© Denis Clavreul

La cueillette des mûres, que de souvenirs !

Les ronces… Combien d’égratignures, de pantalons déchirés et surtout de cueillettes de mûres délicieusement sucrées ?

Les ronces… Combien d’égratignures, de pantalons déchirés et surtout de cueillettes de mûres délicieusement sucrées ?

Les mains fermement amarrées au guidon du vélo, je fonçais à travers la campagne, sur les chemins agricoles. J’étais gamine, mais c’est comme si c’était hier. Je glissais dans l’air chaud du mois d’août, la bouche fermée pour ne pas avaler les insectes qui croisaient ma route. La paille était rentrée, les travaux des champs terminés. La fin des vacances approchait et il faudrait bientôt retourner sur les bancs de l’école. Mais pas question de dilapider ces dernières heures de liberté ! Chaque année à pareille époque, maman me confiait le bidon à lait familial. Mission : récolter les mûres et en remplir le précieux récipient. « Au Paudex, tu sais, près du champ où nous avions les patates l’année passée, il faut prendre le petit sentier qui passe derrière la haie. Tu verras, les fruits sont très gros à cet endroit. On est les seules à y aller. » Maman était très fière des coins à mûres qu’elle avait dénichés elle-même. Elle les gardait secrets, à la façon des champignonneurs.

Saine cueillette

Mieux vaut ne pas céder à la facilité d’acheter des mûres cultivées. Préférez la cueillette sauvage ! Selon une étude de l’ONG Pesticide Action Network Europe publiée en mai 2022, 29 % des fruits cultivés dans l’Union européenne contiennent des traces de pesticides. Ces résultats sont basés sur l’analyse, durant neuf ans, de près de 100 000 échantillons de fruits frais. En tête de ce triste palmarès figurent les mûres, avec un taux de contamination de 51 % ! Elles sont suivies par les pêches, les fraises et les cerises. Vive le bio !

Les ronces et leurs mûres dessinées par Denis Clavreul
© Denis Clavreul

Arrivée sur place, j’attrapais le bidon et abandonnais mon vélo sur le bord du chemin. Malgré la saison, je m’habillais comme au sortir de l’hiver. Pantalon épais et t-shirt à manches longues : une armure qui me permettait de braver les aiguillons acérés. Je me faufilais sur les petits sentiers, veillant à ne pas me faire harponner. Aux griffes des mûriers destinés à tenir les herbivores à distance s’ajoutaient les assauts de dizaines d’insectes qui tournoyaient sur l’amas de tiges entremêlées. Malgré leur caractère inoffensif, punaises, araignées ou encore mouches à damier me paraissaient plus hostiles les unes que les autres. Mais je ne devais pas trop tergiverser pour me mettre rapidement à la tâche. L’affrontement pouvait commencer. Je tendais ma main et attrapais les petites billes noires. La première mûre était souvent pour moi ! Je la déposais dans ma bouche pour la croquer délicatement. Son jus pourpre coulait jusqu’à la commissure de mes lèvres. Le temps était suspendu. Je savourais.

Aujourd’hui, j’en sais un peu plus sur ces buissons à gourmandises. De la plus petite à la plus dodue, la différence de taille entre les mûres est remarquable. Regroupées botaniquement sous le nom scientifique de Rubus fruticosus, les ronces des bois présentent une infinie diversité. Plus de 100 sous-espèces et plus de 1 000 variétés hybrides ont été recensées en Europe. De cette hétérogénéité est née une discipline spécifique entièrement dédiée à l’étude des mûriers
sauvages : la batologie, du grec batos, la ronce. Les fleurs des mûres sont fécondées par des pollinisateurs, mais de nombreux Rubus ont aussi la capacité de se reproduire de manière asexuée. On parle alors d’apomixie : les graines sont de simples clones génétiquement identiques à la plante mère.

Les ronces et leurs mûres dessinées par Denis Clavreul
© Denis Clavreul

A l’heure du thé

Pour étancher sa soif, quoi de mieux qu’un thé froid maison ? En balade dans les bois, on trouvera à portée de main tous les ingrédients nécessaires à la confection d’un savoureux breuvage. Aux jeunes feuilles de ronce, on ajoutera celles de framboisier et de fraisier pour préparer une infusion désaltérante. Les sécher avant usage permettra de renforcer l’arôme qui rappelle subtilement le goût du thé noir.

Les ronces et leurs mûres dessinées par Denis Clavreul
© Denis Clavreul

Les pressés qui n’auraient pas la patience d’attendre la fructification peuvent goûter la fleur du mûrier, tout à fait comestible : elle décore joliment apéros et plats de crudités. Blancs à rose pâle, ses cinq pétales sont disposés autour d’une couronne d’étamines jaunes, comme chez l’églantier, le cerisier ou le fraisier. Sa forme rappelle clairement son appartenance à cette très grande famille des rosacées qui regroupe quelque 5 000 espèces !

Mais revenons à nos moutons. Je me souviens des instants où la ronce changeait de nom et devenait mûre. L’hostilité des épines faisait place à la caresse du fruit, une saveur à la fois acidulée et sucrée. Entre deux friandises, les égratignures étaient oubliées… Mon labeur durait des heures. Baie après baie, mon bidon se remplissait. Les cris familiers de fauvettes à tête noire m’accompagnaient sous la chaleur accablante. Le vol léger des papillons apportait une note de poésie à ce tableau bucolique. A tous les étages de la haie, des points noirs luisants se balançaient. Enfin, mon seau et mon estomac étaient pleins de meurons, comme on dit en Suisse. Mes gants étaient maculés de sang des Titans, une référence guerrière de la mythologie grecque.

Victorieuse pour ma part d’une bataille bien moins féroce avec la ronce, je rapportais les précieuses baies à la maison. Dans la cuisine, la pâte brisée et la plaque à gâteaux étaient généralement prêtes. Un peu de sucre, un œuf mélangé à de la crème, et hop ! au four. Puis, la famille se régalait de la toute première tarte aux mûres de la saison. J’étais alors portée aux nues pour avoir ramené ce trésor de cueilleuse en bravant les épines acérées.

Les ronces et leurs mûres dessinées par Denis Clavreul
© Denis Clavreul

Médicinales

Les feuilles de ronce sont utilisées en infusion en cas de diarrhées légères, et en décoction – sous forme de gargarisme – pour soulager les maux de gorge. On les récolte au printemps, en sélectionnant les jeunes pousses qui sont encore tendres. On les fait sécher dans un endroit sec et abrité du soleil, bien aéré. Afin d’éviter le risque de moisissure, il faut les remuer régulièrement. Riches en tanin, ces feuilles sont astringentes, c’est-à-dire qu’elles resserrent les tissus.

Nos conseils

Récolter Lors de la cueillette des mûres, il faudra se méfier des épines qui peuvent laisser de belles éraflures ! On veillera donc à porter des gants pour éviter blessures et autres inflammations des doigts. Les ronces étaient traditionnellement utilisées sous forme d’infusion pour nettoyer les plaies et enlever les souillures. En cas de blessures, on pourra donc se servir directement dans le buisson et écraser une de ses feuilles sur la plaie pour profiter de ses propriétés désinfectantes. Attention cependant, la nervure centrale est couverte d’épines.

Conserver Malgré les nombreux coulis, tartes et autres sorbets, vous n’avez pas réussi à manger toute votre récolte ? La meilleure façon de conserver ce trésor de l’été est d’en faire des confitures, des gelées et des sirops. Les baies aromatisent agréablement le vinaigre, tout en lui conférant une belle couleur. Pareil pour le vin, qu’on agrémentera de jus de mûres. On peut également congeler les fruits. La déshydratation n’est pas recommandée pour la mûre car il ne subsiste presque que les graines.

Couverture de La Salamandre n°271

Cet article est extrait de la Revue Salamandre

n° 271  Août - septembre 2022, article initialement paru sous le titre "Entre deux mûres"
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