaire de régulation thermique. Mais de nouvelles réflexions sont venues semer le doute en 2019. Et s’il s’agissait d’une stratégie de défense aux multiples visages contre les herbivores ? Ces tentatives d'explication ne s’excluent pas mutuellement, mais il manque des preuves pour statuer.

Voici les principales pistes explorées pour expliquer la blancheur du bouleau :

1. Blanc pour rester de glace

Réfléchissant la lumière du soleil, la tenue blanche de Betula atténuerait en hiver le réchauffement du cambium (zone de croissance cellulaire sous l’écorce). Cela éviterait l’alternance de gel-dégel à l’origine de blessures parfois fatales. Pour le vérifier, des scientifiques ont tenté la peinture sur bouleau à papier. Sous les écorces de cette essence nord-américaine peintes en brun, le cambium a vécu un fâcheux yo-yo thermique de part et d’autre du 0 °C. À l’inverse, les arbres laissés au naturel ou blanchis n’ont pas franchi le point de décongélation fatidique. Cette même étude a montré, cette fois sur du peuplier, que les spécimens peinturlurés de marron montraient 14 fois plus de blessures en deux ans. Cette hypothèse se heurte pourtant à la contradiction des rameaux et des jeunes pousses, à l’écorce brune à rouge.

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2. Blanc pour piéger les ennemis

Suivant l’adage Les ennemis de mes ennemis sont mes amis, le blanc est la teinte toute trouvée pour contrecarrer le camouflage des bestioles indésirables qui s’aventurent sur l’écorce et ainsi les exposer aux oiseaux… Le vice irait plus loin : la base foncée du tronc inviterait à la grimpette sans méfiance, à la recherche de feuilles ou d’un lieu de ponte, jusqu’à se retrouver sans transition dans la zone claire et dange­reuse. Pire, les lenticelles sombres criblant l’écorce forment un motif qui, tel le grillage des lunettes de sniper, pourrait aider les prédateurs à détecter les mouvements et cibler l’attaque.

3. Blanc pour ralentir les ennemis

Qu’est-ce qui est lisse, blanc, froid et glissant ? Une patinoire ! Mais aussi l’écorce du bouleau par moments. Des études ont montré que cette surface satinée ralentit le déplacement des chenilles et autres invertébrés qui l’arpentent en quête de feuilles tendres, voire entraîne leur chute. Un effet d’autant plus marqué quand la température de surface est basse – l’écorce claire n’accumulant pas la chaleur –, ce qui entrave le réchauffement musculaire matinal des arthropodes, donc leur activité. L’hypothèse est séduisante, mais relativisée par les lenticelles et crevasses sombres qui offrent autant d’îlots de chaleur providentiels.

Bouleau
les lenticelles et crevasses noires : des îlots de chaleur providentiels pour les insectes ou une cible pour aider les oiseaux à viser leurs proies ? / © MDBPIXS - stock.adobe.com

4. Blanc pour vivre caché

Bizarrement, les régions très froides des hautes latitudes et altitudes de l’hémisphère sud n’hébergent pas vraiment d’arbres à écorce blanche. Cette couleur doit avoir été sélectionnée par un contexte spécifique à l’hémisphère nord. Et si c’était la mégafaune herbivore qui y régnait au Miocène, Pliocène et Pléistocène, quand les bouleaux tels qu’on les connaît aujourd’hui se sont répandus ? Rhinocéros laineux, mégalocéros et autres mammouths consommaient le bois et l’écorce bien plus assidûment que nos ruminants actuels. Il se pourrait que le corset pâle du bouleau ait servi à le camoufler dans les paysages brumeux ou enneigés, quand la pression d’écorçage et d’abattage était à son maximum.

5. Blanc pour avoir l'air toxique

Plutôt qu’un camouflage hivernal approximatif, une écorce contrastée à toutes saisons et facile à mémoriser serait un signal visuel de défense chimique. En effet, la bétuline qu’elle contient inhibe la digestion chez certains herbivores, jusqu’à parfois entraîner la mort comme chez le campagnol. À ce poison s’ajoute une protection mécanique : les couches d’écorces profondes sont très adhérentes et leur organisation horizontale complique toute tentative d’écorçage, plus aisé à la verticale. Les observations confirment que le bouleau est souvent évité par les cerfs, chevreuils ou lièvres, même là où il est abondant. Mais quid des juvéniles, habillés de brun durant leurs premières années ? Inutile de protéger une écorce encore peu attractive vu sa faible surface. Et surtout, ils doivent rester discrets dans la litière pour protéger leurs feuilles et bourgeons, qu’ils truffent par ailleurs d’autres poisons.

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Dans la peau du bouleau

Couverture de La Salamandre n°292

Cet article est extrait de la Revue Salamandre

n° 292  Février - mars 2026, article initialement paru sous le titre "L’arbre de lumière"
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