Carnet de terrain : sous la pleine lune du lynx
Pour Jean-Philippe Paul, rédacteur en chef de La Salamandre, la pleine lune de mars, qui marque la fin de l'hiver, est sacrée. Lynx, chat sauvage, bécasse des bois : récit d'une pleine lune pas comme les autres dans une clairière du Jura.
Pour Jean-Philippe Paul, rédacteur en chef de La Salamandre, la pleine lune de mars, qui marque la fin de l'hiver, est sacrée. Lynx, chat sauvage, bécasse des bois : récit d'une pleine lune pas comme les autres dans une clairière du Jura.
La pleine lune de mars est parfois appelée lune des vers. Elle marque la fin de l’hiver, le dégel des sols et l’activité relancée des lombrics… Ici, la glace a quitté les prés et les bois depuis des semaines. Pour moi, cette pleine lune reste sacrée et je ne la raterais sous aucun prétexte. Le 2 mars, j’ai guetté son lever sur la colline et le début de sa course céleste. En fin de nuit, j’ai profité de son coucher orangé, alors qu’elle s’apprêtait à offrir une éclipse sur d’autres continents. Chacun de ces moments a été un prétexte savoureux pour surprendre la silhouette ou les vocalises des bêtes de la nuit. Carnet de terrain.
2 mars - 18h32 - Jura (France), 270 m d’altitude.
L’affût est lancé dans une vaste prairie découpée par le dessin de la grande forêt qui l’entoure. Ça commence fort, je distingue un point à 300 m qui n’était pas présent à mon arrivée. Confirmation aux jumelles : un mammifère est assis dans l’herbe déjà bien haute pour la saison. Je mise sur un chat forestier. Trois minutes plus tard, il descend d’une trentaine de mètres à pas lent, la queue épaisse et annelée doublant presque la longueur de son corps. Il s’assied à nouveau. Il est en chasse. En trois étapes similaires (marche attentive et pause sur son arrière-train), il rejoindra le fond de vallon hors de ma vue.
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18h45
Cap à l’est. La pleine lune brûle de son premier éclat la cime obscure des arbres sur la crête du bois. Les grives musiciennes emplissent l’atmosphère sonore. Trois, quatre, peut-être plus encore de ces virtuoses lancent leurs phrases savamment ponctuées de répétitions. Un merle plus subtil se cache dans la partition. Plus près, le rougegorge se fraie un passage dans les silences et dans les fréquences plus aiguës.
19h00
Première modulation flûtée de la chouette hulotte. Cette voix est à la fois tellement attendue mais également si indispensable. J’ai le sentiment que la nuit serait inachevée sans elle. On sent qu’elle ouvre une nouvelle dimension, qu’il va se passer quelque chose. Qu’en tant qu’être humain il faut faire un pas en arrière, se retirer ou au moins se faire discret et laisser la place.
19h02
Dans ce paysage, à cette date et à cette heure-ci, je sais exactement ce que je cherche. Les premières étoiles percent, il ne reste plus qu’une grive endurante. Pour ne pas être ébloui par la lune de plus en plus fière, je guette vers l’ouest, là où le soleil diffuse encore quelques lueurs. Je balaie aux jumelles l’horizon forestier. J’alterne avec des visions larges à l’œil nu. La voilà ! Ah non, c’est une chauve-souris. Pssitt krro krrro krrro… Bingo ! La bécasse des bois surgit avec sa silhouette rondouillarde, sa vive allure et son long bec légèrement incliné. La croûle (nom donné à son cri de parade nuptiale) est certainement précipitée par la température et les hormones. L’oiseau hivernant ne nichera pas dans ce secteur de faible altitude. Peut-être vient-il de Russie…
19h14
Un rougegorge tente une sérénade qui se termine précipitamment par une cascade inachevée. Chante-t-il en rêvant ? Je souris en formulant cette hypothèse… Soudain, espéré sans trop y croire dans ce bas piémont, le frisson absolu survient sans prévenir, sans attendre la nuit franche. Wouhaou… wouhaou… wouhaou… c’est d’abord une première série de quinze cris doux et lugubres qui honorent l’astre printanier désormais éblouissant. Chaque cri est séparé d’un peu plus d’une seconde. C’est le lynx amoureux, au paroxysme du rut ! Je l’imagine marchant d’un pas lent, épaules saillantes à chaque pas. Est-il seul en errance ou accompagné pour l’occasion ? Mystère… Dix minutes plus tard, une nouvelle série d’appels s’éloignant dans le bois profond et passant le relais à la chouette hulotte. J’avais déjà noté il y a quelques années comme un semblant de réaction des chouettes (hulottes mais aussi chevêches) après les appels du lynx. Pourquoi pas…tonalité et fréquence sont proches.
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20h - 3h
L’enregistreur posé pour la nuit a capté quelques sons jusqu’à l’extinction des piles. Deux jolies voix se sont invitées parmi les interminables séquences de chouettes. D’abord les brefs cris flûtés de sarcelles d’hiver en migration. Puis, les impressionnants couplets de trompettes des grues cendrées, grandes voyageuses également, aperçues la veille en plein jour.
3 mars - 6h20
La relative fraîcheur est agréable. Deux silhouettes lointaines trônent au centre de la prairie, à environ 500 m. Deux chevreuils aux fesses blanches. D’un bond et dans une ivresse réjouissante, les deux bêtes s’élancent dans un sprint printanier. Une fois disparus dans le bois, l’aboiement de l’un deux se propage et rebondit en écho.
6h35
La lune a fini sa course de douze heures dans le ciel et se couche avec une teinte plus chaude. Pour d’autres contrées, elle sera la lune de sang et offrira une éclipse totale. Ici, la robe du renard filant s’abriter dans le bois fait écho à celle de l’astre. Le chœur matinal des grives boucle la boucle. Assez vite, un bruit de fond, bien que lointain, signale le réveil des humains motorisés.
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