Champignons, larves, vers, coléoptères : portraits de 15 ravageurs de nos forêts
Du champignon à l'insecte, ils sont des dangers parfois mortels pour les arbres de nos forêts. Mais qui sont-ils ?
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Champignons, larves, vers, coléoptères… depuis des millions d’années, les arbres ont évolué et se sont adaptés aux attaques de ravageurs. Mais le réchauffement climatique et les pratiques sylvicoles fragilisent les végétaux. Les champignons et insectes xylophages ont le vent en poupe, notamment dans les monocultures de pins et d’épicéas. Et de nouveaux insectes exotiques arrivent en Europe, arrachés à leurs écosystèmes d’origine alors qu’aucun prédateur ne les attend ici.
Le chancre cortical
Des suintements noirâtres détonnent avec l’écorce grise et lisse du hêtre. Pour abattre ce dernier, le chancre cortical travaille à l’usure en profitant de chaque blessure, de chaque fissure d’écorce, de chaque cicatrice laissée par une branche morte ou un épisode de gel. Cette infection fongique pénètre par ces ouvertures et colonise les tissus vivants. L’arbre réagit en formant des bourrelets cicatriciels caractéristiques. Les forestiers guettent ces signes sur les jeunes tiges. En cas de développement rapide, et si les sécheresses répétées ont épuisé les réserves de l’arbre, les chancres peuvent fusionner et ceinturer le tronc. L’arbre s’éteint alors par asphyxie. Les survivants ne cicatrisent jamais vraiment et produisent du bois de moins bonne qualité.
La tordeuse verte
Au printemps, la première assaillante du chêne est la tordeuse verte. Tout un programme. Elle doit son nom à sa capacité à enrouler les feuilles grâce à ses fils de soie, afin de vivre à l’intérieur. La chenille est habituée au confort : elle a passé l’hiver au stade d’œuf déposé par maman papillon sur des cicatrices foliaires bordées de lichen. Dès mars, les chenilles émergent et migrent vers les bourgeons qui éclosent. En quelques semaines, des arbres entiers se retrouvent nus, comme en plein hiver. Le chêne résiste en produisant une deuxième feuillaison et en synthétisant des tanins toxiques. Mais tout cela à un prix. L’énergie gaspillée à lutter affaiblit les individus… et si une attaque d’oïdium survient par la suite sur les nouvelles pousses, la croissance de l’arbre et la production de glands peuvent être durablement affectées.
Une poudrée malsaine
Vous l’avez certainement déjà observé sur les courges de votre potager, sur les vignes ou lors de vos balades en forêt sur les chênes : un voile blanc poudreux, semblable à du givre en plein été. Chez ce champignon microscopique responsable de la maladie de l’oïdium, une espèce affectionne particulièrement les jeunes pousses des chênes en août. Il aura attendu son heure tout l’hiver à l’abri dans les bourgeons. Aussi appelé de façon générique et inexacte mildiou, il se propage lorsque l’air est chaud et sec. Son aspect semblable à la ouate a bien une propriété isolante, puisqu’elle bloque la photosynthèse des feuilles, ce qui provoque un affaiblissement des chênes pédonculés davantage que les chênes sessiles. Le parasite n’est pas mortel pour ses hôtes, mais s’ils sont affectés plusieurs années de suite, leur avenir sera fortement compromis pour assurer la régénération d’un peuplement dans le cadre d’une exploitation forestière.
Les chenilles processionnaires
De drôles de barbes à papa entourent les branches d’un pin. Elles abritent des centaines de chenilles processionnaires, regroupées dans cet écrin blanc qui leur sert de radiateur. Pratique pour passer l’hiver autour d’un garde-manger constitué d’aiguilles. En grand nombre, ces chenilles peuvent défolier pins et cèdres, les rendant plus vulnérables aux stress hydriques et thermiques, ouvrant ainsi la porte aux insectes xylophages. Urticantes et allergènes pour les animaux et les humains, mieux vaut s’en tenir à l’écart lorsque le printemps arrive. Elles descendent alors de leurs nids pour aller s’enfouir sous forme de chrysalide dans le sol. Quelques semaines, voire quelques années plus tard, selon l’altitude et l’humidité du sol, un papillon émergera au mois de juin et ira pondre 200 œufs autour des aiguilles… et c’est reparti pour un tour. Des études montrent qu’une réduction de la pullulation de la processionnaire du pin est observée en présence de bouleaux à proximité, car c’est une essence qui émet une odeur répulsive pour l’insecte. Par ailleurs, diversifier les espèces d’arbres offre des habitats favorables aux ennemis naturels des ravageurs. Hélas, les pins sont souvent plantés en monocultures, comme dans les Landes.
L'hylobe du pin
L’hylobe du pin donne des sueurs froides aux sylviculteurs depuis des siècles. Après une coupe forestière, les femelles de grands charançons du pin sont attirées par l’odeur de résine. Les souches deviennent alors des berceaux à larves. Une fois adulte, le grand charançon du pin, de son autre nom, émerge autour d’un véritable buffet. Car l’insecte illustre le paradoxe des forêts gérées : les coupes sont synonymes de replantation, et les jeunes plants sont le plat de résistance des hylobes. Ils ne font pas la fine bouche, avec toutefois une préférence pour le douglas ou le mélèze. Les morsures touchent surtout les plants vigoureux. Si elles entourent la tige en grand nombre, elles entraînent l’interruption de la circulation de la sève. Un jeune reboisement peut alors être décimé en quelques jours.
Le nématode du pin
Le nématode du pin est l’un des ravageurs les plus redoutables des pins maritimes, sylvestres et noirs. Ce ver microscopique, originaire d’Amérique du Nord, colonise les canaux résinifères et bloque la circulation de la sève. L’arbre se dessèche et jaunit, puis meurt parfois en moins d’un mois. Mais sans vecteur, les nématodes ne peuvent pas passer d’un arbre à un autre. C’est là qu’entrent en scène des coléoptères longicornes du genre Monochamus. Ils pondent leurs œufs dans l’écorce d’arbres affaiblis. Leurs larves se nourrissent alors du cambium : la zone sous l’écorce qui produit le bois et permet à l’arbre de gagner en circonférence. Durant ces casse-croûtes, les nématodes vont se fixer dans la trachée des larves qui entrent en nymphose. Par la suite, les adultes du coléoptère vont se disperser et inoculer les nématodes dans des arbres sains. Détecté pour la première fois en 2025 en France, le nématode a de nouveau été signalé au printemps dernier, conduisant à une éradication de tous les arbres identifiés comme porteurs. En Suisse, une livraison d’écorce touchée a été immédiatement interceptée en 2011. Le ver épargne donc le pays, pour l’instant.
Les scolytes
Vous en avez certainement entendu parler, tant le phénomène est alarmant : les forestiers parlent de crise des scolytes, pour désigner les attaques de représentants de cette famille de coléoptères : l’ips typographe pour l’épicéa et le sapin, et l’ips sténographe pour le pin. Depuis 2018, les ravageurs progressent dans les forêts françaises et suisses à une vitesse inédite. Ce sont des parasites de faiblesse qui s’attaquent aux individus ayant subi une tempête, un incendie ou un stress hydrique. Et dans le domaine, le réchauffement climatique est un catalyseur efficace de la croissance de ces insectes. Ces deux ravageurs se nourrissent du cambium de l’arbre. Pour les repérer, la présence de sciure sur l’écorce est une première alerte. Quand cette dernière commence à se décoller par plaques, les galeries esthétiques creusées par les ravageurs sont alors visibles… trop tard, l’arbre a déjà commencé à sécher sur pied. Lorsque les populations de scolytes atteignent un niveau épidémique, les arbres peu affaiblis ou sains peuvent même être colonisés. Face à ce fléau, les monocultures sont pointées du doigt. Même âge et même génétique, plantations en rangs serrés… si un arbre est attaqué, tous le seront rapidement.
Un champignon "destructeur de plantes"
Un suintement noir et visqueux sort du pied d’un châtaignier. C’est la sève oxydée sous l’action de l’air. Quand elle apparaît, l’arbre est condamné. En réalité, ce phénomène est rare, car les châtaigniers sont bien souvent morts sur pied avant l’apparition du symptôme. Le responsable est un champignon du genre Phytophthora, littéralement destructeur de plantes en grec. Après des décennies d’accalmie, le champignon sévit de nouveau plus intensément sur les châtaigniers depuis les années 2000. Comme pour le hêtre, il s’attaque aux racines et bloque l’absorption de l’eau. La photo synthèse est ainsi perturbée : le feuillage devient marron et tombe. Si des épisodes de sécheresse s’ajoutent à cela, les arbres déclinent et meurent rapidement. Sans surprise, le réchauffement climatique offre des conditions de plus en plus favorables au développement du pathogène. Les hivers doux sont responsables de sols gorgés d’eau après des pluies intenses… qui seront par la suite asséchés sous l’effet des canicules. Ce régime hydrique instable favorise la progression de l’encre.
La chalarose
La chalarose cohabite depuis longtemps avec les frênes asiatiques, sur lesquels la maladie ne cause pas de dégâts. Mais, en France et en Suisse, notre frêne commun est sensible à ce pathogène arrivé en 2008. Pour le repérer, les forestiers cherchent les fructifications blanchâtres du champignon sur le rachis des feuilles mortes au pied des arbres. À la fin du printemps et en été, le champignon produit des spores qui infectent les feuilles de l’arbre au-dessus. Puis, à l’automne, le pathogène installé se propage jusqu’aux rameaux. Quand les feuilles meurent et tombent au sol, le cycle redémarre. Par la suite, le collet de l’arbre est atteint, ce qui favorise l’apparition de l’armillaire, un champignon pathogène à l’action complémentaire. Même Yggdrasil, symbole d’immortalité dans la culture nordique, ne peut résister à ces agressions. Dans les plantations sur sols humides, les dégâts peuvent être très importants. La maladie est en revanche moins présente et agressive dans les alignements hors forêt, car la densité est plus faible et la température plus élevée. Aujourd’hui, seul le pourtour méditerranéen fait exception à l’infection en France, car le climat sec ne favorise pas le développement du champignon. Parmi les condamnés, 1 à 2 % des frênes résistent, et leur génétique est étudiée de près par les scientifiques.
Le chancre coloré
L’abattage de platanes centenaires le long de cours d’eau indigne fréquemment l’opinion publique. C’est pourtant l’unique solution afin de lutter contre la propagation du chancre coloré. Durant l’été 1944, les troupes alliées débarquent en Provence avec leurs caisses de munitions en bois de platane américain contaminé. Le champignon s’échappe, trouve ses premiers arbres, et ne lâchera plus l’espèce. Le chancre coloré colonise les vaisseaux conducteurs du platane, provoquant des taches brunes caractéristiques sur l’écorce. L’arbre perd ses feuilles, et ses branches meurent les unes après les autres. La transmission se fait par les outils de taille non désinfectés, par les eaux de crue qui transportent les spores le long des berges et par simple contact entre les racines voisines. Voilà pourquoi les arbres à proximité des infectés sont aussi abattus par précaution. De nouveaux foyers sont régulièrement découverts dans la moitié nord de la France. En Suisse, les cantons de Genève et du Tessin sont sous surveillance intensive.
La graphiose
La première vague de graphiose, au début du XX siècle, avait décimé les ormaies européennes. Les arbres avaient timidement repoussé, jusqu’aux années 1970, où une souche bien plus agressive, nommée Ophiostoma novo-ulmi, a débarqué d’Asie. Elle a ainsi achevé ce que la première avait commencé. Aujourd’hui, l’orme champêtre a quasiment disparu des paysages français, belges et suisses. Mais si les champignons sont souvent responsables de la chute des arbres, ils ont reçu un peu d’aide du scolyte de l’orme... qui transporte les spores du champignon dans ses galeries creusées sous l’écorce. Le coléoptère colonise les vaisseaux conducteurs de sève, les obstrue et condamne l’arbre à mourir de soif de l’intérieur. Les feuilles jaunissent et s’enroulent dès l’été, signe que rien ne va plus en dessous. Aucun traitement curatif n’existe. Quelques hybrides entre l’orme asiatique et européen ont été sélectionnés pour leur résistance, mais l’orme n’est souvent plus qu’un souvenir dans nos campagnes.
Un coléoptère à nos portes
Sous cette apparence de bijou exotique se cache un foreur redoutable, dont les larves creusent de profondes galeries dans le bois vivant des arbres du genre Prunus : pruniers, cerisiers, abricotiers, pêchers, mais aussi potentiellement dans d’autres feuillus, comme les peupliers lorsque les populations sont denses. Ce coléoptère présente un pronotum écarlate qui tranche avec ses élytres sombres aux reflets métalliques. Originaire d’Asie orientale, il a été détecté en Allemagne en 2011, puis en Italie l’année suivante où des foyers sont désormais établis. Son mode opératoire est nsidieux : la femelle pond ses œufs dans les anfractuosités de l’écorce, les larves s’enfoncent dans le bois et creusent pendant plusieurs années avant que les premiers symptômes ne deviennent visibles à l’extérieur. Quand les forestiers ou arboriculteurs repèrent les trous d’émergence caractéristiques, l’arbre est souvent condamné depuis longtemps déjà. Il n’est pas encore officiellement installé en France, Suisse et Belgique. Mais sa progression depuis les foyers européens connus est surveillée avec une anxiété croissante par les services phytosanitaires.
Le fulgore tacheté
Au repos, le fulgore tacheté déploie ses ailes antérieures beige rosé mouchetées de noir. En vol, il révèle des ailes postérieures rouge vif bordées de noir et de blanc. C’est un Fulgoridae, une famille qui n’existe pas ici. Ce piqueur-suceur hors pair s’attaque à la sève de plus de 100 espèces végétales : vignes, érables, bouleaux, peupliers, cerisiers, noyers... En s’alimentant, il excrète une substance sucrée, le miellat, qui recouvre les feuilles et le sol, favorisant le développement de champignons. Ces derniers bloquent la photosynthèse et étouffent les tissus végétaux. Ainsi, il est jugé capable de faire mourir un pied de vigne en une seule saison. Des chercheurs ont démontré que le climat européen et la disponibilité de l’ailante glanduleux, sa plante hôte, sont très favorables à son établissement en Europe. Il suffira d’un conteneur mal inspecté, ou un lot de marchandises contaminées…
Le scarabée japonais
En 1916, un scarabée est détecté dans le New Jersey. Il a été probablement introduit dans un chargement de bulbes d’iris depuis le Japon. Sans ennemi naturel sur le Nouveau Monde, l’insecte prospère. Un siècle plus tard, Popillia japonica a colonisé la quasi-totalité de l’Est américain, laissant derrière lui des pelouses roussies, des cimetières de vergers et des forêts trouées. Ce coléoptère trapu aux reflets métalliques vert et cuivre ressemblant à notre cétoine mène une double vie dévastatrice. Sous terre, les larves blanches et recourbées s’attaquent aux racines des graminées et des arbres pendant plusieurs mois, invisibles, affaiblissant les plantes par le bas avant même que les adultes n’entrent en scène. Puis, en surface, les adultes — actifs de juin à septembre, par temps chaud et ensoleillé — se rassemblent en nuées sur leurs plantes hôtes et dévorent feuilles, fleurs et fruits. Poirier, pommier, cerisier, tilleul, érable… la liste des victimes est longue. Ces insectes sont grégaires et chimiotactiques : les premiers individus posés sur un arbre émettent des phéromones d’agrégation qui en attirent des centaines d’autres. En 2025, quatre nouveaux foyers ont été détectés dans les cantons de Vaud et de Genève. En France, des individus ont été interceptés dans le Doubs en juin 2026.
Le capricorne asiatique
Contrairement aux scolytes qui s’attaquent au cambium, le capricorne asiatique va bien plus loin, jusqu’au cœur des arbres. Reconnaissable à ses élytres noirs ponctués de blanc et ses longues antennes annelées pouvant dépasser la taille de son corps, ce longicorne est l’un des ravageurs les plus redoutés des services phytosanitaires européens. Il voyage clandestinement dans les emballages en bois non traité d’Asie, dissimulé sous l’écorce des palettes et caisses d’exportation. Sa liste de victimes potentielles est vertigineuse : érable, orme, frêne, hêtre, bouleau, saule, peuplier... Chaque foyer détecté déclenche une opération d’abattage draconienne dans un rayon de plusieurs kilomètres autour de l’arbre infecté. Le bois sera ensuite brûlé ou broyé finement. En France, plusieurs éradications ont été menées avec succès, au prix d’abattages massifs. En Suisse, il a été observé en 2024 dans le canton de Fribourg.
Cet article est extrait de la Revue Salamandre
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