Opération canopée

La Réserve naturelle du Lavours, dans l'Ain, a relevé le défi entre 2010 et 2012 d'étudier la partie supérieure de ses forêts. Bilan de l'aventure et résultats tombés des frondaisons avec son conservateur.

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Vue sur les forêts de la réserve naturelle de Lavours, dans l'Ain, depuis le sommet d'un des nombreux arbres étudiés par l'équipe de Fabrice Darinot.
Fabrice Darinot

Fabrice Darinot, d'où est née l'opération canopée ?

A l'occasion d'un colloque sur la naturalité des forêts à Chambéry, en 2009, notre équipe a fait la connaissance de naturalistes venus visiter la chênaie-frênaie alluviale et l'aulnaie marécageuse de la réserve. Ils ont noté la forte présence de bois mort et nous ont donné l'idée d'étudier chaque strate de végétation, du sol à la cime des arbres.

Avez-vous utilisé le radeau des cimes de Francis Hallé, rodé dans les forêts tropicales ?

Non, il est disproportionné pour nos forêts. Mais le célèbre botaniste nous a proposé d'employer la bulle des cimes, un ballon gonflé à l'hélium. Le coût était hélas trop élevé et la technique dangereuse, car elle nécessite une météo stable et sans vent.

Un accrobrancheur collecte la petite vie du sommet des arbres.

Vous avez donc mué en naturalistes arboricoles...

Un accrobrancheur a été associé au projet pour initier les divers spécialistes à collecter cloportes, araignées et autres mollusques en restant suspendus à plusieurs mètres du sol. Une gageure !

Des découvertes ?

Au début de cette année, 1 307 espèces de mouches ont été identifiées dont 10% sont nouvelles pour la France. Quarante d’entre elles n'avaient encore jamais été observées dans la réserve, notamment des drosophiles aériennes qui ne s'approchent jamais du sol.

Nous avons aussi collecté Epicypta scatophora , une mouche associée à un champignon, qui n'avait plus été signalée en Europe depuis 1849. Les cavités des vieux arbres nous ont aussi offert quelques bijoux : quatre espèces de mouches nouvelles pour la science.

D'autres bonnes surprises ?

Une foultitude ! L'étude des coléoptères saproxyliques — qui se nourrissent et vivent exclusivement dans le bois en décomposition — a révélé une richesse considérable : 163 espèces, dont certaines n’évoluent que dans la canopée. Sans grimper là-haut, impossible de savoir que Brachygonus megerlei et Agrilus guerini s’y trouvaient.

Préparation du matériel d'accrobranche avant d'étudier la cime des arbres.

Les groupes d'animaux ont-ils tous des membres vivant exclusivement dans la canopée ?

Ce n'est pas le cas chez les araignées. Les 31 espèces capturées dans les frondaisons prospèrent également dans les strates inférieures de la végétation. Des études similaires en Pologne et en Allemagne ont donné les mêmes résultats.

Qu'en déduisez-vous ?

La canopée des forêts tempérées européennes n'abrite pas d'araignées spécifiques comme c'est le cas dans les forêts tropicales primaires. Nos faune et flore forestières, âgées de seulement 8000 ans, n'ont pas encore eu le temps d'évoluer suffisamment.

Pour étudier la cime des arbres, il ne faut pas avoir le vertige...

Il paraît que les qualités de grimpeur d'un escargot vous ont étonné...

En effet, nous avons découvert que l'escargot des haies grimpe jusqu'à au moins 15 mètres de hauteur. Un comportement dont nous n'avions pas idée jusqu'à présent.

En quoi ces nouvelles données sont-elles importantes ?

Elles ont renforcé notre conviction que les forêts de la réserve présentent un intérêt crucial pour la biodiversité. Les vieux arbres et le bois mort en particulier. Il est maintenant scientifiquement démontré que les sites que nous protégeons sont précieux et nous possédons des arguments de poids pour empêcher d’éventuels projets de coupe.

Quelques échantillons prélevés à la cime des arbres dans la Réserve naturelle du Lavours.

Quelles suites à cette expérience passionnante ?

Toutes ces trouvailles nous ont donné l'idée de poursuivre nos recherches sur les arbres en les considérant comme des ressources futures pour la faune. Les vieux spécimens d'aujourd'hui finiront par se décomposer entièrement. La relève se doit de répondre présent. En connaissant mieux ces dynamiques écologiques, nous continuerons à protéger nos forêts pour qu'elles demeurent un haut lieu de naturalité.

Plus d'infos

Le site internet de la Réserve naturelle du Marais de Lavours

Couverture de La Salamandre n°212

Cet article est extrait de la Revue Salamandre

n° 212  Octobre - Novembre 2012
Catégorie

Sciences

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