Élever des mâles stériles pour lutter contre le moustique tigre

Que faire pour enrayer la propagation du moustique tigre ? L’entreprise Terratis stérilise et relâche des moustiques mâles en vue de réduire les populations sauvages. Entretien avec Clélia Oliva, sa fondatrice.

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Comment vous êtes-vous intéressée au moustique tigre ?

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Durant mes études de biologie, j’ai effectué un doctorat à l’ile de la Réunion en 2009 avec l’institut de recherche pour le développement (IRD) sur la technique de l’insecte stérile. Le sujet d’étude était le moustique tigre. Cette technique consiste à stériliser les mâles et les relâcher dans la nature afin de diminuer les populations de l’insecte ciblé. Chez le moustique, les mâles stérilisés vont s’accoupler avec des femelles qui donneront des œufs stériles qui n’écloront jamais. C’est une bonne alternative aux insecticides, avec une bonne efficacité à grande échelle. À la Réunion, il y avait un véritable enjeu sanitaire à endiguer les populations de cet insecte, car il était responsable de l’épidémie de chikungunya. Aujourd’hui encore, il est vecteur de cette maladie, de la dengue et du Zika.

Avec votre société, vous avez donc industrialisé ces recherches ?

Oui, il y a deux ans. Nous sommes les premiers en France à avoir fondé une société dont l’objectif est de créer une production massive de moustiques stériles à l’horizon 2028. Puis, le but est de se diversifier avec des insectes ravageurs, comme la mouche méditerranéenne des fruits, le carpocapse de la pomme, la drosophile suzukii, qui est invasive et qui attaque les fruits rouges, les cerises, les fraises, les framboises, etc.

Comment fait-on pour stériliser les insectes mâles ?

Au stade adulte, nous bombardons les moustiques mâles de rayons X. À une certaine dose, les seules cellules sensibles à ces rayonnements sont les cellules germinales, donc les spermatozoïdes. Le reste des cellules de l’organisme n’est pas touché : les moustiques sont capables de voler, de trouver une femelle et de s’accoupler. Ils transfèrent des spermatozoïdes vivants, mais qui ont des erreurs. Les œufs sont fécondés, mais il n’y a pas de développement d’embryon. La femelle pond donc des œufs stériles.

Vous parlez de production industrielle…

Oui, il y a une vraie demande et nous ne sommes pas encore en mesure d’y répondre. Et nous élevons tout de même des millions de moustiques par semaine ! Nous relâchons en moyenne 3000 mâles à l’hectare, donc, selon la surface concernée, nous parlons de centaines de milliers de mâles par semaine. Pour cela, il faut s’appuyer sur une production homogène, rodée comme une partition de musique. Tout doit être prêt le bon jour. Nous élevons des œufs qui vont devenir des larves, puis des nymphes. À ce stade, les femelles sont plus grosses que les mâles, nous pouvons donc les différencier. Nous plaçons les mâles à part, qui émergeront en moustiques adultes.

Que faites-vous des nymphes femelles ?

Nous les élevons aussi jusqu’à l’âge adulte et nous les plaçons dans de grandes cages de 30 000 individus avec moins de mâles, car ils peuvent s’accoupler plusieurs fois. Le rôle des femelles sera de s’accoupler et de pondre. Nous les nourrissons avec du sang issu d’abattoirs contenus dans une sorte de parafilm qui imite la peau humaine, grâce à un dispositif qui chauffe à 37 degrés. La chaleur et l’odeur attirent les femelles.

Où avez-vous déjà éprouvé cette méthode ?

Pour l’instant, nous avons relâché des moustiques sur la commune de Brive-la-Gaillarde, en Corrèze et à Montpellier, dans l’Hérault, sur des surfaces comprises entre 50 et 100 hectares. Nous sommes en discussions avec des clients pour cibler des zones de 200 hectares. On commence à s’ouvrir aussi aux copropriétés privées sur des surfaces de 3 hectares. Mais pour protéger cette petite surface, nous allons devoir intervenir sur tout le pourtour, pour éviter les réinvasions. La surface d’intervention minimale est donc de 25 à 30 hectares pour que la technique fonctionne.

À partir de la troisième année, la population locale de moustique atteindra vraiment un niveau assez bas. À ce stade, nous serons plutôt dans un maintien de la protection. Nous en relâcherons toujours, mais un peu moins. Cela évite que la population remonte. Les iles sont des surfaces assez isolées, mais en métropole, le problème est différent, car le moustique tigre à une capacité de dispersion qu’il faut endiguer.

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Comment mesurer l’efficacité de la technique une fois les mâles relâchés ?

On place des pièges pondoirs pour capturer les œufs des femelles sauvages. On analyse ensuite le taux d’éclosion de ces œufs. Le nombre d’œufs non éclos nous renseigne sur la contribution des mâles que l’on a relâché à la reproduction dans la zone.

Imaginons que Terratis produise des centaines de millions de moustiques. Pourrait-on réduire les populations de moustiques tigres à zéro au niveau national ?

Je suis une personne très optimiste, mais, hélas, le moustique est vraiment présent dans beaucoup trop de territoires : plus de 81 départements, soit plus de 6500 communes. Il nous faudrait plusieurs usines, ou une méga-usine, ainsi que des optimisations sur notre technologie pour pouvoir produire suffisamment.

La technique de l’insecte stérile existe déjà depuis quelques années, mais sur des insectes ravageurs des fruits. En agriculture, elle a été utilisée sur de très grands territoires. Le premier succès d’utilisation, c’est sur la lucilie bouchère, une mouche qui attaquait le bétail en Amérique. Une éradication sur la moitié centrale des États-Unis jusqu’à Panama a été possible, soit un énorme territoire. Mais cela a pris 50 ans, territoire par territoire, du nord vers le sud, en veillant à empêcher que la réinvasion puisse opérer. Au Panama, cela fait 50 ans que des mouches stérilisées sont relâchées pour qu’aucune ne puisse remonter au nord.

La technique de l’insecte stérile et les relâcher peuvent-ils localement perturber les écosystèmes ?

Je ne pense pas. Il y a une soixantaine d’espèces de moustiques en France, qui n’occupent pas les mêmes habitats que le moustique tigre. 80 % des gites larvaires de ce dernier sont présents dans les jardins privés. Et il ne constitue pas la nourriture principale des oiseaux en règle générale… On en parle souvent comme source d’alimentation des chauves-souris, mais le moustique tigre sort la journée et pas la nuit, au moment où les chiroptères sont les plus actifs. En plus, il ne faut pas oublier qu’on relâche une grande quantité de mâles dans le but qu’ils se reproduisent, avant de nourrir des prédateurs.

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