Carnet de terrain : cache-cache avec le muscardin

Dans un marais cerné de forêt, tout est propice au muscardin. Encore faut-il le trouver ! Suivons le peintre naturaliste Jean Chevallier, expert en la matière.

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© Jean Chevallier

La roselière qui couvre les bords de l’étang vient franger les cornouillers de la digue. La clématite et la ronce émergent à la faveur des chablis créés par les coups de vent. Chênes, bouleaux et charmes parsèment la ceinture de saules. J’ai placé des pièges photo pour chercher un animal que j’affectionne particulièrement : le muscardin. Tantôt sur une branche de chêne qui semble faire jonction entre roseaux et lisière, tantôt sur des ronces entre deux massifs buissonnants. Et aussi, dans un but moins précis, sur quelques troncs couchés qui traversent un chenal. Le muscardin s’est montré en de nombreuses places, dont certaines a priori peu favorables à l’espèce – sans doute des individus en transit.

Instants privilégiés

Un midi de juin, l’observation furtive d’un individu dans une clématite me conduit à revenir le soir. La nuit tombe et ma ­caméra thermique révèle une boule immobile dans les roseaux mêlés de saules : c’est une fauvette qui dort. Puis, une autre forme, mobile cette fois. À la lampe, je décèle le petit mammifère convoité. Pas facile à suivre, tellement il monte et descend vite sur les tiges, s’arrête parfois hors de vue. Il faut le frémissement des feuilles de roseaux pour que je le retrouve, insensible à l’éclairage de ma torche.

Muscardin / © Jean Chevallier

Son comportement, que j’observe trois nuits de suite, est particulier. Il attrape la feuille de phragmite vers sa base, par-dessus, ou parfois par-dessous, et s’engage sur le limbe, ses petites pattes agrippées sur la bordure. Il en lèche ou en racle la surface avec sa bouche tout en avançant. Aux deux tiers de la feuille qui ­finit par ployer sous son poids plume, il fait demi-tour et rejoint la tige à toute allure, pour recommencer un peu plus loin. Et ainsi de suite pendant plusieurs heures. Trouve-t-il des cochenilles ou des micro-organismes que je ne vois pas ? Ou un suc quelconque ? Il y a bien aussi de la rosée qui se dépose avec la nuit, mais l’eau est accessible plus aisément au pied même du roseau... Je profite de cette aubaine pour remplir quelques pages de carnet.

Côté pratique, je suis sur un petit siège pliant, ma lampe est sur un trépied très léger. Un deuxième éclairage pointe sur le chêne tout proche au cas où il passerait par là. J’ai une petite frontale qui éclaire mon ­carnet, déployé sur mes genoux. Quand le muscardin disparaît, j’alterne entre recherche aux jumelles et caméra thermique. Puis, quand l’animal est là, œil nu et jumelles suffisent. En fait, il y a au moins deux individus, plutôt jeunes d’après leurs proportions et leur pelage un peu grisé. ­Hélas, les moments où le rongeur se pose sans bouger, par exemple pour se toiletter, sont rares pour le dessinateur ! Quelques moustiques et quelques zeuzères du roseau perturbés par la lampe se joignent à la soirée.

Saisir des attitudes, comprendre les positions et interpréter le moins possible, telle est la réalité du dessin naturaliste. Comme le jeune muscardin mesure à peine 7 cm sans la queue et qu’il évolue dans l’obscurité à près de 10 m de moi, les belles observations sont précieuses et méritées.

La vie dans l’ombre

Le muscardin est un animal discret. C’est presque un pléonasme. Comme la plupart des mammifères d’ici, en plaine, il est nocturne et apprécie le couvert de la végétation. En plus, le muscardin hiberne plusieurs mois et ne reprend son activité que quand le feuillage s’intensifie. Pour couronner le tout, ses cris sont à peine audibles. Il ne pullule pas comme les campagnols, ne dégrade pas les cultures, ne visite pas les greniers… bref, il est trop insignifiant pour notre monde éloigné de la nature. Aussi n’a-t-il jamais suscité beaucoup d’études. Il est pourtant répandu sur la majeure partie de l’Europe tempérée, s’élevant même en altitude, comme le framboisier qu’il affectionne. De grands vides dans son aire de répartition trahissent des milieux trop ouverts, densément cultivés ou urbanisés. Parfois, ces lacunes montrent surtout un déficit de prospection. Les rapaces nocturnes le capturant peu, il passe au travers des inventaires basés sur l’analyse des pelotes de réjection.

Muscardin / © Jean Chevallier

Astuces pour une rencontre

C’est donc par chance ou par instinct que le naturaliste découvre un nid vide ou, exceptionnellement, un jeune encore naïf grignotant une mûre ou une framboise. Pour autant, la quête de ce rongeur arboricole n’est pas impossible en suivant quelques conseils que je peux égrainer ici.

D’abord, la recherche de noisettes rongées de façon caractéristique est la solution la plus répandue et la plus accessible. Sous les noisetiers, de l’été à l’hiver, la collecte est simple. Le trou rongé de façon très propre est typique de l’espèce selon la littérature. Pour être honnête, je ne l’ai jamais vérifié moi-même par une observation directe et j’espère que cela a été fait. Les erreurs ou approximations transmises de livre en livre existent…

Ensuite, il y a la recherche des nids, aléatoire, mais pas difficile. À faire en automne, car ces petits abris végétaux se désagrègent vite ensuite avec la pluie et le vent. À partir de juillet et surtout en août, les muscardins vivent dans ces gîtes perchés au sein des branches, entre 50 cm et 5 m de haut environ. Il convient donc d’inspecter très attentivement les haies, les ronciers, les roseaux et les touffes de clématites. L’animal aime les lacis serrés dans lesquels il peut évoluer discrètement, horizontalement comme verticalement. Le mieux est de parcourir les lisières et sentiers pour avancer, sans pénétrer ni abîmer la végétation. Lorsqu’on soupçonne un nid, c’est bien de le toucher légèrement avec une baguette de bois. Si celui-ci est occupé par un muscardin, le micromammifère sort d’un coup et court sur quelques dizaines de centimètres pour s’immobiliser et analyser le danger.

Muscardins / © Jean Chevallier

L’humain n’est pas un prédateur pour lui, et après cinq à quinze minutes d’attente, il rentre au nid devant l’observateur. Il peut arriver qu’il s’absente plus durablement ou file vers un autre gîte. Un même nid peut abriter un ou deux individus, et parfois une famille entière. Ces petites constructions sphériques sont régulièrement squattées par d’autres espèces – mulots, campagnol roussâtre, rat des moissons –, notamment après la saison estivale. Les nids perchés sont occupés jusque tard dans l’automne, en novembre, voire décembre. Les muscardins méridionaux dorment moins longtemps que ceux du nord. Ce sont a priori les jeunes qui n’ont pas atteint le poids optimal pour hiberner qui restent actifs le plus tard. Certaines années, les pluies abondantes qui détrempent leur abri conduisent peut-être les muscardins à se réfugier plus précocement au sol ou dans des cavités plus sûres.
Parmi les autres méthodes de détection de ce petit gnome, le piège à poils nécessite une analyse basée sur une solide expérience ou déléguée à des experts. Quant aux pièges à empreintes, souvent utiles pour la recherche de mammifères, ils peuvent s’avérer délicats à interpréter quand ils sont également fréquentés par de nombreux mulots et campagnols. La pose de nichoirs peut donner de bons résultats, mais elle s’anticipe : une fois le milieu choisi, ils sont installés avant le printemps et vérifiés pendant la belle saison.
Moins contraignante, la pose de pièges photo judicieusement placés donne de bons résultats. Si l’espèce n’est pas détectée, cela ne signifie pas qu’elle est absente. J’ai constaté avec cette méthode, durant trois nuits de septembre, que trois grands jeunes muscardins sortaient vers 19 heures et ne rentraient que vers 7h.
Enfin la pose d’enregistreurs audio, associés à un logiciel d’identification, peut donner des résultats. Attention néanmoins aux cris de rats surmulots qui ont la même fréquence que ceux du muscardin.

Dans la nature, le mieux reste évidemment d’observer directement un animal. Lorsqu’on aime le terrain et la nuit, la recherche visuelle peut être récompensée. Mais, concernant le minuscule rongeur qui nous occupe, c’est un véritable défi. À la sortie du nid, au crépuscule, le muscardin s’en va de manière soudaine et, en quelques bonds, s’évanouit dans l’obscur lacis de branches. En cas de sortie suffisamment précoce, on a une toute petite chance de le voir grignoter une mûre ou une prunelle. Le repérage à la caméra thermique, bien qu’entravé par la végétation, permet de localiser l’animal à distance et plus longuement. Je l’ai ainsi vu à 6 m de hauteur consommant des graines de clématite dans leur stade filamenteux, mais pas encore plumeux.

Muscardin / © Jean Chevallier

Squatteurs

Après avoir constaté à plusieurs reprises les visites d’autres rongeurs, je me demande comment le muscardin réussit à conserver son nid et ses petits. Mulots, campagnol roussâtre, rat des moissons de nuit, troglodyte ou mésange charbonnière de jour, la liste des squatteurs est longue. Les intrusions sont sensiblement plus fréquentes en fin de saison. J’ai vu à plusieurs reprises le muscardin faire un bond en arrière et fuir son nid occupé par un mulot. Mais une autre fois, l’arrivée du muscardin a provoqué l’expulsion du mulot… Au piège photo toujours, il m’a semblé voir un marquage par frottement du ventre sur la branche support. L’appât, sous forme d’une bouteille perchée remplie de graines (tournesol, noisette), ne donne guère de résultat avec le muscardin, contrairement à la plupart des rongeurs. Même à faible distance d’un nid, les muscardins ne le visitent pas. À une exception près, où deux jeunes sont venus s’alimenter pendant quelques jours, en alternance avec des mulots, dans une bouteille perchée à 2 m. En revanche, le beurre de cacahuète est apprécié.

Les études sur le régime alimentaire montrent une grande variété de menus : graines, fleurs, baies et insectes. Parmi les espèces qui reviennent le plus souvent, le noisetier (noisettes et chatons), les fleurs et glands de chêne, les baies de chèvrefeuille, les pucerons et les chenilles pour les insectes, les mûres ou les baies de bourdaine. Mais si l’on regarde l’étendue des territoires, 1 ha optimal n’abrite jamais plus de quatre mâles et sans doute autant ou un peu plus de femelles et de jeunes. Densité bien faible comparée aux dizaines de mulots ou de campagnols roussâtres sur la même surface, au moins les bonnes années (à glands ou à faînes). Cela laisse penser que le régime du muscardin est assez exigeant dans sa variété. Et l’animal doit constituer les réserves de graisse nécessaires aux mois d’hibernation. La reproduction limitée à trois à sept jeunes dans l’année est un frein à la possibilité de pullulation et de réponse à une bonne fructification. Liée au morcellement de son habitat, la survie d’un tel rongeur paraît être un miracle !

Le saviez-vous ?

  • Faux jumeaux : Depuis 2023, on sait grâce à la génétique qu’il n’existe non pas une, mais deux espèces de muscardins en Europe. L’occidental (Muscardinus speciosus) et l’oriental (M. avellanarius). Le premier est le seul présent en France et en Belgique, tandis que la Suisse abrite les deux espèces avec une limite de répartition encore imprécise.

  • Réserves vitales : Rongeur nocturne de la famille des gliridés (comme le lérot et le loir), le muscardin hiberne. Pour passer l’hiver sans embûche, l’animal s’impose une prise de poids considérable, passant de 17,5 g en été à 27,5 g en octobre, soit +57 % ! Durant la saison sombre, le muscardin se réveille environ tous les quinze jours et change souvent de nid.

  • En quête de l’invisible ? : Privilégiez entre juin et octobre pour chercher le muscardin. En juin, il se déplace pour trouver un partenaire ou pour nourrir sa progéniture. En septembre, les individus sont plus nombreux avec les jeunes émancipés et s’activent pour accumuler des réserves.
Couverture de La Salamandre n°294

Cet article est extrait de la Revue Salamandre

n° 294  Juin - Juillet 2026, article initialement paru sous le titre "Cache-cache avec le muscardin"
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